Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Interview d'un militant révolutionnaire turc

· Inprecor n° 121, 22 mars 1982 · p. 23-25 · 2 848 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme

WAS TUN : - Depuis le samedi 12 septembre 1980, pour la troisième fois au cours de ces vingt dernières années, un régime militaire est au pouvoir en Turquie. Le 27 mai 1960, les militaires renversaient le gouvernement failli de Celal Bayar et Adnan Menderes. En mars 1971, les commandants des trois armes contraigouvernement Demirel (dissident du Parti de la Justice -PJ) à la démission. Leur objectif déclaré était de mettre fin au « chaos et à l'anarchie dans le pays et d'entreprendre les réformes nécessaires. » Depuis 500 jours, la junte militaire dirigée par le général Kenan Evren a en mains les rênes du gouvernement. Cette junte est-elle différente des précédentes ?

C. CANSEVER : - Il n'y a pas de différence de classe entre les trois putschs, bien que toute la gauche turque et l'opinion publique dite démocratique considère le coup d'Etat du 27 mai 1960 comme « progressiste » (1). Il y a cependant des différences, dans la mesure où le mouvement ouvrier s'est développé entretemps, et que les forces politiques existant en 1960 et en 1971 ont réagi cette fois-ci différemment. En 1960, la résistance des ouvriers et des paysans était sous le contrôle du Parti démocrate (PD) - devenu Parti de la Justice (PJ) en

1961 — et du Parti républicain du peuple (PRP). Ces deux partis dominaient la scène politique. La conscience des masses et la ligne qu'elles suivaient étaient large. ment déterminées par ces courants de la bourgeoisie. Ce n'est que plus tard, du l'industrialisation qu'une certaine différenciation s'est pro-

A partir du moment où le mouve. ment ouvrier en tant que tel est entré sur la scène politique, la réaction a été un durcissement et un surcroît de brutalité

- Quelles sont les raisons profondes de ce dernier coup d'Etat ?

Les putschs précédents intervenus dans le cadre de crises économiques sérieuses Les deux premiers, en 1960 et 1971, ont permis une relative reprise économique, sans toutefois dépasser le niveau atteint avant le coup d'Etat. Ainsi, en 1977 et 1978, le produit national brut (PNB) est tombé au niveau de 1968. Selon les statistiques publiées récemment par l'Office ture de tistiques, il y a eu une légère amélioration, dans la mesure où le PNB est revenu au niveau de 1978, ce qui signifie qu'après presque quinze années, il est revenu au niveau de 1968 ...

- Quels sont les objectifs de la junte du général Kenan Evren ? Qu'a-t-elle obtenu jusqu'à présent ?

- Son premier objectif était de restaurer « la loi et l'ordre » dans le pays. Dans une certaine mesure elle y est parvenue. Il y a 150 000 prisonniers politiques ; 150 personnes sont mortes sous la torture ; Amnesty international parle de 70 cas où il a été formellement établi que des personnes ont été torturées à mort.

Au cours de prétendues opérations,

600 personnes ont été tuées par balles :

3 000 personnes ont été condamnées mort, dont 150 ont déjà été exécutées. La terreur de droite qui ravageait le pays dès avant le 12 septembre 1980 a été remplacée par la terreur légale de l'Etat.

Il faut être clair sur les cibles de cette terreur. Ce n'est pas une quelconque

1. A la suite du coup d'Etat, la direction de l'Etat est passée aux mains du général Cemal Gursel, qui promulga en juillet 1961 une nouvelle Constitution accordant « le droit de grève et les libertés d'expression, de réunion et d'association ». Les dirigeants du Parti démocrate (PD) furent condamnés et trois d'entre eux, dont Menderes, furent pendus (septembre 1961). Le général Gursel, élu président de la République, imposa un gouvernement de coalition (juin 1962) dirigé par Ismet Inonu, entre le Parti républicain du peuple (PRP) et le Parti de la justice (PJ).

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du régime au pied de la lettre pour mon- Les profits commerciaux sont cependant

" gauche démocratique », comme on l'entend souvent dire en Europe occidentale : cette terreur vise l'ensemble du mouvement ouvrier, tous ses courants, ainsi que la nation kurde opprimée (2). Environ 90 % des victimes font partie de la gauche politiquement active dans le mouvement

Tous les partis ont été mis hors-la-loi, de même que les syndicats indépendants regroupés dans la confédération DISK. La direction de la DISK est sur le point de passer devant la Cour martiale et certains chefs d'inculpation font encourir à ses membres le risque de la peine de mort.

