Après trois mois de discussions et de rencontres bilatérales et multilatérales, les six partis de ce que l'on appelle en Italie l'arc constitutionnel sont arrivés cet été à un "accord programmatique" sur la manière d'affronter la crise sociale et politique du pays (1)..Ces partis ont alors soumis à la Chambre des députés une motion récapitulant les points de l'accord,. texte qui fut approuvé par une large majorité bien que des abstentions significatives venues de la droite comme de la gauche soient apparues. Cette motion constitue maintenant la plate-forme de base selon laquelle le gouvernement démocrate chrétien de Giulio Andreotti a promis de gouverner pendant les prochains mois. Que contient cet accord politique ? En quoi diffère-t-il de la formule de "gouvernement par l'abstention" à laquelle le gouvernement démocrate chrétien minoritaire doit sa survie et cela uniquement grâce à l'abstention au Parlement des partis communiste et socialiste et qui a prévalu jusqu'à maintenant ? Cet accord représente-t-il un réel pas vers le "compromis historique" réclamé par la direction communiste ? Quelles répercussions aura-t-il sur le mouvement de masse ? En fait cet accord est un pas de plus dans la politique de collaboration de classe du PCI qui soutient les plans de la bourgeoisie pour surmonter la crise économique et sociale. L'accord est une version plus achevée de la formule de l'abstention. Il ne va donc pas jusqu'à l'intégration du PCI au gouvernement, mais il accorde au Parti communiste une part de responsabilité accrue dans les décisions gouvernementales. Le PCI peut par conséquent le considérer comme un nouveau petit pas en avant dans sa marche à la coresponsabilité gouvernementale, bien que, comme il a dû le spécifier, son objectif - la constitution d'un gouvernement rassemblant tous les partis signataires de l'accord et dans lequel le PCI participerait à part entière - reste à atteindre. La façon dont l'accord fut obtenu a satisfait les deux principaux partenaires, la Démocratie chrétienne et le PC, tandis que leurs partenaires plus petits en sont moins contents; ayant peu de marge de manœuvre, ils se sont trouvés coincés entre les deux "gros" partis. Quelques éléments rebelles tentèrent cependant de relever la tête mais au bout du compte ils durent accepter les règles du jeu.
Franco TURIGLIATTO Les démocrates chrétiens purent présenter l'accord à leurs électeurs et à leurs secteurs les plus conservateurs comme un résultat ne contredisant pas leur refus de laisser les communistes accéder au gouvernement. Au contraire, selon la direction de la Démocratie chrétienne, il permet de développer une stratégie de confrontation avec l'adversaire en partageant ouvertement la responsabilité de certaines décisions prises contre la classe ouvrière. De plus, la Démocratie chrétienne garda continuellement l'initiative durant les négociations, les menant selon ses propres prositions, faisant du chantage sur ses partenaires de gauche et n'accordant pratiquement rien sur les points principaux. Bien que le PCI n'ait que peu, voire rien, gagné en termes de contenu au cours des négociations (à part des déclarations abstraites de bonnes intentions) la direction est satisfaite dans la mesure où elle ne pouvait tolérer davantage la situation de "pat" dans laquelle elle se trouvait. Le mécontentement à la base bien que tardif et confus grandissait. La direction devait passer à l'action, elle avait besoin de quelque chose qu'elle pourrait présenter aux militants de base en disant : voilà vous pouvez constater que notre tactique prudente est correcte, même si ce n'est que lentement, nous nous rapprochons du gouvernement; la forteresse que la Démocratie chrétienne a bâti pour nous tenir en dehors du pouvoir est tombée au bout de trente ans, et c'est la Démocratie chrétienne qui a dû reculer, pas nous. Le contenu de l'accord L'accord porte sur six ordres de problèmes : la loi et l'ordre public, la politique économique, les institutions régionales, provinciales et municipales, le système d'éduction, l'information et la nomination aux postes dans les institutions publiques. C'est donc un accord large qui englobe la plupart des questions importantes à l'exception de la politique étrangère. En même temps, il faut souligner cependant, que son contenu immédiat est assez limité. Le plus souvent, le texte est très général; dans quelques cas il y a deux formulations, l'une proposée par les démocrates chrétiens et l'autre par les partis de gauche et sur lesquelles le parlement devra trancher. Cela démontre entre autre les oppositions persistantes entre les démocrates chrétiens et le PCI et vient démentir le mythe politique à la mode dans de nombreux secteurs de l'extrême-gauche et
