Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Echos de la résistance

· Inprecor n° 121, 22 mars 1982 · p. 16-17 · 1 668 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

Manifestations, tracts et bulletins clandestins témoignent de la résistance aux bureaucrates

POLOGNE Cyril SMUGA

« Dans seize départements, de nouveaux cas d'inscriptions murales hostiles, de distribution de tracts ainsi que de fausses informations concernant une soit-disant action de protestation en Silésie, ont été constatés. (...) Dans certaines entreprises, on note une recrudescence de l'activité clandestine de Solidarnosc. Ainsi,

"Katowice", , une quête pour venir en aide à un mineur interné a été organisée. Sur les chariots de cette mine, on a relevé des inscriptions du type : "L'hiver est à vous, le printemps sera à nous". (...) Dans la mine "Czerwone Zaglebie" (Bassin rouge) de Sosnowiec, environ 115 tracts visant à exciter à la révolte, ont été diffusés. On peut y lire des choses comme: "Après la nuit noire de la terreur, le jour éclairé par la force de Solidarité se lèvera. (...) Citoyens, ne vous laissez pas intimider. Levez vos têtes dignement et vous verrez comment des milliers syndicalistes mènent une nouvelle bataille pour une Pologne libre et

Cette longue citation est extraite du très confidentiel Informateur du bureau gouvernemental de presse février 1982 (1), dont tous les exemplaires sont numérotés et ne parviennent qu'aux bureaucrates hauts placés dans la

Défait mais non brisé, c'est en ces termes que nous avions caractérisé l'état du mouvement ouvrier polonais après le coup d'Etat bureaucratique du 13 décembre 1981. Les informations qui parviennent de Pologne confirment cette appréciation. Dans quatre régions - Gdansk, Cracovie, Varsovie et Wroclaw —, des directions régionales du syndicat se sont recomposées, formées par les dirigeants qui ont réussi à échapper aux arrestations. Par ailleurs, « on note un développement en cascade, dans l'ensemble du pays, du réseau des Cercles de résistance sociale Solidarnosc (Kola Oporu Spolecznego -KOS), regroupant chacun 5 personnes. Chaque membre d'un KOS fonde un nouveau KOS, un cercle clandestin de résistance qui colporte la presse, collecte et diffuse les informations, organise l'entraide et les actions de solidarité » (2).

D'après les informations fournies par le Comité de coordination du syndicat Solidarnosc en France (3), il y aurait déjà plus de cent bulletins clandestins. Certains ont des tirages importants : ainsi, Z dnia na dzien (D'un jour à l'autre), pu-

Echos de la résistance

blié par le Comité de grève régional de Wroclaw, annonce un tirage de 20 000

MANIFESTATIONS La hausse des prix introduite par le gouvernement au ler février - jusqu'à 300 % pour certains produits - a été accuellie par diverses actions de Solidar-

A Gdansk, une manifestation a eu lieu le 30 janvier. Voici comment le bulletin de Solidarité de Varsovie, Informacja Solidarnosci (numéro 22, du 5 février 1982), retrace l'organisation et le déroulement de cette journée, au cours de laquelle plusieurs centaines de manifestants ont été interpellés par les forces de l'ordre, et certains d'entre eux lourdement condamnés : « Dès le 28 janvier, des tracts ont été massivement diffusés dans les rues et dans les trains de banlieue de Gdansk, appelant à allumer des bougies aux fenêtres, les 30 et 31 janvier, à 19 h 20. Le lendemain, des tracts appelaient à déposer, le 30 janvier à 15 heures, des fleurs devant le monument aux morts du chantier naval. Le 30 janvier à 14 heures, la foule a commencé à se rassembler sur la place devant le monument, avec des fleurs et des cierges. On pouvait entendre le chant "Boze cos Poiske" (Dieu progège la Pologne) (4) venant des terrains du chantier na-

« Des ouvriers sont sortis des chantiers avec des banderoles et des cierges.

policiers ont alors reculé. Aucun chant, pas de cris. Les premiers heurts se sont produits au moment où la foule se dispersait. D'abord, les manifestants ont été attaqués aux gaz lacrymogènes, peu efficaces en raison d'un vent assez fort.

les ZOMO (5) ont lancé des fusées éclairantes contre la foule. Des ca-

1. Cité par Informacja Solidarnosci regionu Mazowsze (Informations de Solidarité de la région de Varsovie), numéro 24, du 12 février

2. op. cit., numéro 22, du 5 février 1982. Comité de coordination du syndicat France, 10, Passage des Deux75009 Paris, tél. 247 76 59. Ce Comité publie régulièrement un Bulletin d'information qui reproduit nombre de textes de la résistance

4. « Boze cos Polske » (Dieu protège la Pologne) est un chant de lutte polonais très ancien. Il fut l'hymne des insurgés durant les luttes pour l'indépendance du pays au XIXe siécle et fut, par la suite, popularisé par eux en Sibérie. Une traduction russe de ce chant a été popularisée par « Narodnaya Volia » (organinons à eau ont également été employés.

