Les chiens de guerre de l'OTAN
180.000 arrestations, 46.000 jugements, 3300 condamnations à mort depuis le putsch du 12 septembre 1980
TURQUIE - province kurde : tel est le bilan de la junte militaire au RES de 180 000 arrestations, dont 81 634 dans la seule pouvoir en Turquie depuis le samedi 12 septembre 1980. Le Conseil national de sécurité (CNS) du general Kenan Evren avoue lui-même que 46 721 personnes sont en cours de jugement devant les tribunaux militaires. Elles sont pour la plupart accusées d'être affiliées à des partis politiques (interdits depuis octobre dernier après avoir été simplement suspendus), d'avoir adhéré à des syndicats (également hors-la-loi à l'exception de la seule centrale Türk-Is) ou d'appartenir à des organisations clandestines (Parti communiste, extrême gauche et mouvements kurdes essentiellement).
En dépit des affirmations officielles selon lesquelles les actions en justice viseraient tout autant la gauche que l'extrême droite, la répression s'applique massivement au mouvement ouvrier et aux nationalistes kurdes. Quelques exemples :
- Depuis décembre, se tient à Istanbul le procès de 52 dirigeants de la DISK (Confédération des syndicats ouvriers progressistes), parmi lesquels le président de l'organisation, Abdullah Basturk. Ils se voient reprocher d'avoir organisé avant le coup d'Etat des actions revendicatives dans les secteurs clés tels que l'acier, le textile et les banques. Au titre d'un Code pénal inspiré de celui de l'Italie mussolinienne, ils sont accusés d'« avoir tenté de changer ou d'abolir la Constitution par la violence ou de renverser l'Assemblée nationale », et risquent pour cela la peine de mort.
- Parallèlement, à Göleük, sur la mer de Marmara, 230 personnes soupçonnées d'être membres du Parti communiste ture risquent 15 ans de prison.
- A Ankara, 24 dirigeants du Parti ouvrier et paysan de Turquie (maoïste) organisation pourtant favorable l'OTAN et légale avant le putsch -- sont accusés de « propagande communiste ».
— Toujours dans la capitale, 126 militants de l'organisation d'extrême gauche Dev Yol (Voie révolutionnaire) risquent la peine de mort.
- A Diyarbakir, capitale de la province kurde, un procès s'est ouvert en janvier contre des membres du Parti socialiste du Kurdistan. Le maire de la ville, Mehdi Zana, risque quinze ans de détention pour s'être simplement adressé à ses concitoyens en kurde.
UN SOMBRE BILAN
Pour l'heure, 3 359 condamnations à mort ont été requises et les procureurs militaires ont déjà obtenu gain de cause dans 139 cas.
Tous ces procès sont basés sur des actes d'accusation établis au terme d'interrogatoires effectués dans des centres de police. La torture est appliquée à tous les détenus : falaka (coups sur la plante des pieds), électrochocs, simulacres d'exécution, viols ... Nul n'y échappe, quel que soit son statut social, comme le montrent les témoignages relatifs aux conditions de détention du président de la DISK ou à celles du bâtonnier d'Istanbul, Orhan Apaydin, récemment arrêté. Plus de 70 personnes sont mortes dans les prisons depuis dix-huit mois et 308 autres dans les commissariats.
Les puissances impérialistes appuient sans réserves le processus en cours. A l'occasion d'une visite à Ankara en décembre 1981, le secrétaire américain à la Défense, Caspar Weinberger, a signé un nouvel accord de « coopération militaire élargie ». Et les représentants de 260 banques privées internationales ont témoigné, à la même époque, de leur confiance dans le régime du général Kenan Evren, en reportant les échéances des dettes de la Turquie - estimées à 3,2 milliards de dollars — de sept à dix ans.
Il est vrai qu'aux yeux des stratèges du Pentagone, la Turquie a pris une importance accrue en raison de la situation explosive au Moyen-Orient et dans le Golfe, depuis l'effondrement de la monarchie iranienne et l'assassinat d'Anouar el-Sadate, et à la suite de la victoire électorale des socialistes en Grèce, cet autre bastion de l'OTAN. La Turquie est donc plus que jamais considérée comme le « porte-avions insubmersible du camp occidental dans la région », le principal centre d'écoutes en direction du territoire soviétique.
Les généraux d'Ankara affirment que leur œuvre s'achèvera avec des élections générales qui devraient intervenir entre décembre 1983 et le printemps de 1984. Ce sera ainsi la plus longue intervention militaire depuis la proclamation de la Ré publique en 1923 sur les ruines de l'empire Ottoman. En 1960, les militaires putschistes ont chassé et pendu le Premier ministre Adnan Menderes et promulgué une nouvelle Constitution. Mais ils ont rendu le pouvoir aux civils seize mois plus tard. Leur intervention de 1971 n'a duré que deux ans et demi.
