Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOCUMENT

« Nous les militants ..., nous sentions la confrontation arriver, mais nous avons été surpris par son ampleur ... »

Inprecor n° 119, 22 février 1982 · p. 9-10 · 2 099 mots

Pologne Syndicalisme URSS et Russie

N débat s'ouvre en Pologne au sein de la résistance sur le

Ublan des gure mos de tue legale de soin eu le plupart des articles qui parviennent de Pologne, et qui ne se limitent pas à la stricte information, tentent de le faire.

Nous publions ci-dessous deux articles, significatifs de la polarisation politique en cours au sein de la résistance. Ils ne sont pas signés, comme la plupart de ceux qui n'émanent pas

Dans la nuit du 12 au 13 décembre

1981, le syndicat Solidarité a subi une défaite dont il ne se relèvera plus, du moins sous sa forme première. Il y a à cela au moins deux raisons :

- D'abord, Solidarité était un mouvement social vers lequel confluaient les aspirations communes à toutes les couches de la société, comme l'aspiration à vivre dans la liberté, la démocratie et la justice. Cela déterminait sa tactique autant que ses structures organisationnelles.

Il est apparu que la totale transparence de l'activité, considérée comme valeur une en soi, la démocratie interne illimitée, et en conséquence l'absence d'un exécutif centralisé du syndicat, ainsi que l'absence d'un système de communication et de direction non public, ont facilité de façon extraordinaire la destruction du syndicat en quelques jours par la junte militaro-

Ensuite, les conditions politiques ont changé de fond en comble. Les autorités militaro-partiaires ont sans doute le projet de réactiver le syndicat sous la ford'une structure contrôlée, limitant ses activités aux questions sociales élémentaires (par exemple, à l'organisation des vacances et à la distribution des patates pour l'hiver), et cela uniquement dans les usines, conservant l'ancien nom du syndicat, son signe, ses symboles, ete. On peut déduire cela des négociations menées avec certains militants du syndicat, en particulier ceux qui n'ont pas été internés ou emprisonque de l'obligation faite aux fonctionnaires des administrations de l'Etat de signer une déclaration selon laquelle ils s'engagent à quitter Solidarité.

La conclusion que nous autres, militants de Solidarité, avons tiré de la leçon de décembre, est la suivante : l'existence de syndicats libres dans le système totalitaire de type soviétique est par définition contraire à sa nature et en tant que telle impossible. Nous avions nourri l'espoir que, peut étre en Pologne, cette expérience historique réussirait, que le système se transformerait de telle façon qu'en préser-

"Nous militants...

nous sentions la confrontation arriver, mais nous avons été surpris par son ampleur.."

cat. janvier 1982). vant le rôle dirigeant du parti communiste et en ne touchant pas aux alliances de la République de Pologne avec l'URSS et les autres pays du Pacte de Varsovie, il serait possible d'accroître le contrôle social sur la vie économique, de socialiser effectivement les moyens de production, de permettre le libre développement de la vie culturelle et de créer une autogestion territoriale authentique. C'était là dans nos espoirs — l'ouverture d'une troisième voie de développement de la société, alternative aussi bien au modèle occidental de consommation capitaliste qu'au socialisme dogmatique de type soviétique. Cette expérience n'a pas réussi et - comme on s'en aperçoit seulement maintenant -elle était condamnée à ne pas réussir.

Les préparatifs tendant à briser le mouvement syndical libre ont commencé dès la signature des accords de Gdansk, Szczecin et Jastrzebie (comme en témoigne par exemple la date des commandes de matériel anti-émeutes auprès de firmes japonaises), et ont pris un développement nouveau au cours de l'été 1981, avant le IXe Congrès du POUP, quand a été liquidé le mouvement des « structures horizontales » en son sein. Par là même, le secteur des membres du POUP qui voulait prendre part activement à la construction d'un nouveau modèle du socialisme, a été écarté. Après le Congrès a commencé la vague de provocations qui s'est poursuivie jusqu'en décembre dernier. Les autorités cherchaient à aggraver les conflits, provoquaient des grèves pour des raisons secondaires (par exemple sur les samedis libres, les questions d'individus - en maintenant des directeurs corrompus -, etc.). C'étaient des interventions techniquement simples, qui ont très rapidement provoqué la radicalisation recherchée de la masse des membres de Solidarité, la mise à l'écart des conseillers modérés et l'affaiblissement de la position de Lech Walesa.

