Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROCOMMUNISME

L'URSS, les démocraties populaires et l'eurocommunisme

· Inprecor n° 12, 15 septembre 1977 · p. 20-24 · 4 007 mots

URSS et Russie Europe de l'Est État espagnol Allemagne

L'Union soviétique,

Les conceptions développées par le secrétaire général du Parti communiste espagnol, Santiago Carrillo, dans son livre L' "Eurocommunisme" et l'Etat (1) ont été soumises à une critique dont la violence n'a d'égale que l'absence de la probité la plus élémentaire de la part des organes de presse de la plupart des Etats bureaucratiques de l'Est. Toutes les bureaucraties n'ont cependant pas réagi de la même manière. Certaines se sont abstenues d'attaquer le dirigeant communiste espagnol ou se sont limitées à émettre des critiques "modérées" . D'autres ont ajusté leur "tir" de manière différente, accentuant tel ou tel thème. On est tenté, à première vue, d'analyser ces différenciations - comme le font la plupart des "observateurs" bourgeois - en fonction de la place où se trouveraient les différents Etats de l'Est sur l'échelle plus ou moins graduée de la "libéralisation" de leurs régimes respectifs. Ce serait là, croyons-nous, une démarche superficielle. Certes les réactions des bureacraties au pouvoir reflètent la situation des régimes qu'elles dirigent. "L'Eurocommunisme" et l'Etat a également été traité comme un événement politique majeur de la politique étrangère : souvent ce sont les plus hauts responsables des affaires extérieures des comités centraux des PC de l'Est qui ont donné le ton, déterminant l'orientation générale des attaques contre le secrétaire général du PCE. La politique étrangère est d'autre part le prolongement de la politique intérieure des bureaucraties qui construisent le "socialisme dans un seul pays". Il y a donc un noyau de vérité dans l'interprétation qui estime que les réactions aux positions de Santiago Carrillo reflètent le degré de "libéralisation" atteint par les régimes de l'Est : ce noyau de vérité consiste dans l'appréciation - correcte - des problèmes posés par les positions de Carrillo comme un prolongement de la politique intérieure des pays de l'Est. L'erreur de cette interprétation réside dans le concept de "libéralisation", emprunté à la politique de la bourgeoisie et du réformisme. Il n'existe pas de "libéralisation". Il n'existe que des situations concrètes qui sont caractérisées par des contradictions plus ou moins explosives et, partant, plus ou moins menaçantes, du point de vue de la bureaucratie. Ce sont ces

Guy DESOLRE menaces auxquelles la bureaucratie tente de répondre, tantôt par d'autres menaces, tantôt par l'exorcisme, tantôt par le silence qui est lui-même, c'est bien connu, également une "réponse" Quelle est donc la menace que représente l'eurocommunisme pour les bureaucraties de l'Est ? Dans son livre, S. Carrillo donne de l'eurocommunisme la définition suivante : "Les partis compris dans le courant eurocommuniste s'accordent sur la nécessité d'aller au socialisme avec la démocratie, le pluripartisme, le parlement et des institutions représentatives, avec la souveraineté populaire exercée régulièrement à travers le suffrage universel, avec des syndicats indépendants de l'Etat et des partis, avec la liberté pour l'opposition, les droits de l'homme, les libertés religieuses, la liberté de création culturelle, scientifique, artistique et le développement des formes les plus larges de la participation populaire à tous les niveaux et dans toutes les branches de l'activité sociale. Parallèlement, sous une forme ou sous une autre, ces partis revendiquent l-ur indépendance totale par rapport à tout centre dirigeant international et par rapport aux Etats socialistes, sans pour autant cesser d'être internationalistes. "(2) Par "eurocommunisme", mot qu'il utilise d'ailleurs presque toujours entre des guillemets, Carrillo entend essentiellement une tendance du mouvement communiste international qui se caractérise par trois points essentiels : le pluripartisme, la voie parlementaire comme voie d'accès au socialisme et l'attachement aux libertés démocratiques et aux droits de l'homme . A ces trois caractéristiques s'ajoute le refus d'un centre dirigeant (essentiellement Moscou, mais aussi tout autre "centre") du mouvement communiste. Du point de vue des bureaucrates de l'Est, il n'y a guère de rai. sons d'en vouloir à Carrillo pour les deux premiers points : le pluripartisme est accepté par eux comme une des caractéristiques possibles de la voie au socialisme dans les pays occidentaux et a été accepté comme telle, notamment dans le document de la conférence de Berlin tenue par les PC de l'Est et de l'Ouest en 1976 (3), tandis que la voie parlementaire a été reconnue comme souhaitable, non seulement depuis Khroutchev et le XXème congrès du Parti communiste de l'Union soviétique tenu en 1956, mais même - pour l'Espagne - déjà en 1936,