d'une prétendue stabilisation du régime démocrate chrétien, régime supposé représenter un tout organique exempt de contradictions. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'éléments substantiels dans l'accord. Ces éléments sont cependant tous résolument marqués par la façon dont la bourgeoisie a l'habitude d'affronter la crise sociale et économique. C'est le chapitre qui traite de la loi et de l'ordre qui contient les aspects les plus négatifs : les propositions en sont franchement antiouvrières, clairement répressives et tendent vers "l'Etat fort". Dans les derniers mois, la classe dominante et la presse bourgeoise ont mené une chasse aux sorcières hystérique sur la question de la loi et de l'ordre, prenant prétexte des activités des groupes militaristes commes les Brigades rouges et les NAP (Noyaux armés prolétariens). L'extrême-gauche ne s'est pas opposée à cette campagne d'une façon adéquate et le PCI y a pleinement participé (déclarant que les forces de la loi et de l'ordre ne sont plus désormais contre le mouvement ouvrier et qu'il devait y avoir alliance entre les travailleurs, la police et les partis "démocratiques" pour défaire le terrorisme subversif). Cette campagne a donc eu un effet non seulement sur des secteurs modérés de la population mais aussi au sein de la classe ouvrière elle-même. C'est sur ce point que la confusion la plus importante persiste parmi les masses et c'est par là que le PCI a pu retrouver un peu du crédit qu'il avait perdu à cause du soutien accordé à la politique économique du gouvernement. Le PCI a ainsi accepté une série de mesures qui pourraient être utilisées contre le PCI lui-même et contre l'ensemble du mouvement ouvrier, demain. Une mesure sur la "loi et l'ordre" extrêmement répressive avait déjà été prise il y a deux ans. Appelée la loi Reale, elle fut soutenue par le Parti socialiste (PS I) et le PCI ne s'y opposa pas vraiment. A cause du rapport de forces, cette loi n'a connu qu'un commencement d'application dans les quelques derniers mois. Les mesures proposées et adoptées par le gouvernement actuel rendent pire cette loi en accordant à la police un pouvoir discrétionnaire encore plus grand. La police peut désormais recourir à la détention préventive des suspects, procéder directement à l'interrogatoire des personnes arrêtées sans la présence d'un avocat, perquisitionner les maisons déclarées "repaires subversifs" même sans mandat et pratiquer les écoutes téléphoniques à volonté. En acceptant ces mesures qui violent plusieurs points fondamentaux du droit bourgeois lui-même, les réformistes italiens suivent la vieille route suicidaire précédemment suivie par leurs collègues chiliens. La partie de l'accord traitant de la politique économique est la plus importante mais aussi la plus fallacieuse. On y proclame une série de bonnes intentions : "la lutte contre l'inflation" , "le développement de l'emploi", "du travail pour les jeunes et les femmes" "le développement du sud de l'Italie" ,etc. En bref tout l'éventail des promesses déjà faites par les gouvernements bourgeois dans le passé et qui ne furent jamais accomplies, ce qui n'étonnera personne. Une fois de plus le doute n'est pas permis : l'accord se place tout entier dans la conception capitaliste qui consiste à surmonter la crise en réduisant le coût du travail, en promouvant la "mobilité" de la main d'oeuvre et l'accroissement des profits. Ces caractéristiques apparaissent encore plus évidentes précisément là où l'accord est le plus détaillé. Le point central de référence reste la fameuse lettre au Fonds monétaire international, où le gouvernement italien exposait ses intentions économiques, c'est-à-dire une lettre qui accepte les conditions posées par cette institution dirigeante du capitalisme mondial comme fondement de toute action économique en Italie. Ce n'est pas un hasard si la première place dans le texte de l'accord est donnée à la lutte contre l'inflation, et que l'accroissement des exportations est tenu pour être la base d'une victoire sur la crise. Plutôt qu'un "nouveau modèle de développement" tout cela n'est que conditions de fonctionnement normal du capitalisme. Entre autres choses, le Fonds international demande à ce que les dépenses publiques soient réduites. Ainsi nous trouvons dans l'accord le projet de réduction des dépenses publiques, en particulier pour la Santé et les retraites et la proposition de geler les salaires dans l'administration publique est appliquée déjà depuis longtemps. Un paragraphe entier de l'accord est consacré à la nécessité d'accroître la productivité et d'abaisser les coûts de production. Il y est dit clairement que pour atteindre cet objectif, une plus grande mobilité des travailleurs à l'intérieur comme à l'extérieur des entreprises est nécessaire. En d'autres termes, il