Face a tout cela, le syndicat, justement à cause de sa faible centralisation et de son manque de discipline, ne pouvait pas réagir et se concentrer sur les questions essentielles. Nous sentions que la confrontation, recherchée avec tant d'es-

"

des dirigeants connus - et recherchés par la police — du syndi-

Pour d'autres éléments de bilan, on se reportera avec intérêt à l'interview de Zbigniew Bujak publiée dans le New York

Times du 16 janvier 1982 et reprise en français par Libération du 18 janvier 1982, et à la résolution du Secrétariat unifié

(SU) de la IVe Internationale (Inprecor numéro 117 du 25 prit de système par les autorités, allait arriver. Mais nous avons été surpris par le moment choisi, son ampleur et son incroyable brutalité. En conséquence de tout cela, le sang ouvrier a coulé. Parce que pendant des mois on nous a menacés d'une intervention soviétique et de la perte de notre indépendance (manœuvres militaires, explications des commentateurs du parti, lettre du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique, ete.), nous nous attendions à l'entrée des troupes russes. En fait, cela faisait partie du plan des autorités militaro-partidaires. Le reglement de la question par des « mains polonaises » a désorienté, dans un premier temps, non seulement les hommes politiques et l'opinion en Occident, mais également une partie de la société polonaise. C'est à cela que devaient servir des éléments comme le fait de placer le drapeau national à côté du drapeau rouge sur l'immeuble du CC du POUP, l'introduction des casquettes traditionnelles pour la garde d'honneur de l'armée, l'apparition du général Jaruzelski a la télévision sur fond du drapeau de l'armée, etc. Aujourd'hui, la situation est plus claire et personne ne peut avoir de doutes sur les véritables promoteurs des événements du 13

Quel va être l'avenir ? Il est difficile de répondre exactement à cette question.

dépendra du développe-

Car beaucoup ment de la situation intérieure (par exemple les problèmes économiques) ainsi que du développement de la situation internationale. Mais on peut dire une chose :

bien que Solidarité ait été détruit en tant qu'organisation, les quinze derniers mois n'auront pas été vains. Les changements colossaux qui se sont produits dans la conscience sociale empêchent le retour au pseudo-socialisme d'avant août 1980.

C'est là notre victoire.

Non pas une victoire politique, car nous avons subi une défaite avec l'effondrement du mythe de l'invincibilité des 10 millions d'adhérents à Solidarité, mais une victoire dans la sphère de la conscience et du moral de la société. Solidarité permet aujourd'hui de commencer à se lancer dans la vie clandestine, à créer des réseaux de coopéra-

Page 10

La population tente de communiquer avec les soldats à Gdansk dans les premiers jours après le coup de force du général Jaruzelski. (DR)

néanmoins y être inclus. Une telle réfor- tiquement élu recteur de l'Université de tion grâce auxquels nous pourrons sauvegarder ce que nous avons créé durant les quinze mois de notre activité : notre solidarité sociale. Elle reste en travers de la gorge des autorités militaro-partiaires qui, au nom de la devise « Diviser pour régner ! », voudraient bien avoir affaire à une masse atomisée, dépourvue de volonté. Cette solidarité, nous devons la défendre par tous les moyens, car, si nous la perdions, nous perdrions aussi l'espoir de conquérir un futur meilleur, et cela pour de longues années.

Les réseaux organisés par les militants de Solidarité aujourd'hui ne reproduisent pas l'ancienne structure organisationnelle du syndicat, car cette dernière est connue des autorités. Ils se fondent sur des liens personnels, sur des gens ayant confiance les uns dans les autres. Ils servent actuellement à collecter et à populariser les informations, à diffuser les publications clandestines, à étendre et à structurer la résistance passive. Dans cette activité, nous nous sentons aidés et stimulés par l'attitude des dirigeants arrêtés du syndicat, avec Lech Walesa à leur tête, et par l'activité menée dans la clandestinité par les dirigeants régionaux qui ont pu échapper (Zbigniew Bujak à Varsovie et Frasyniuk à Wroclaw) et dont les têtes ont été mises à prix comme s'ils étaient de vulgaires bandits. On peut s'attendre à ce qu'une différenciation politique s'opé. re. Jusqu'à sa destruction, Solidarité rassemblait des gens ayant des idéologies et des positions politiques très diverses, car justement ce n'était pas une organisation politique mais un mouvement social de masse. Il était donc clair qu'un jour ce mouvement devait se désintégrer et laisser la place a des courants plus homogènes politiquement.