L'autre confédération syndicale, Türk-Is, fonctionne toujours (3). Les organisations paysannes et de jeunesse ont été interdites. Le Parti républicain du peuple (PRP), qui est lié à l'Internationale socialiste a également été dissout. Son président, Bulent Ecevit, a été condamné à une peine de quatre mois de prison.

- Est-ce que tout cela signifie que la junte exerce son pouvoir sans aucune base au sein de la population ?

- A la différence de ce qui s'est produit après le coup d'Etat de 1971, les militaires ont mis hors-la-loi toutes les formations bourgeoises. Une partie des forces prétendument progressistes s'efforcent de prendre la propagande « kémaliste (4) » trer que le « kémalisme » ne devrait pas être mis en pratique à la façon du gouvernement, mais autrement.

Alors que la gauche révolutionnaire était anéantie et la classe ouvrière soumise à la terreur, l'aile droite du PRP a pu développer librement ses analyses. Ces gens-là publient un hebdomadaire dont le titre est Arayis, et dont l'objectif évident est de canaliser la protestation de cette couche d'intellectuels bourgeois.

- Des protestations se sont-elles exprimées ? Y a-t-il une résistance ?

- La résistance ouverte a été brisée, mais il subsiste une certaine effervescence, une certaine opposition au régime. J'ai ici la lettre que le chef d'un village situé près de la ville de Konya (à 260 km d'Istambul) a envoyée à la revue Arayis. En traduction approximative, cela donne : « Ne servez pas les intérêts des riches. Il faut donner plus de place aux gens de la campagne et à leurs problèmes, eux qui ne peuvent obtenir de crédits, qui n'ont pas de lits d'hôpitaux et qui n'ont aucune chance de trouver un travail. » Cette lettre a été écrite tout récemment. En osant écrire une lettre de ce type, ce chef de village a pris des risques énormes.

- Les récriminations contenues dans cette lettre nous ramènent aux buts poursuivis par la junte militaire. Quelle politique économique a été mise en œuvre et quels résultats ont-ils pu être enregistrés jusqu'à présent ?

- Après la « lutte contre le terrorisme », le second objectif de la junte a été de réorienter massivement l'économie du pays vers l'exportation. Les statistiques officielles, pour les neuf premiers mois de 1980, ont relevé un accroissement des exportations de 500 millions de dollars par rapport à la même période en 1979, attelgnant un total de 2,25 milliards de dollars. En 1981, elles ont continué à progresser, atteignant presque 3,5 milliards. Ces derniers mois, les journaux ont présenté cette augmentation comme

Cependant, si l'on compare le total des exportations avec celui des importations, on verra que ces dernières ont aussi brutalement augmenté. Leur total est passé de 5,2 milliards, en 1980, à 7,1 milliards. Le déficit du commerce extérieur est passé de 2,3 milliards en 1979 à 3 milliards en 1980 et à 3,6 milliards en 1981.

Ces chiffres donnent une idée du prétendu « rétablissement » de la situation économique. C'est encore plus clair quand on voit que l'augmentation des exportations a été, en 1981, de 48 % supérieure à celle des importations et que - malgré cela - le déficit extérieur s'est

A l'évidence, l'augmentation des exportations a été obtenue par une réduction des prix. La presse économique turque se plaint de ce que les marchandises exportées sont souvent vendues à perte. soutenus par des subventions de l'Etat. C'est une politique qui a déjà été pratiquée au cours des années 50.

Il est également intéressant de considérer la structure des importations, dans la mesure où il est dit partout que la production industrielle turque s'est développée. 91% des importations sont constituées de matières premières et de produits semi-manufacturés. Cette proportion est demeurée stable depuis longtemps. La Turquie serait-elle donc devenue un pays importateur de matières premières pour les transformer en produits industriels? La vérité, c'est que l'industrie turque est concentrée dans la transformation, et en particulier dans la transformation manufacturière légère. Ainsi, des containers en plastique sont-ils fabriqués à partir de matières premières importées, avec des ma20 000 contre la dictature turque en RFA (DR)

NIEDER MIT - DER

MILITARDIKTATUR

SENI

NUTHAYI

KURTI

PARTIS ET SYNDICATS

EN TURQUIE Parti de la justice (PJ): formation réactionnaire écartée du pouvoir lors du coup d'Etat de septembre 1980.