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dans une lettre adressée par Staline, Molotov et Vorochilov à Largo Caballero, que S. Carrillo cite d'ailleurs dans son livre (4) : C'est la troisième caractéristique de la tendance eurocommu niste qui inquiète les dirigeants soviétiques : l'attachement aux libertés démocratiques et aux droits de l'homme, considérés comme "un acquis imprescriptible du progrès de l'humanité" (5), qui conduit Carrillo à critiquer les "formes dans une certaine mesure totalitaire" des systèmes socialistes établis (6) et à s'interroger sur le type d'Etat qui existe dans les pays de l'Est, en particulier en URSS. Le rejet de l'autorité du Parti soviétique ne les indispose qu'en deuxième lieu et à titre secondaire - dans la mesure où les dirigeants soviétiques veulent eux-mêmes maintenir la fiction de partis "égaux" en droits. Etant donné d'une part que les critiques portant sur les régimes de l'Est rejoignent sur un nombre de points celles des opposants ou des "dissidents " dans ces pays; étant donné d'autre part qu'il est difficile aux dirigeants du PC soviétique de se poser ouvertement en "centre" du mouvement communiste - sauf par satellites interposés proclamant, comme il y a trente ans, la solidarité avec l'URSS la "pierre de touche" de l'internationalisme (7), la riposte à l'eurocommunisme doit nécessairement prendre la forme d'une riposte à "l'anticommunisme" et à I' "antisoviétisme", une riposte faite de menaces, d'exorcismes, de demi-vérités et de procès d'intention. D'où les attaques de la revue soviétique Temps nouveaux. L'attaque des « Temps nouveaux » et la position du Kremlin L' "Eurocommunisme" et l'Etat a paru au mois d'avril. Immédiatement, le livre a eu un large écho, notamment dans la presse espagnole et dans la presse yougoslave. La direction soviétique a toutefois attendu la fin du mois de juin (c'est-àdire jusqu'au moment où les extraits contenant les critiques vis-à-vis du régime existant en URSS circulaient assez largement dans les publications Samizdat) pour y réagir par le compte-rendu virulent et bien connu (8). Ce compte-rendu a été suffisamment commenté dans la presse mondiale pour que nous puissions nous satisfaire d'en donner ici seulement un bref rappel pour mémoire. Comme le font bon nombre d'articles idéologiques de routine, le compte-rendu commençait par attribuer à l'affaiblissement des positions du "capitalisme monopoliste" une recrudescence des tentatives de désunir et de saper le mouvement communiste. Tout en se "réjouissant" de la réponse "vigoureuse" des partis "frères" à ces tentatives, il regrettait que certains, dont Santiago Carrillo avec son récent ouvrage, participaient à l'offensive "anticommuniste" , en tentant d'opposer les partis communistes d'Europe occidentale aux partis des "pays socialistes" , en essayant de "discréditer le socialisme existant", c'est-à-dire l'URSS en premier lieu et en développant un programme qui conduirait non seulement à la perpétuation de la division de l'Europe, mais aussi au renforcement de l'OTAN. Inutile de dire que ce programme est abusivement prêté à Carrillo. L'article attaquait violemment "l'idée d'établir une Europe unie indépendante par rapport à l'URSS et aux Etats-Unis, ce qui équivaudrait, selon Temps nouveaux, à préconiser une "troisième voie", entre le capitalisme et le socialisme (9). L'article, destiné (en ce qui concerne à tout le moins le consommateur soviétique) à un public qui n'a pas pris connaissance des positions réelles de Carrillo, n'hésitait pas non plus à utiliser comme argument contre ce dernier des choses que Carrillo lui-même avait pourtant dites ou écrites : par exemple, que le terme eurocommunisme était inadéquat puisqu'il visait aussi des partis extra-européens, tel le PC japonais. En plus de ces mensonges et de ces mesquineries, l'article attaquait violemment l'antisoviétisme "brutal" et "croissant" de S. Carrillo. Pas un mot bien entendu, n'était dit dans cet article, ni dans la rectification de tir qui lui a succédé après les vives réactions des PC français et italiens (10), à propos du contenu réel des critiques faites par Carrillo au sujet des réalités soviétiques. Ainsi, ce contenu réel de même que le motif réel de l'ire du Kremlin, devaient rester cachés aux lecteurs des Temps nouveaux. Le "rectificatif" visait essentiellement à préciser qu'il s'agissait seulement de critiquer Carrillo (bien qu'une brève allusion y soit faite au communiqué des dirigeants du PCE se solidarisant avec lui), à propos duquel il était encore une fois ajouté qu'il y avait "des années" qu'il menait "une campagne non dissimulée et brutale contre l'Union soviétique et le PCUS. Parallèlement à ces attaques, l'anniversaire de la conférence de Berlin a été l'occasion, pour la presse soviétique, de réaffirmer la nécessité pour les PC de s'unir face aux efforts de l'impérialisme de créer un "front anticommuniste". Dans ce cadre, la presse soviétique publie des attaques de dirigeants "orthodoxes" tels Gus Hall, du PC des USA, contre Carrillo. Enfin, une attaque contre les contacts entre le PCE et des diplomates américains, attaque récente, mais annoncée déjà par Temps nouveaux qui, citant le New York Times s'inquiétait de la position de Carrillo "plus conservatrice" que celle des autres partis en Espagne vis-à-vis des bases US dans ce pays, couronne la campagne au moment où nous écrivons (11). Avec cette escalade, la direction soviétique réagit donc avec la même brutalité qu'elle l'avait fait vis-à-vis des Chinois après 1961. Dans l'article mentionné ci-dessus, Gus Hall établit d'ailleurs explicitement un parallèle entre les positions de Carrillo et celles des Chinois. Les satellites loyaux La presse de RDA a répercuté fidèlement les positions du parti soviétique, reproduisant intégralement l'attaque des Temps nouveaux et l'article commémorant la conférence de Berlin. La même fidélité a caractérisé les positions des PC bulgare et mongol, les alliés les plus dévoués du PCUS. Les dirigeants tché-