faut licencier des travailleurs. Les formulations sur l'indice servant au calcul des salaires ne sont pas moins menaçantes. On remarque que cet indice n'a pas encore dépassé le niveau prévu comme dangereux dans la lettre au FMI. Les partis ont promis de revoir cette question au second semestre de 1977, mais ils se sont d'ores et déjà mis d'accord pour que, au cas où l'indice croîtrait plus que prévu, la question de l'échelle mobile soit réexaminée et de nouveaux allègements en faveur du patronat envisagés en ce qui concerne la sécurité sociale. Pour leur part, les démocrates chrétiens ont déclaré qu'une intervention plus énergique sera nécessaire sur cette question vu le taux d'inflation prévu pour 1978. Il n'y a que sur un petit nombre de questions que le PCI peut déclarer avoir obtenu quelques succès, du moins de son propre point de vue. Il a obtenu l'intervention de l'Etat pour remettre sur pied les finances des institutions régionales, provinciales et municipales. C'est là un problème qui a failli étrangler le Parti communiste, impliqué dans la direction de plusieurs municipalités et régions importantes. Mais il reste encore à voir jusqu'où ira cette aide et dans tous les cas, c'est au prix de l'accroissement de tous les tarifs publics qu'elle fut acquise. L'autre point sur lequel le PCI a obtenu un petit succès concerne l'approbation de la loi n° 382 qui vise à transférer une série de fonctions administratives importantes de l'Etat vers les régions. Mais quelques-uns des démocrates chrétiens prirent immédiatement une position menaçante sur cette question, expliquant que cela serait une dangereuse concession au PCI et affaiblirait les positions de pouvoir de la Démocratie chrétienne..
Le projet de loi, sur lequel une commission parlementaire s'était déjà mise d'accord, subit des modifications rigoureuses de la part du gouvernement et après des négociations interminables le PCI accepta finalement un compromis désavantageux réduisant de beaucoup les intentions novatrices de la loi. En fait, de nombreuses institutions parasitaires jugées inutiles par la gauche demeurèrent intactes et quelques unes des fonctions qui auraient dû être transférées aux régions ont été laissées sous le contrôle du gouvernement central. Le Parti socialiste s'opposa à ce compromis et vota contre, mais sans réelle intention de mener le combat plus avant, car cela aurait risqué de faire voler tout l'accord en éclats. Des thèses générales sont exposées sur l'éducation et l'information et dans tous les cas elles s'inscrivent dans le cadre de la rationalisation capitaliste. Sur le point crucial des nominations à la direction des institutions publiques, aucun accord ne put être acquis parce que les démocrates chrétiens voulaient garder ces points clés du pouvoir fermement en main et n'avaient pas l'intention de les soumettre au contrôle du PCI, par parlement interposé. Deux propositions différentes seront donc présentées à la Chambre. En conclusion, tandis que l'accord est assez général sur l'ensemble, partout où il est détaillé, il exprime les positions de la Démocratie chrétienne et du patronat; partout où il reste vague il laisse ouverte la possibilité pour ceux qui détiennent réellement le pouvoir de prendre toute mesure qu'ils jugeraient être la meilleure. Pourquoi la DC et le PCI ont signé La bourgeoisie et son principal parti, le parfi démocrate chrétien, pouvaient accepter l'accord en toute tranquilité à cause à la fois de son contenu intrinsèque et de considérations politiques plus générales. Sur le premier aspect, nous avons déjà exposé notre opinion, pour le second il faut dire qu'étant donné l'actuel rapport de forces entre les classes qui s'exprime aussi au parlement, la bourgeoisie et les chrétiens démocrates qui agissent pour son compte ne pourraient garder debout aucun gouvernement sans quelque forme de soutien de la part du Parti communiste. La route de la collaboration de classe avec le PCI doit donc inévitablement être prise une fois que la classe dominante a écarté l'option d'une périlleuse confrontation ouverte. Par ailleurs cette politique d'implication du Parti communiste dans l'attaque graduelle mais déterminée contre le niveau de vie des masses apporte des résultats non négligeables pour la bourgeoisie. Celle-ci et les démocrates chrétiens ont tiré de nombreux avantages d'une politique qui rend purement formelles les concessions au PCI tandis qu'elle leur permet d'arracher à la classe ouvrière une partie de ses victoires antérieures, l'affaiblissant en même temps qu'elle diminue la force du Parti communiste lui-même. Grâce à cette politique, les capitalistes italiens ont pu améliorer leur propre situation économique et renforcer leur direction politique, même si ce n'est que partiellement.