Traditionnellement considéré comme le parti des propriétaires terriens et des commerçants et comme la formation politique favorite des Etats-Unis.

Parti républicain du peuple (PRP) : parti bourgeois lié à l'Internationale socialiste. Il se veut l'héritier du fondateur de la République turque en

1923, Mustafa Kemal « Ataturk ». Il a.

lors de ses différents passages au pouvoir, bénéficié du soutien du grand capital industriel et bancaire. Parti d'action nationaliste (PAN) : organisation fasciste de l'ex-colonel Alpaslan Türkes, principale responsable de la violence politique avant le putsch. Il a longtemps participé au gouvernement aux côtés du Parti de la

DISK (Confédération des syndicats ouvriers progressistes) : centrale la plus « à gauche ». dirigée par des membres du Parti républicain du peuple. Coexistaient en son sein tous les courants de la gauche et de l'extrême gauche. Elle regroupait quelque 600 000 adhérents. Türk-Is : premier syndicat ayant existé en Turquie, avec l'aide des syndicats américains. Avec un million d'adhérents (principalement dans le secteur d'Etat), c'est aujourd'hui la seule confédération autorisée et son secrétaire général est l'actuel ministre de la Sécurité sociale. Sa direction est composée de memgeois, le Parti de la Justice et le Parti républicain du peuple. chines importées et des produits chimiques importés. C'est également vrai pour les engrais, qui est un secteur très important, alors que les produits de base pourraient parfaitement être obtenus dans le pays même. C'est ainsi que la dépendance envers l'Occident s'est encore aggravée.

- Ainsi, la conception économique générale ne diffère pas de celle préconisée par Suleyman Demirel et le Parti de la justice (PJ) à partir du 25 novembre 1979. Ils l'appliquent seulement avec plus d'énergie ...

- Ce qui a changé, c'est l'orientation du flux des exportations. Un pourcentage croissant va vers le Proche et le Moyen-Orient, vers les pays d'où la Turguie importe son pétrole (Lybie, Irak, Iran, Arabie Saoudite), alors qu'en 1979, 49% de

2. Les Kurdes sont environ 10 millions en Turquie, soit près de 30 % de la population totale du pays.

3. La confédération syndicale Türk-Is, liée à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), reçoit depuis de nombreuses années l'appui de l'AFL-CIO nord-américaine, qui lui forme ses cadres aux Etats-Unis mêmes.

4. Mustafa Kemal « Ataturk » (père des Tures), ancien général des armées du sultan, prit en 1919 la direction du mouvement d'opposition à l'occupation de l'Anatolie par les troupes grecques, qui débouchera sur la guerre d'Indépendance (1919-1923). La construction de l'Etat bourgeois turc moderne se fera sous la dictature du Parti républicain du peuple (PRP), parti unique créé par Mustafa Kemal, mélange de populisme et de chauvinisme exacerbé.

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toutes les exportations se faisaient encore vers le Marché commun européen.

En novembre 1981, le ministre de l'Economie, Turgut Ozal, a pu affirmer que 44% des exportations allaient vers les pays arabes. Cependant, toute notre expérience montre que la politique économique de la junte ne conduit pas le pays vers une rupture avec la dépendance.

La combinaison de modes de production pré-capitalistes et semi-capitalistes avec une industrie capitaliste avancée, qui n'est qu'un appendice de l'industrie et pour les marchés des pays capitalistes dominants, reste un obstacle insurmontable au développement du pays.

La junte n'a pas avancé de programme de réforme agraire. Les paysans en tant que tels n'ont rien tiré du putsch. Les salaires des ouvriers ont été réduits et bloqués. La charge des dépenses militaires s'accroît. Dans ces conditions, comment pourrait-il y avoir une croissance économique susceptible de surmonter la misère la plus dramatique ? Le cercle vicieux est complet.

donner des exemples concrets à ce sujet ?

Prenons l'agriculture : elle produit les deux tiers des exportations. Les quelque 46 millions d'habitants du pays sont nourris sans danger immédiat de famine. Pour l'avenir, je pense pourtant que la situation dans l'agriculture constitue l'un des plus grands dangers d'effondrement économique. Par exemple, les entreprises de production d'engrais ont augmenté leurs capacités de 40 %. Mais, comme les prix des engrais ont augmenté de plus de 100% au cours de ces deux dernières années, l'utilisation des fertilisants a chu-

50%. Le prix des insecticides est monté de 50 % et leur consommation a chuté de 30%. Le prix de la nourriture pour l'élevage a augmenté de 600% . Le résultat, c'est que 60% des élevages industriels de poulets ont fait faillite. En 1969, un tracteur coûtait 500 000 livres turques (5). Le prix est aujourd'hui de 1 500 000 livres. Le résultat, c'est qu'il y a pour une valeur de 5 milliards de livres turques de machines agricoles inutilisées qui restent dans les pares à véhicules de l'Institut de développement agricole.