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EUROCOMMUNISME coslovaques ne pouvaient guère faire autrement étant donné que Carrillo avait écrit crûment que "la Tchécoslovaquie fut la goutte qui fit déborder le vase" (12). La position des Bulgares est plus intéressante dans sa fi délité à l'orientation soviétique et permettra d'examiner une hypothèse utile à l'évaluation générale de la politique des dirigeants bulgares. On sait que c'est Todor Jivkov, dirigeant du Parti et chef de l'Etat bulgare, qui le premier avait attaqué l'eurocommunisme en décembre dernier. Il n'est pas inutile de rappeler les termes de cette attaque étant donné son rapport avec l'hypothèse à examiner. Comme on pourra en juger d'après les extraits suivants, ils anticipaient les arguments soviétiques (13) : "La propagande bourgeoise a récemment mis en circulation une notion nouvelle, toute pétrie d'antisoviétisme, celle d' "eurocommunisme. " Cette notion trahit le désir des milieux réactionnaires de dresser un mur entre les partis frères de la communauté socialiste et ceux des pays capitalistes d'Europe occidentale, entre les partis communistes au pouvoir et les autres" "Rejeter les principales lois de la lutte révolutionnaire sous prétexte qu'elles ne seraient pas confirmées par l'expérience du mouvement ouvrier en Europe occidentale, substituer les particularités locales à ces lois générales et aux acquis de portée universelle de l'expérience révolutionnaire, chercher à désorienter les communistes et à les pousser à s'intégrer dans le système politique du capitalisme moderne : tels sont quelques-uns des objectifs et des bases idéologiques de l' "eurocommunisme". Ce dernier spécule en outre sur les efforts déployés par les partis afin de choisir librement, dans leur lutte pour des transformations sociales progressistes et pour le socialisme, une voie qui réponde aux conditions actuelles"; - Etencore, ce paragraphe qui donne froid dans le dos: "Ainsi, la solidarité fraternelle des peuples socialistes et la coopération de combat des partis marxistes-léninistes au pouvoir ont trouvé leur expression dans l'internationalisme socialiste. Rien n'autorise, croyons-nous, à voir dans ce fait qualitativement nite intermational. internationalisme proferain est la pre nouveau une approche régionaliste des problèmes de la solidafiguration des futurs rapports mondiaux." (Traduisons ce passage écrit dans la langue de bois chère aux bureaucrates de tous les pays : "L'invasion de la Tchécoslovaquie est le destin qui, tous, vous attend" !) L'article de Jivkov fut reproduit dans le quotidien officiel du régime le ler décembre (14) et les mêmes formules furent répétées par le secrétaire du Comité central, responsable aux questions idéologiques, Aleksander Lilov, lors d'une conférence internationale à Sofia (15). En contraste avec ces attaques violentes, la presse bulgare devint, de janvier à juillet de cette année, étonnamment silencieuse à propos de l'eurocommunisme (mais ce silence cofhcide avec des réticences semblables dans l'ensemble de la presse des pays de l'Est pendant la même période, jusqu'aux attaques des Temps nouveaux). Réserves fraternelles et censure confraternelle Aucune presse de l'Est - sauf la Yougoslavie - n'a publié le texte des "dirigeants historiques" du PCE, se solidarisant avec