Sont duré environ deux Fascistes ! " Des renforts de police sont ensuite arrivés pour disperser les gens et procéder à des rafles. Les rues étaient bouclées aux deux extrémités, arrêtait presque exclusivement les hommes jeunes. Des autobus ont été arrêtés, dont on a extrait des jeunes gens sans même vérifier leurs papiers. »

Cette manifestation n'est pas isolée. Le 13 février, une protestation analogue sera organisée à Poznan. Un témoin raconte : « Ce fut une manifestation admirablement bien organisée, après une campagne d'information par affiches contre l'état de guerre. Toute la population de Poznan y a pris part. Les gens marchaient séparément, afin de ne pas donner l'impression d'un rassemblement. Vers midi, la milice a cerné le monument à la mé moire des victimes de juin 1956 (6). Les gens déposèrent done, à partir de cette heure-là, les fleurs et les cierges autour du momument de Mickiewicz (7). La milice entoura celui-ci. Les gens se dirigèrent alors vers le "château" (appelé Palais de la Culture, en face de la place Mickiewicza). Vers 18 heures, un groupe important de jeunes sortit de la messe célébrée dans l'église des dominicains (Eglise académique de Poznan). Cette foule s'approcha du momument et les ZOMO intervinrent. Ce même jour, dans de nombreuses usines de Poznan se déroula une grève

Une autre démonstration avait lieu au même moment à Swidnik, près de Lublin, où est située l'usine WSK qui fabrique des hélicoptères et emploie plus de 10 000 ouvriers. « A 19 h 30, dès que le journal télévisé a commencé, les habitants sont sortis dans la rue et se sont promenés dans le centre-ville. Mais étant donné sation révolutionnaire antitsariste durant la seconde moitié du XIXe siêcle).

5. Les ZOMO sont les CRS polonais. 6. En juin 1956, une grande grève paralysa sauvagement réprimée, mais donna le départ du mouvement des conseils ouvriers et de la déstalinisation au sein du POUP.

Adam Mickiewicz, un des plus célébres poètes polonais, avait été une figure marquante du mouvement national révolutionnaire polonais au XIXe siécle. A Poznan, sa statue fait vriers tombés en 1956, érigé par Solidarnose

8. « Lettre de Pologne », publiée dans le Bulletin d'information du Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France, numéro

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le caractère démonstratif de cette promeles autorités avaient avancé le couvre-feu de 22 h à 19 h. (9) »

LA GREVE DE WROCLAW Le comité régional de grève de Wroclaw avait lancé, par voie de tracts et d'affiches, un appel à une demi-heure de grève pour le 29 janvier. Selon Informacja Solidarnosci (numéro 21 et numéro 22) (10), la grève a été suivie dans la plupart des entreprises de la ville. Un des témoins DOLMEL) a été très bien accueillie parmi les ouvriers. Ce n'était pas une protestation ouverte, mais les gens ne travaillaient pas, et la direction ainsi que les surveillants avaient peur. Des le 28 janvier, on a observé une certaine nervosité dans l'usi-

Les tracts sont parvenus à tout le monde. Une grande satisfaction pour les gens : ils ont vaincu la peur, l'action a redonnée du courage aux gens et recréé des

(11) » Dans l'usine POLAR, malgré la présence de six voitures blindées de transport de troupes, les travailleurs ont arrêté le travail durant une minute et accroché des drapeaux.

Dans l'entreprise RCO, la grève s'est prolongée durant trois heures; les ouvriers n'ont repris le travail qu'à sachant qu'ils risquaient d'être isolés, s'ils

De telles grèves, si elles ne peuvent cent cependant l'organisation des travailleurs, montrant qu'une action collective est possible. Cependant, elles ne font pas l'unanimité. Dans une interview publiée par Tygodnik Mazowsze (numéro 2), le dirigeant syndical de Varsovie, Zbigniew Bujak, explique : « La grève de Wroclaw du 29 janvier a réussi, au moins dans certaines entreprises. Quelle est la concession obtenue ? Aucune. Quelles sont les pertes ? Nous l'ignorons encore. Le seul argument efficace (face au pouvoir), ce serait, peut-être, une action qui engloberait toute la Pologne. »

Zbigniew Bujak se déclare partisan d'actions qui peuvent obtenir des résultats concrets : « Si URSUS peut, à l'aide d'une grève, obliger le pouvoir à ne pas montrer à la télévision des personnes (à sa solde) qui n'ont pas le droit de parler au nom des travailleurs, eh bien, qu'il fasse cette grève. Si une entreprise est suffisamment forte pour exiger la libération des internés, qu'elle se batte pour l'obte-

Trois mois après le coup de force de la bureaucratie, la résistance se développe et se raffermit. Mais elle est loin d'être monolithique. Des débats, sur les formes d'action immédiates comme sur la straté. gie à long terme, la traversent. Et les bilans de l'expérience des seize mois d'acti. vité légale de Solidarnosc, sur la stratégie qui aurait permis d'empêcher la défaite du 13 décembre 1981 et sur les formes d'organisation des travailleurs, se développent (12).

Cyril SMUGA 12 mars 1982. 9. Biuletyn Wroclawski, numéro 10, du 20 février 1981. Selon des informations parues dans presse occidentale, les promeneurs auraient, de plus, mis leurs postes de TV aux fenêtres, face à la rue.

10. Numéro 21, du 2 février 1981 et numéro 22, du 5 février 1982.

11. Informacja Solidarnosci, numéro 21, du 2 février 1982.

12. cf. « Nous, militants ... » et « Nous, l'intelligentsia ... », deux articles de bilan que nous avions reproduits dans Inprecor, numéro 119, du 22 février 1982, ainsi que l'article « Par où commencer ? », reproduit ci-après.

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