La junte prétend qu'elle favorise le développement de la classe moyenne. En fait, la libération des taux d'intérêts en juin 1980 a provoqué une expropriation accélérée des petits possédants. Les taux d'intérêt ont fait un bond de 12 à 70 % et des banquiers pirates proposaient même jusqu'à 140%.

Un tas de petits propriétaires, mais aussi d'officiers de l'armée et de membres des professions libérales ont vendu leurs modestes avoirs dans l'espoir de tirer quelque profit de ces forts taux d'intérêt. Environ 140 000 milliards de livres ont été déposées, dont une part non négligeable venait des travailleurs tures émigrés à l'étranger. Quantité de fonctionnaires civils à la retraite ont placé leurs chèques de pension auprès des banquiers. Un croissant de ces banquiers font banqueroute ou disparaissent purement et simplement. Près de 25 milliards de livres • ont déjà disparu dans la poche de ce type

La situation matérielle des ouvriers est encore pire. Les salaires mensuels vont de 10 000 à 20 000 livres. On ne peut pas louer le moindre logement pour moins de 8 000 à 10 000 livres par mois. Un kilo de café coûte 1 000 livres et un kilo de

-- Dans les premières semaines et les premiers mois qui ont suivi le coup d'Etat, les gouvernements européens et l'OTAN ont fourni une couverture politique à la dictature en prétendant qu'elle constituait une précondition nécessaire a un retour à la démocratie. Ils soutiennent encore les généraux et les tortionnaires. En même temps que le récent flot de larmes de crocodiles sur le sort des travailleurs polonais, on ne parle plus de retour à la démocratie en Turquie. La junte a-t-elle été capable de gagner une quelconque crédibilité auprès de la population avec ses « plans de démocratisation » ?

- La convocation d'une Assemblée « consultative » dont les membres sont désignés a eu un certain impact, parce que les intellectuels kémalistes libéraux - y compris certains cercles du PRP - y jouent un rôle et développent une diseussion autour de ça. L'Assemblée à déclaré qu'elle consulterait « les groupes et organisations sociales » afin de mettre sur pied une processus est encore en cours ...

représentants des partis bourgeois interdits, qui ne seront pas consultés, ont élevé des protestations, mais

Arrestation des dirigeants du syndicat Disk. (DR) seulement parce qu'ils disent qu'il n'y aura pas de démocratie aussi longtemps qu'ils ne seront pas eux-mêmes consultés.

Vers la fin de 1982, un référendum est sensé avoir lieu sur la Constitution et, ensuite, il y aurait des élections à un nouveau Parlement. Mais avant que tout cela n'ait lieu, toutes les lois importantes, les nouvelles législations sur l'activité des partis, sur les syndicats, sur les élections et le Parlement, etc., seront décrétées unilatéralement par la junte. Nous avons déjà assisté à ce genre de tricherie dans d'autres parties du monde.

— Quelles possibilités vois-tu pour la résistance ?

- Malgré la torture et des conditions de détention indescriptibles, les prisons sont aujourd'hui des centres de résistance. L'avant-garde du mouvement ouvrier qui y est enfermée s'efforce de se préparer politiquement dans la perspective de nouvelles explosions de classe. Pour ces militants, la solidarité internationale est tout à fait décisive.

En dehors des prisons, toutes les formes de lutte, légales ou illégales, d'une quelconque efficacité, doivent être prises en considération. Il est décisif d'exploiter systématiquement toutes les possibilités qui demeurent dans les syndicats. La masse des anciens adhérents de la DISK, privés de leur direction, sont supposés être passés au syndicat Türk-Is. Nous devons utiliser les plus petites ouvertures pour dé. velopper un travail révolutionnaire à ce niveau.

Propos recueillis par « WAS TUN » numéro 325, Francfort, 28 janvier 1982.

5. Un franc français (FF) vaut actuellement 24 lives turques, soit 2 400 kurus

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