Si le CNS se fixe aujourd'hui un délai de plus de trois ans, c'est qu'il ne s'agit pas d'une action ponctuelle de remise en ordre. Le général Kenan Evren a d'ailleurs annoncé dès son arrivée au pouvoir : « Le Conseil national de sécurité est déterminé à éliminer tous les obstacles qui ont jusqu'ici empêché l'ordre et le régime démocratique de fonctionner convenablement, pour que d'autres interventions similaires ne soient plus nécessaires à l'avenir. » L'objectif est donc clair, il s'agit de s'attaquer aux racines de la formidable crise politique, sociale et économique que traverse le pays depuis plusieurs années : un terrorisme alimenté par le discrédit de l'Etat et qui faisait une dizaine de morts par jour ; un système politique paralysé par l'abde majorité parlementaire suffisante ; des institutions secouées par les rivalités politiciennes des différents partis bourgeois ; une inflation atteignant 107 % et un taux de croissance nul ; une utilisation des capacités productives dans l'industrie ne dépassant pas 35 ou 40 % ; des investissements productifs en chute libre ; une stagnation des exportations ...
Une nouvelle Loi fondamentale ainsi que de nouvelles dispositions sur les élections et l'organisation des partis et des syndicats devraient sortir de l'« Assemblée constituante » mise en place depuis octobre 1981 et formée d'une Assemblée « consultative » de 160 membres et des 5 généraux qui composent le CNS. Celle-ci est entièrement aux mains des militaires. 40 des membres de l'Assemblée « consultative » ont été directement désignés par la junte, qui a choisi les 120 autres parmi les candidats qui lui ont été soumis par les autorités locales. Les membres des anciens partis politiques ont été d'emblée tenus à l'écart de cette procédure. En outre, le CNS s'est arrogé le pouvoir d'amender et de promulguer le futur projet de Cons-
La philosophie qui inspire les travaux de cet organisme a été parfaitement résumée par le professeur Orhan Aldikacti, président de la Commission constitutionnelle de l'Assemblée « consultative » : « Une des principales questions est de savoir quels rapports établir entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, qui ont causé tant de problèmes dans la période antérieure au 12 septembre 1980. » Les nouveaux maîtres du pouvoir enten-
dent instaurer un Etat fort placé sous le contrôle permament des forces armées. La volonté d'écarter les formations bourgeoises traditionnelles des délibérations en cours ; les procès intentés aux membres des partis qui jouaient un rôle charnière dans le précédent Parlement (fascistes du Parti d'action nationaliste et intégristes islamiques du Parti du salut national) ; la terreur exercée contre toutes les organisations ouvrières, laissent présager la mise en place d'un système bipartite, s'appuyant sur une recomposition complète du personnel politique du pays.
UN PROJET D'ENSEMBLE
SOUTENU PAR L'OTAN ET LE FMI Au plan économique, le régime ne fait que systématiser les orientations du gouvernement déchu de Suleyman Demirel, dont le conseiller économique, Turgut Ozal, a été promu vice-Premier ministre chargé de l'Economie. Afin de remédier à la crise d'un développement capitaliste basé sur la production de biens de consommation de luxe et très dépendant de l'étranger, celui-ci applique les recettes du Fonds monétaire international (FMI) qui sont fondées sur « le libre jeu des forces du marché ». Il s'agit de favoriser une insertion complète du pays dans la division internationale du travail et de réorienter l'économie vers l'exportation en profitant de la demande accrue apparue au Moyen-Orient. La suppression de tous les contrôles de prix et l'ouverture aux capitaux étrangers de tous les secteurs de l'économie — y compris de ceux qui, comme le pétrole, l'agriculture et les mines, étaient sous tutelle de l'Etat, doivent favoriser ces objectifs. Les mesures d'accompagnement inévitabies d'une telle politique sont le blocage des salaires, la diminution du poids du secteur public, la lutte contre l'inflation par des mesures déflationnistes, etc.
« décemment ».
des luttes populaires en Turquie.
janvier 1982.
La dictature se targue d'avoir fait baisser le taux d'inflation à 40%. Mais les mesures adoptées ont pour corollaire la dégradation brutale des conditions de vie des couches populaires. Le pouvoir d'achat est loin de suivre la hausse des prix. Le salaire minimum est de 10 000 livres turques par mois, alors qu'on estime généralement qu'une famille de quatre personnes aurait en réalité besoin de 50 000 livres par mois pour vivre
C'est précisément là une des principales raisons de la férocité de la répression exercée contre le mouvement ouvrier. La junte veut non seulement restabiliser le pouvoir de la classe dominante, mais elle veut aussi parer aux tensions sociales engendrées par sa politique monétariste, en brisant les organisations les plus combatives et en s'assurant le contrôle total des syndicats dont elle est prête à tolérer l'existence.
En proclamant l'état de guerre le dimanche 13 décembre dans leur pays, les bureaucrates polonais ont apporté une formidable caution aux généraux d'Ankara.
C'est dire l'enjeu des événements en cours pour l'avenir Il appartient au mouvement ouvrier international de créer les conditions d'une solidarité massive qui ne s'est que bien faiblement manifestée depuis un an et demi.
L'interview qui suit, avec le militant révolutionnaire turc C. Cansever, a été publiée dans Was Tun (Que faire), journal bimensuel du Gruppe Internationale Marxisten (GIM), section allemande de la IVe Internationale, numéro 325, du 28
Christian PICQUET 8 mars 1982.