Les secteurs les plus importants de la bourgeoisie acceptent donc que cette ligne soit suivie pour la prochaine période et les attaques que le sénateur Fanfani et Umberto Agnelli ont portées contre l'accord expriment moins un désaccord fondamental avec son contenu qu'elles ne tendent à définir les limites que certains secteurs décisifs de la classe dominante se refusent à voir franchir. Ces limites sont claires :la "coresponsabilité " du PCI doit être utilisée pendant une certaine période pour surmonter une phase difficile, mais il faut lui refuser toute entrée effective au gouvernement. Quant au Parti communiste il se trouve dans une situation telle qu'il ne pouvait faire autrement que de signer l'accord s'il voulait éviter ce qu'il craint le plus : l'aggravation de la crise économique et sociale. Berlinguer n'a pas pris de gants pour le déclarer ouvertement. Les choix du PCI étaient très clairs après les élections du 20 juin 1976. Dans le cadre politique et économique donné, seul son soutien au gouvernement Andreotti pouvait empêcher une crise politique prolongée qui aurait presque certainement donné jour à une crise sociale très aigue et à une confrontation directe avec la bourgeoisie. Seul son soutien au gouvernement Andreotti pouvait lui permettre d'éviter de se trouver pris au piège, comme le gouvernement d'Unité populaire au Chili, entre le mouvement de masse montant, enhardi par le résultat des élections d'un côté et de la bourgeoisie de l'autre. Pour atteindre son but, la Démocratie chrétienne n'a pas hésité à accepter une série de mesures frappant la classe ouvrière. La bureaucratie syndicale l'a suivie sur cette pente. Chaque concession a préparé le terrain pour la suivante. En face d'un continuel chantage de la part du patronat, les bureaucraties ont été contraintes de reculer sous peine de perdre ce pourquoi elles ont cuvré depuis des années. Ne pas accepter l'accord aurait obligé le PCI à faire face à la crise et à l'affrontement de classes dans des conditions qui, de son point de vue, auraient été encore plus difficiles que celles qui prévalaient il y a un an. Les pires mesures répressives et antiouvrières ont donc été acceptées. Les réformistes se retrouvent complètement embourbés dans leur logique du "moindre mal". Le PCI a pu mener à bien cette politique sans rencontrer de grands obstacles et a gagné son acceptation au sein de la classe ouvrière, bien que plus difficilement, en grande partie à cause de la faiblesse à la fois organisationnelle et politique de l'extrême-gauche. Tout au long de ces mois cruciaux, l'extrême-gauche a été parfaitement incapable de catalyser ou de donner une direction aux profondes critiques de la politique des réformistes qui naissaient parmi les masses et dans les rangs même du PCI. Le Parti communiste a pu accentuer son cours de collaboration de classe d'abord parce qu'il ne rencontrait pas de concurrence sérieuse sur sa gauche. Il faut aussi noter que la bourgeoisie et ses partis qui ont une vue claire de la situation talonnent sans répit le PCI. Ce fut le cas par exemple pour la loi sur l'avortement que le PCI s'était préparé à présenter comme un succès produit par sa politique. Les partis de gauche ont par la suite accepté des modifications néfastes de cette loi au cours du débat au Sénat pour arriver à un accord avec les catholiques (à la fois
ceux élus sur leurs propres listes électorales et ceux du parti démocrate chrétien). Bien que tout à fait insuffisante, la loi fut rejetée par un tour de passe-passe inattendu des démocrates chrétiens aidés par plusieurs sénateurs d'autres partis qui, à l'occasion de ce vote passèrent par-dessus les frontières de parti. La même chose se produisit lorsque se posa le problème de la syndicalisation des forces de police et leur affiliation aux confédérations syndicales nationales dont les démocrates chrétiens ne voulaient à aucun prix et qui aurait constitué le "parapluie démocratique" permettant au PCI de justifier son acceptation d'une loi violant les libertés civiles. Il en va de même pour la loi n° 382 que nous avons déjà mentionnée et pour la latitude laissée au gouvernement de fermer les portes des universités aux étudiants étrangers pour deux ans (quoiqu'il ait été contraint de faire ultérieurement marche arrière sur ce point, au moins temporairement). Enfin, la loi réglementant le montant des