Plusieurs facteurs vont influer sur le développement de la situation future en Pologne. LA SITUATION ECONOMIQUE

Premièrement, la situation économique. L'équipe gouvernementale actuelle veut, comme elle l'a maintes fois déclaré, mettre en œuvre la réforme économique. Son contenu va bien évidemment être déterminé par eux, mais certains éléments négociés auparavant avec Solidarité vont me ne peut pas réussir, car les autorités ne permettront pas la création d'une autogestion authentique dans les usines pas plus qu'elles n'accepteront une réelle autonomie des entreprises ; elles maintiendront le système de direction de l'économie fondé sur les orientations dictées centralement et sur une distribution centralisée. Cela découle également en partie des conditions objectives, et avant tout de la pénurie de matières premières et d'énergie. Une autre raison du manque de perspectives dans la sphère économique est liée à l'atmosphère générale du pays, à l'apathie et surtout à la résistance passive de la masse des travailleurs. Il s'agit là de facteurs très importants qui, combinés au manque de confiance dans les mesures de la junte, sont capables de torpiller toute politique de celle-ci. On doit donc s'attendre à ce que la production industrielle continue à baisser, aggravant aussi l'état de crise endémique de l'économie. Il faut également mentionner les vingt et quelques milliards de dollars de la dette extérieure et l'éventuelle déclaration annonçant l'état de cessation de paiements de la Pologne. S'ajouteront à cela, dans un proche avenir, de gigantesques problèmes d'approvisionnement de la nation. En un mot, la Pologne est menacée par une authentique famine, qui peut causer des explosions de masse désespérées, que la force militaro-policière de la junte sera incapable de contenir. Cela pourrait être la cause immédiate d'une intervention soviétique.

AU SEIN DU POUP Deuxièmement, la situation au sein du parti communiste. Elle n'est pas claire, mais il semble qu'il soit possible d'en mentionner quelques traits caractéristiques. Avant tout, on observe d'une part un phénomène massif de démissions du parti (y compris de vieux membres fondateurs), qu'on peut évaluer à plusieurs centaines de milliers; d'autre part, l'exclusion de ses éléments progressistes, qui s'étaient prononcés pour la concrétisation de l'idée d'une authentique entente nationale (un exemple parlant nous est fourni

00 par le professeur Samsonowicz, démocraVarsovie). Par la force des choses resteront au sein du POUP les staliniens dogmatiques, divers opportunistes et des gens apeurés. Dans une telle situation, il peut paraître paradoxal que le pouvoir demeure entre les mains de fonctionnaires modérés comme Jaruzelski, K. Barcikowski ou Mieczyslaw F. Rakowski. Tôt ou tard, un conflit entre ce groupe et celui qu'on appelle « le béton », du type de Stefan Olszowski (qui fait nommément partie de l'organisme de direction de la junte, mais dont le rôle n'est pas précisé), Kociolek ou Tadeusz Grabski. En cas de victoire de ce groupe, la Pologne sera ramenée en arrière vers la période stalinienne, la répression sera démultipliée et cela pourrait bien sür changer le caractère de la résistance de la société qui, pour le moment, a choisi des moyens modérés et pacifiques.

LA SITUATION

INTERNATIONALE Troisièmement, la situation internationale. Il ne sert à rien d'en parler en détail, car il s'agit là des choses les mieux connues. Mais il faut donner raison aux hommes politiques qui considèrent qu'elle est la plus grave depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et que la Pologne en constitue un des facteurs les plus importants. C'est pourquoi le soutien international au mouvement social en Pologne, et à Solidarité en particulier (ou pour Tidée créée par Solidarité), a pour nous une importance primordiale.

On peut présenter rapidement ainsi la situation en Pologne : nous devons avant tout compter sur nos propres forces, mais le soutien sous toutes ses formes a pour nous une très grande importance. Nous avons pu en faire l'expérience surtout durant les premiers jours après l'imposition de l'état de guerre, quand la détermination d'une partie des hommes politiques occidentaux et les manifestations sociales massives nous ont permis de nous relever plus rapidement du choc que nous venions de subir.

Début janvier 1982.

Une erreur sur cette page ?