S. Carrillo. Mais un certain nombre de pays n'ont pas publié non plus le texte in extenso de l'article des Temps nouveaux. C'est notamment le cas de la Pologne et de la Hongrie qui se sont contentées de la résumer. (16) Le résumé polonais omet singulièrement un aspect de l'article russe : il s'agit du passage où Temps nouveaux dénonce l'idée d'une Europe unie indépendante de l'URSS comme des EtatsUnis, défendue par Carrillo. On peut supposer que cette censure reflète les préoccupations des autorités polonaises face à un courant grandissant parmi les intellectuels en faveur d'un socialisme humaniste différent du "modèle soviétique" . De toute manière, l'ouvrage de Carrillo représente un encouragement vis-à-vis de ce courant et le rejoint sur au moins deux revendications centrales : le rejet de la fixation par la loi du "rôle dirigeant" du parti (qui s'est exprimé au moment où la discussion sur les modifications constitutionnelles eut lieu en décembre 1975/janvier 1976) et la revendication du droit de grève (exercé dans les faits en juin 1976 et revendiqué régulièrement depuis 1956). Inversement, la presse soviétique a également exercé ses talents de censeur à l'égard de Trybuna Ludu lorsqu'un rédacteur de celui-ci, Jerzy Kraszewski, évoqua dans son article contre Carrillo une déclaration d'Henry Kissinger à propos de la désillusion régnant dans de nombreux pays d'Europe orientale à l'égard des gouvernants et des dirigeants. (17) La position développée par les dirigeants hongrois est infiniment plus réservée que celle des dirigeants des pays que nous avons évoqués jusqu'ici. On se rappellera qu'en décembre 1976, à Vienne, un journaliste avait demandé à Kadar ce qu'il pensait de l'affirmation selon laquelle l'eurocommunisme était une nouvelle forme de l'antisoviétisme (affirmation qui venait d'être lancée par le dirigeant bulgare Todor Jivkov) et que le dirigeant hongrois avait clairement affirmé son désaccord avec cette formule. En janvier de cette année, Ferenc Varnai, commentateur de politique étrangère de Nepszabadzag, publia un article qui ne contredisait pas Kadar mais accusait la "propagande bourgeoise" de tenter d'opposer, sous le nom d'eurocommunisme, les PC français, italien et espagnol, aux PC des "pays socialistes". (18) Enfin, le chef du service de politique étrangère au Comité central du parti hongrois, Janos Berecz, précisa le tiren juin dernier, après la publication de l'article des Temps nouveaux, dans un article intitulé "Pour réaliser nos objectifs communs" et consacré formellement à l'anniversaire de la conférence de Berlin (19) : "Les partis frères vivant dans des conditions différentes ont, comme l'a précisé la conférence de Berlin, le droit et le devoir aussi de chercher en toute autonomie la voie de la transformation démocratique de leur pays et de l'édification de la société socialiste, d'appliquer de façon créatrice les lois générales du marxisme-léninisme. Ils ont à opter pour des formes de lutte, à réaliser une politique d'alliances qui correspondent le mieux aux conditions concrètes tant politiques qu'économiqu et sociales et aux traditions historiques de leurs pays. Mais il s'ensuit aussi qu'il est insensé et nuisible de contester les voies victorieuses parcourues jusqu'à présent en conformité avec les conditions historinues et les particularités nationales : les expériences historiques des pays socialistes."