loyers entre dans la même catégorie; elle constitue encore une de ces mesures à propos de laquelle le PCI a crié victoire bien qu'elle soit loin d'être favorable aux travailleurs.. Tout de suite après la signature de l'accord programmatique, la commission ad hoc de la Chambre des députés, au travers de sa majorité démocrate chrétienne, de membres des petits partis bourgeois et des fascistes, a grandement modifié la loi en faveur des propriétaires, par un vote bloqué contre les socialistes et les communistes. C'était une véritable gifle pour les partis de gauche. La question était si grave que, cette fois, ces partis durent élever la voix pour aboutir à faire ajourner la discussion de ce problème important et de plus en plus aigu pour lés masses. De plus, l'opération était très risquée pour la bourgeoisie car elle exige un ajustement de l'indice salarial. La loi sur les loyers provoquerait, si elle était appliquée, une augmentation sans précédent de cet indice; il est donc indispensable que la classe dirigeante trouve un moyen de modifier les effets de l'augmentation des loyers sur le calcul de l'indice salarial. Les luttes trouveront la un terrain fondamental pour prendre leur essor à l'automne. Ajoutons un dernier commentaire. L'accord représente un pas en avant fait par le PCI dans le sens de la "coresponsabilité" mais non dans celui de la réalisation du "compromis histori-
. C'est la propre politique du PCI de frein à la dynamique du mouvement de masse qui a sapé l'une des conditions nécessaires pour imposer le "compromis historique" à la bourgeoisie. Etant donné le rapport des forces actuel, la bourgeoisie semble moins disposée que jamais à faire le pas qu'elle considère trop dangereux. Le rapport du secrétaire de la Démocratie chrétienne au Conseil national de son parti ne laisse aucun doute sur l'interprétation de l'accord donnée par les démocrates chrétiens et la bourgeoisie. Dans le passé nous avons toujours souligné, que, dans certaines conditions, non seulement un gouvernement de gauche mais aussi le "compromis historique" lui-même, en dépit de ses dangers inhérents, pouvait constituer un élément d'instabilité pour le système.
La présence du PCI au gouvernement aurait pu introduire de nombreuses contradictions au sein de l'appareil d'Etat et des centres de pouvoir démocrates chrétiens. L'entrée du PCI au gouvernement aurait pu stimuler les aspirations et les exigences du mouvement de masse, accentuer les déséquilibres. La longue marche du PCI vers son intégration gouvernementale et en particulier l'accord récent, ne contiennent cependant aucun élément de déséquilibre pour le système actuel. Pour l'instant, le PCI demeure aux abords du gouvernement; ni l'accord, ni sa forme, ni son contenu, ne peuvent donner d'espoir au mouvement de masse et stimuler sa dynamique. Par son contenu propre et sa logique, cet accord a au contraire pour effet de stabiliser le cadre politique et social présent et il constitue une danger sérieux pour le mouvement de masse. Dans les usines, l'une des tâches essentielles des révolutionnaires sera donc de démystifier le contenu de l'accord, d'expliquer sa signification réelle et les graves dangers qu'il comporte pour le mouvement de masse. L'offensive bourgeoise La situation politique et sociale actuelle en Italie peut être résumée de la façon suivante : l'instabilité persiste et la bourgeoisie est loin d'avoir surmonté la crise qui a éclaté en 1968. L'offensive des patrons appuyée par le gouvernement Andreotti et soutenue par les réformistes a marqué des points partiels mais significatifs. La classe ouvrière et ses alliés se retrouvent aujourd'hui largement sur la 'défensive. La riposte des travailleurs, bien qu'elle ait exprimé une forte combativité, a été fragmentée et insuffisante jusqu'à présent. Plusieurs conquêtes économiques ont été englouties et plusieurs éléments de division ont été semés entre les divers secteurs de la classe ouvrière. Le nombre de chômeurs augmente constamment. Le mouvement étudiant et celui de la jeunesse - qui ont stagné au cours des derniers mois, pour des raisons à la fois politiques et conjoncturelles - n'ont pas été capables de forger des liens avec la classe ouvrière et ont été l'objet d'une vaste répression gouvernementale. Pour la première fois depuis des années, la campagne bourgeoise pour la "loi et l'ordre" a remporté des succès car la compréhension élémentaire du rôle de l'Etat et de ses organes que les masses avaient acquise a commencé à régresser. Les partis de gauche et avant tout le PCI, prisonniers de leur propre logique, acceptent des compromis qui, l'un après l'autre, sont de plus en plus contraignants et réactionnaires. Néanmoins, le gouvernement ne peut avancer qu'au prix de fortes contradictions et de vives polémiques qui sont nourries par les motifs les plus divers. En particulier, la fuite du criminel de guerre nazi Kappler a donné naissance à une discussion extrêmement violente entre les partis sur l'attitude du gouvernement et sur le rôle des organes de l'appareil d'Etat. Le Parti républicain a demandé la démission du ministre de la Défense. Même les journaux bourgeois n'ont pas exclu la possibilité que la fuite de Kappler soit le résultat d'un accord entre les gouvernements italien et allemand. Le PCI s'est trouvé très gêné par cét épisode qui a provoqué une vive émotion en Italie, ravivant un fort
sentiment antifasciste parmi les masses et révélant avec clarté la nature véritable de cet Etat "démocratique" italien porté aux nues par le PCI ainsi que la complicité des forces armées avec l'extrême-droite et les bandes réactionnaires La bourgeoisie n'a pas encore pu augmenter ses profits de façon significative ou retrouver une conjoncture favorable pour faire face à la concurrence internationale, bien qu'elle soit parvenue à accélérer les cadences et les nombre d'heures supplémentaires dans les usines. Avant tout, elle n'a pas été capable de remporter des succès décisifs sur les questions cruciales du contrôle de la main-d'oeuvre, de sa mobilité interne et externe, comme ce fut le cas dans quelques autres pays européens . Le niveau de combativité et de conscience de la classe ouvrière reste élevé et les derniers mois ont vu les masses commencer à comprendre partiellement le rôle politique des réformistes. Tout ceci possède une double signification. La bourgeoisie, en dépit de son approche graduelle envers cette situation, sera contrainte d'en revenir à une offensive contre l'emploi et le "coût du travail" De son côté, le Fonds monétaire international est de nouveau intervenu pour demander des réductions supplémentaires des dépenses de l'Etat. La réponse des syndicats L'échelle mobile des salaires, malgré ses défauts, demeure un instrument de défense trop réel des salariés pour le goût des patrons. La classe ouvrière a toujours la force de répondre à ces attaques, mais jusqu'ici les mobilisations des travailleurs n'ont obtenu que des résultats insuffisants par rapport aux objectifs poursuivis, en raison de l'orientation politique imposée à ces luttes par les directions réformistes. A l'usine Italsider de Tarente, par exemple, la direction a voulu licencier 6000 ouvriers des entreprises de sous-traitance. Ceux-ci répondirent vigoureusement. L'accord signé par la direction syndicale rejette les licenciements immédiats mais accepte un plan de "mobilité de la main-d'œuvre" au niveau national. En réalité, cela signifie qu'il y aura une réduction du nombre des employés d'Italsider dans le Sud, ce même Sud auquel les bureaucrates syndicaux déclarent donner la priorité dans leur politique. Le cas de Gioia Tauro est un exemple clair de la faillite de la stratégie fondamentale des directions syndicales en faveur des "investissements au Sud". Au début de 1970 il était décidé qu'une cinquième usine métallurgique serait construite à Gioia Tauro en Calabre. Aujourd'hui, face à la crise internationale qui sévit dans le secteur de l'acier, la position de la bourgeoisie italienne et de la CEE est très simple : ou bien renoncer à l'idée de construire l'usine ou bien démanteler l'usine existante à Bagnoli, près de Naples. Les syndicats se refusent à soulever la question de l'emploi en exigeant une réduction massive de la durée du travail. Cela conduit à des situations dangereuses et sans issue, où existent des possibilités de division de la classe ouvrière. Les négociations nationales entreprises avec certains grands groupes industriels ne jouent plus le rôle de point de référence qu'elles avaient auparavant. Ces négociations ont été conduites sur la base de plateformes revendicatives totalement inadaptées. Aux yeux des travailleurs, cela rendait les négociations peu crédibles. Elles traînent