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En d'autres termes : d'accord pour que vous discutiez de vos problèmes, comme le font Marchais et Berlinguer, mais ne vous mêler pas de nos affaires! Charbonnier est maître chez soi ! Au même moment, Janos Kadar répondait dans le même sens aux questions de Harry Schleicher, journaliste du Frankfurter Rundschau (30). Intérets solidaires et solidarité intéressée Deux pays ont pris la défense de Santiago Carrillo : la Roumanie et la Yougoslavie. Les Yougoslaves n'ont pas attendu les attaques des Soviétiques pour manifester leur intérêt vis-à-vis du livre du secrétaire général du PCE : dès sa parution, le quotidien de Zagreb Viesnik, en publia un résumé sous le titre : L' "Eurocommunisme" ef l'Etat - la philosophie politique de Carrillo (21), qui mettait l'accent sur les jugements favorables portés par ce dernier sur l'autogestion yougoslave. On peut dire que la presse yougoslave est la seule, à l'Est, à avoir résumé objectivement les idées exposées par le leader communiste espagnol. Mais déjà, avant la parution du livre, les leaders yougoslaves s'étaient clairement prononcés en faveur de ces positions, en dénonçant par exemple, la conférence tenue à Sofia par les responsables aux "affaires idéologiques" des PC au pouvoir les 2 et 3 mars 1977 comme un "sommet anti-Madrid" (22). Cette conférence fut en effet convoquée en même temps que la réunion de Marchais, Berlinguer et Carrillo. Un observateur particulièrement qualifié, l'ancien membre du Comité central de Serbie purgé pour "libéralisme" en 1971 et actuel correspondant du Giornale Nuovo de Milan, Frane Barbieri, a émis l'hypothèse que la réunion de Sofia avait été convoquée pour pouvoir répondre du tac au tac, si jamais la réunion de Madrid avait évoqué la situation dans les pays de l'Est. Après les attaques des Temps nouveaux, de très nombreux articles de la presse yougoslave défendirent Carrillo contre les attaques dont il faisait l'objet, dénonçant par exemple la "solidarité de bloc" qui faisait figure, dans les pays voisins, de substitut à l'internationalisme réel, dénonçant le caractère stalinien du procès intenté à Carrillo (24), insistant sur la menace que représentait l'eurocommunisme pour les pays de l'Est (25), prédisant le développement d'autres polémiques entre Moscou et les PC occidentaux (26), soulignant "l'impuissance" des théoriciens soviétiques à répondre à un défi sur le plan politique (27) et rejetant l'argument selon lequel les "impérialistes" sont les "seuls bénéficiaires" de ce type de confrontation (28). En défendant ainsi, le PC espagnol et son leader, les Yougoslaves défendent leur propre intégrité et leur propre souveraineté. Il en est de même des Roumains, à ces différences près que leur solidarité s'est manifestée de manière beaucoup plus démonstrative mais à la fois beaucoup plus limitée. Démonstrative, puisque Causescu a tenu à recevoir Santiago Carrillo avec tous les honneurs, quelques jours à peine avant de traverser la mer Noire pour aller saluer Leonid Brejnev dans sa résidence d'été d'Oreanda en Crimée. Limitée puisque c'est le 5 juillet seulement que le quotidien du parti roumain, en mentionnant explicitement |' "eurocommunisme" dans son article commémorant l'anniversaire de la conférence de Berlin, défendit l'indépendance de chaque parti dans l'élaboration de sa ligne politique et rejeta toute ingérence dans les affaires intérieures des autres partis, ainsi que le concept d'un modèle immuable (lire : soviétique) dans la construction du socialisme (29). L'article, qui disait en outre que les divergences ne devaient pas donner lieu à des excommunications, était une manifestation de soutien à Carrillo... sans le nommer. Il découlait de la position bien connue des Roumains sur l'autonomie des PC. Par ailleurs, la presse roumaine a ignoré complètement les critiques du livre de Carrillo à propos de l'URSS. OEcuméni-. que, elle s'étend sur les succès des PC à l'Ouest et sur les succès de la "construction du socialisme" à l'Est, en insistant bien sur les différences entre les conditions ici et là. Les limites du soutien à Carrillo sont dictées par les intérêts de la direction roumaine . Devant la montée du mouvement de contestation animé par Paul Goma, elle ne peut se permettre de faire la lumière sur les positions de Carrillo. Il n'y a donc pas de parallèle entre les réactions roumaines à propos de l'eurocommunisme aujourd'hui, et l'attitude des Roumains lors du conflit Moscou-Pékin : à ce moment-là ils avaient publié les principaux textes de part et d'autre. Aujourd'hui, ils ne publient ni l'article des Temps nouveaux, ni la réponse des dirigeants historiques du PCE. Cette prudence ne s'explique pas par l'amélioration des rapports entre Bucarest et Moscou, mais par les tensions et les risques existant dans le pays lui-même, ce qui, une fois de plus, confirme notre hypothèse de départ: les réactions vis-à-vis de Carrillo sont le prolongement des problèmes intérieurs auxquels les dirigeants des pays de l'Est ont à faire face. Le compromis a-historique de Brejnev Face aux positions de Carrillo, les bureaucraties ont réagi en ordre dispersé. Elle est loin de nous l' époque révolue où le bloc condamnait unanimement les Yougoslaves, les Chinois ou les Albanais. Dans son dernier article, • Les vassaux de Breinev, le journaliste yougoslave exilé, Barbieri, avance l'idée d'un compromis possible qui se ferait sur une ligne médiane. Il émet l'idée que, dans sa station estivale de Crimée, Brejnev, qui reçoit successivement les dirigeants des "pays-frères", travaille avec eux à l'élaboration d'une politique commune qui correspondrait, en gros, à celle des Hongrois. On accepterait que les• PC occidentaux débattent des "voies différentes" pour arriver au socialisme, pour autant qu'il s'agisse de la stratégie et de la tactique de ces partis en Occident, mais on refuserait toute toute discussion du "socialisme réel" qui pourrait avoir des effets déplorables à l'intérieur du "bloc" (30). Il est parfaitement possible que Brejnev ait effectivement tiré des réactions qui ont suivi l'article des Temps nouveaux, la leçon que les anciennes méthodes ne sont plus payantes. Mais un tel compromis - s'il satisferait incontestablement MM. Kadar et Berecz, et probablement aussi Ceausescu -serait fondamentalement impossible à maintenir et à (faire) respecter à la longue. Les forces qui poussent le mouvement ouvrier occidental dans son ensemble - et qui poussent les PC et leurs militants à réfléchir de plus en plus sur la validité des expériences de l'Est, sont des forces irrépressibles. Des