d'ailleurs depuis des mois. A la Fiat, les négociations ont été accompagnées par une lutte importante en juin, ce qui a forcé leur conclusion avant l'été. La pression de la base s'est transformée en une participation massive à la grève et en une mobilisation importante de tous les secteurs du groupe. Dès le début, la direction de la Fiat avait bien compris le manque de crédibilité de la plate-formeparmi les travailleurs et elle tenta de s'en servir pour manœuvrer et démoraliser les travailleurs. Elle s'essaya à plusieurs types de provocations comme le licenciement de cinq ouvriers, la mise en cause de 56 travailleurs et délégués de l'usine Fiat de Spa-Stura "coupables" d'avoir bloqué la sortie de certains produits et finalement l'aggression d'un cadre supérieur de l'entreprise contre un piquet de grève. Ce cadre, un certain Beccaria, était épaulé par une bande de nervis et de vigiles de l'usine; l'un de ces derniers menaç même un travailleur avec un pistolet. La riposte de la classe ouvrière fut massive et déterminée; la provocation fut battue en brèche et les licenciements furent rapportés. De façon générale la plate-forme fut imposée. La force exprimée par les mobilisations était pourtant bien plus importante que les résultats obtenus conformes à la plateforme syndicale. Cette lutte particulière illustre la situation qui prévaut parmi la classe ouvrière dans son ensemble: bien que les travailleurs n'aient pas été défaits et qu'ils aient même remporté parfois des victoires, ils continuent à être sur la défensive en raison de la stratégie globale que la direction syndicale a pu leur imposer. Le danger le plus sérieux réside dans l'attaque contre l'emploi. La situation économique reste critique. Les investissements stagnent et les sévères mesures anti-inflationnsites décrétées auparavant ont inévitablement stimulé des tendances récessionnistes. Les prévisions pour l'automne sont très négatives et une nouvelle et forte récession s'annonce. Plusieurs conditions se trouvent réunies qui conduisent les patrons à penser qu'il faut maintenant s'attaquer au niveau de l'emploi. Cet été, la fermeture du groupe Unidal a été annoncée. Unidal est le résultat d'une fusion entre deux compagnies alimentaires auparavant concurrentes, Motta et Alemagna. Il y a un an l'intervention de l'Etat parvenait tout juste à sauver le groupe qui s'apprête à déposer son bilan et voudrait licencier des milliers d'ouvrières. D'autre part le plan gouvernemental pour résoudre la question de l'emploi des jeunes (estimés par les sources officielles à plus d'un million de chômeurs), le prétendu "plan d'encouragement à la création d'emplois", n'est rien d'autre
qu'un palliatif grotesque. Il appelle à la création d'environ 400000 emplois sous payés à 100000 lires par mois (environ 500 francs français), pour une durée d'un an seulement sans autre garantie une fois le délai expiré. De plus, les 400 000 emplois totalement démunis de toute sécurité sociale n'existent toujours pas. Mais cela n'a pas empêché les réformistes de donner leur soutien total à ce pseudo-plan pour l'emploi des ieunes. Ces derniers se sont inscrits en grand nombre (647 000) sur les listes spéciales "d'encouragement" mais ils ne se font guère d'illusions à leur propos. C'est surtout dans le sud, où la situation a abouti à un réel désespoir parmi les jeunes, que ceux-ci se sont massivement inscrits. Au nord l'écho de cette opération a été beaucoup plus limité car les jeunes croient encore qu'ils parviendront à trouver un emploi, même sans sécurité sociale, qui sera plus sûr et mieux payé que celui que leur promet le gouvernement. Les congrès des trois confédérations syndicales (CGIL, CISL, UIL) qui se sont tenus au début de l'été, représentent un nouveau pas en arrière "modéré" des directions syndicales. Non seulement l'orientation poursuivie jusqu'ici a été confirmée, non seulement les formulations désabusées sur "le nouveau modèle de développement" ont été répétées, mais surtout la pression de la base a encore moins qu'auparavant réussi à filtrer. Les délégations avaient été strictement sélectionnées pour écarter les positions critiques qui s'étaient abondamment gros ou la es milorie atonau où la droite était dominante. Quant à la CGIL l'orientation adoptée par le congrès est extrêmement modérée, conformément à l'empreinte que lui donne la position actuelle du