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Lettre ouverte à Santiago Carrillo

EUROCOMMUNISME livres comme celui de Carrillo, des positions comme celles d'Al thusser ou de Balibar en France, n'en sont qu'une première expression. Ces forces sont la réalité de notre temps. En ce sens on peut dire que, sans l'expérience des commissions ouvrières des années soixante, jamais le PCE n'aurait réagi comme il l'a fait lors de l'occupation de la Tchécoslovaquie et jamais Carrillo n'aurait écrit son livre. Tenter d'établir un compromis à la Kadar signifierait ignorer ces réalités. C'est pourquoi malgré a perspicacité, M.Frane Barbieri se trompe. Il. n'y aura pas de compromis d'Oreanda, car un tel compromis serait un compromis a-historique! NOTES 15 coût 1977 1) Santiago Carrillo "Eurocomunismo" y Estado, Barcelona, Editorial Critica, 1977. 2) S. Carrillo, op. cit., p. 141 3) La Nouvelle revue internationale, n° 8, août 1976. 4) op. cit., p. 157 (Lettre du 21 décembre 1936). 5) op. cit., p. 17 6) op. cit., p. 124 7) Voir Todor Jivkov, "Une année de paix et de lutte" La Nouvelle revue internationale, n°12, décembre 1976, p.27 8) Les Temps nouveaux, n° 26, juin 1977. 9) L'idée d'une troisième voie est explicitement rejetée par

Carrillo, op. cit., p. 12.

10) Temps nouveaux, n° 28 de juillet 1977.

11) Le Monde, 10 août 1977; cf. Temps nouveaux, n° 28, juillet 1977.

12) S. Carrillo, op. cit., p. 166

13) T. Jivkov; op. cit., pp 27/28 et 29

14) Rabotnitchesko Delo, ler décembre 1976.

15) Rabotnitchesko Delo, 16 décembre 1976.

16) Trybuna Ludu, 4 juillet 1977; Nepszabadsag, ler juillet

1977.

17) D'après Le Monde du 10 août 1977.

18) Nepszabadzag, 29 janvier 1977.

19) Nepszabadzag, 30 juin 1977.

20) Frankfurter Rundschau, 30 juin et Nepszabadzag, 3 juillet 1977.

21) Viesnik, 27 avril 1977.

22) Déclaration de Vladimir Bakarid au Corriere della

Sera du 17 avril 1977.

23)|| Giornale Nuovo, 12 avril 1977.

24) Kommunist du 27 juin 1977

25) Viesnik du 25 juin 1977.

26)

Borba et Politika du 24 juin 1977.

Delo, 9 juillet 1977.

27)

28)

Politika, 13 juillet 1977.

29) Scinteia du 5 juillet 1977

30) II Giornale Nuovo, 12 août 1977.

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