PCI. La CGIL (la plus importante des centrales) a lancé une proposition pour des négociations générales destinées à "restructurer" les salariés. Malgré les polémiques de forme, traditionnelles, cette position a été endossée par les deux autres confédérations. Cette orientation correspond aux besoins présents du capital et si elle était adoptée, elle porterait un coup sévère à la classe ouvrière italienne. En fait, elle annulerait l'existence d'une série de clauses d'ajustements automatiques des salaires, elle réintroduirait la notion d'augmentations salariales conditionnées par le "mérite" et la "compétence" • et ferait disparaître la revendication d'augmentation égale pour tous qui constitue la force et l'unité de la classe ouvrière italienne depuis 1968-69. L'extrême-gauche s'est montrée incapable de construire une opposition de classe à cette politique au sein des syndicats. Les motifs en sont à la fois organisationnels (la crise des principales forces) et politiques (Lotta Continua considère que les syndicats sont un terrain de travail secondaire et leur préfère sa "présence dans le mouvement", tandis que Avanguardia Operaia et le PDUP sont dans la gauche syndicale). Ce n'est que lors du congrès du syndicat CGIL des enseignants qu'une minorité est apparue; elle rassembla environ 10% des délégués et était impulsée par les militants des Groupes communistes révolutionnaires (GCR, section italienne de la | Vème Internationale), ceux de Lotta Continua et du Movimento dei Lavoratori per il Socialismo (MLS : Mouvement des travailleurs pour le socialisme, maoîste). L'opposition aurait été plus large si les délégués de AO et du PDUP, presque tous mandatés sur des motions de gauche, n'avaient pas honteusement voté au dernier moment pour la résolution proposée par la majorité des bureaucrates. Les difficultés que l'extrême-gauche a rencontrées pour développer sa bataille dans les syndicats sont les mêmes que celles qu'elle a rencontré dans les usines. Il y a eu des possibilités considérables d'agir au cours des derniers mois. Nous avons déjà donné des exemples de rebellion de la base contre les directions. De manière générale, les oppositionnels du rang ne sont pas tombés dans le piège de positions antisyndicales. mais se sont au contraire orientés vers la gauche. Dans tous les cas où des forces politiques capables d'initiatives étaient présentes, des victoires ont pu être remportées (assemblées générales dans des usines, réunions syndicales de militants de base, conseils de délégués d'usine). Néanmoins, ces résultats seront de courte durée car il n'existe aucun programme politique de dimension nationale, même sur le terrain économique et aucune initiative nationale. Le rassemblement antibureaucratique organisé par une série de conseils d'usine au Teatro Lirico de Milan est malheureusement resté un événement isolé en raison de l'orientation adoptée par les secteurs de la gauche syndicale qui l'ont impulsée. Il existe donc un écart important entre les ruptures de la base par rapport à la direction réformiste d'une part, et le manque de projet politique global à la gauche du PCI, d'autre part. A cause de cet écart, le mécontentement de la base ne se cristallise jamais totalement et la bureaucratie est capable de sauver ou de neutraliser la situation, même avec des difficultés. La conclusion est donc la suivante: bien que la situation soit plus difficile qu'il y a un an, de larges possibilités existent pour l'action ouvrière. Le rythme des affrontements a tendu à se ralentir et le processus social tarde à prendre forme . Il est • cependant évident que si la bourgeoisie rencontre moins de résistance, elle n'hésitera pas à forcer la cadence de l'offensive afin de renverser les rapports de forces qui ont mûri depuis 1968-69. Dans cette éventualité, cet automne sera de nouveau une période de confrontation déterminante pour l'avenir des rapports de forces. Malgré ses erreurs et ses limites, l'extrême-gauche possède toujours un terrain d'action, mais pour qu'elle ait une influence quelconque sur le cours des événements, il est plus que jamais nécessaire que ces forces définissent leurs rapports avec les réformistes, leurs méthodes de travail dans les syndicats et leurs objectifs centraux dont le plus urgent est une campagne politique pour l'emploi, pour la répartition du travail disponible entre tous.