1 AISANT figure d'exception au milieu du raz de marée sa formation bourgeoise, le Parti du Congrès (1), le vote majoritaire pour le Front démocratique de gauche (LDF), coalition des deux formations staliniennes - PCI-M et PCI - et des partis bourgeois et « communalistes », dans l'Etat du Kerala, l'un des plus industrialisés de l'Inde, portait le PCI-M à la tête du gouvernement régional.
Cela faisait la troisième fois dans l'histoire de cet Etat que
I'« Etoile rouge » flottait sur le Kerala (deux autres Etats, le
Bengale occidental et le Tripura sont dirigés par les staliniens).
Mais, comme lors des deux fois antérieures, l'expérience a été de courte durée. Tactiquement associées au PCI-M pour museler la montée des revendications de la classe ouvrière, les formations bourgeoisies s'en sont défaites dès novembre 1981, après que la coalition du LDF ait fait la démonstration de son
La chute, en novembre 1981, de l'« Etoile rouge du Kerala » a revêtu un sens à la fois politique et symbolique
C'est en effet dans cette même région de la côte occidentale du sud indien, le 31 juillet 1957, que le Parti communiste indien (PCI) a remporté une victoire électorale historique en prenant une première fois les rênes de l'Etat du Kerala. L'expérience a été de courte durée, dans la mesure où le gouvernement central du pandit Jawaharlal Nehru révoquait le premier gouvernement régional de E. M. S. Namboodiripad deux ans plus tard. Le PCI tombait de haut; la victoire de 1957 lui avait tellement semblé confirmer les thèses sur « la voie pacifique vers le socialisme » développées par Nikita Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) de fé-
Dès le début des années 1950, une crise aiguë sévissait au sein du PCI ; la victoire électorale de 1957 avait permis à sa vieille direction stalinienne d'écarter pour un temps ses éléments « de gauche », futurs « maoïstes » et futur PCI-M. L'échec de la première tentative dans la « voie pacifique » a joué un certain rôle dans la scission de 1964, qui a mené à la formation du nouveau Parti communiste indien- marxiste (PCI-M) pro-chinois.
sous l'étiquette du PCI-M qu'un parti ouvrier a reconquis, tout aussi brièvement d'ailleurs, le gouvernement régional du
Kerala. En 1969, à la tête d'une immense manifestation populaire, le chief-minister d'alors (sorte de Premier ministre du gouvernement régional), E. M. S. Namboodiripad (deuxième version), remettait sa démission au gouverneur de l'Etat, Mme
Jothi Vencatachellum. Celle-là même qui
Rastriya Swayamsewak Sangh (RSS). politique de la bourgeoisie indienne. tion directe du pouvoir central. De a mis, en novembre 1981, une touche finale à l'effondrement du troisième gouvernement de collaboration de classe au Kerala, chapeauté cette fois par le dirigeant du PCI-M, E. K. Nayanar.
deux ans auparavant, en janvier 1980, le Kerala avait surpris l'Inde tout entière. A contre-courant du raz de marée électoral qui venait de remettre en selle Indira Gandhi et le Parti du Congrès (1) solidement au pouvoir
Get d'« humiliations» l'Etat du Kerala, lui, a voté majoritairement pour le Front démocratique de gauche (LDF) qui a remporté 94 des 141 sièges de l'Assemblée législative régionale. Le PCI-M de E. K. Nayanar constituait la clef de voûte de cette coalition. Les autres partenaires de cette alliance « antigandhiste » — le vieux PCI mis à part — n'étaient qu'un ramassis de petits partis bourgeois bénéficiant d'une implantation régionale ou « communaliste ». Ainsi, on trouvait assis autour d'une même table, sous la présidence du PCI-M, deux autres anciens chief-ministers du Kerala: C. H. Mohammed Koya de l'Indian Union Muslim League (IUML), et A. K. Anthony, du Parti du Congrès (S), qui s'était sérieusement « fâché » en 1978 avec le Parti du Congrès (I) qui venait de subir un cuisant
Si, a lechelle nationale, le PCi-M ne représentait qu'un danger tres limite pour la bourgeoisie indienne, dans l'Etat du Kerala, comme au Bengale occidental, le problème était tout autre. Dans ces deux Etats, la politique des partis de la bourgeoisie allait être dictée par la préoccupation de briser le mouvement communiste. Le front de collaboration de classe formé autour du PCI-M ayant pour unique point de ralliement un slogan contre l'« autoritarisme gandhien », ses contradictions in-
INDE incapacité à satisfaire les revendications des masses, et à faire respecter « la loi et l'ordre » face aux provocations déstabilisatrices de groupes « communalistes » fascisants comme le
Ne tirant nullement les leçons de leur défaite, les dirigeants staliniens ont maintenu le cap de leur politique de collaboration de classe avec les formations bourgeoises dont ils ont été les jouets, montrant ainsi leur parfaite intégration au jeu
Toutefois, la situation au Kerala n'en a pas été réglée pour autant puisque le nouveau gouvernement local de M. Karunakaran, du Parti du Congrès, s'est retrouvé en difficulté quelques mois seulement après son installation. Et le 17 mars dernir, l'Etat du Kerala était à nouveau placé sous l'administranouvelles élections devraient donc avoir lieu dans les trois mois qui viennent.
ternes ont été sérieusement renforcées par le manque évident d'un programme politique et économique alternatif. Très rapidement, le soutien dont bénéficiait le
LDF allait s'effriter, créant frictions et dissensions entre les partenaires du gouvernement « democratique », ou meme les taches administratives etaient accomplies sans aucune coordination.
Les vétérans de l'opportunisme politique, avec A. K. Anthony du Parti du
Congrès (S) à leur tête, se sont rapidement employés à exploiter l'incurie flagrante du LDF pour imposer leurs propres intérêts de classe. La bourgeoisie du
Kerala a utilisé le PCI-M, jusqu'alors trop puissant obstacle devant le Parti
Congrès (I), pour remettre de l'ordre dans l'Etat ... L'histoire du dernier gouvernement du LDF au Kerala est donc une expérience exemplaire de la politique d'un parti ouvrier enfermé dans le carcan de la collaboration de classe.
LE MOUVEMENT OUVRIER
DU KERALA
Le Kerala compte la population d'ouvriers qualifiés la plus dense en Inde. L'Etat dispose des plus grands chantiers de
1. Comme partout ailleurs en Inde, il est parfois difficile de différencier les divers partis
— bourgeois ou ouvriers — en lice. Les différences de programmes ne sont pas toujours évidentes, la situation est d'autant plus confuse que chaque « lignage » de parti se réclame des mémes sources et en conserve le sigle. Cela se traduit par une profusion de Parti du Congrès : (I), (S).
ment ouvrier, en plus d'une extrême gauche trés fragmentée, il y a le PCI, le PCI-M, le PCI-ML et
Dans l'Etat du Tamil Nadu, autre Etat non dirigé par le Parti du Congrès (I)
ni par le PCI-M, le AIA-DMK (bourgeois) est au pouvoir et le DMK (tout aussi bourgeois) est
construction navale
Shipyards, secteur publie). La mise sur pieds de ces chantiers navals a eu pour conséquence une notable reprise d'activités dans le secteur industriel privé : petites machines-outils, pièces de rechange, petits moteurs ... Le Kerala était un choix d'autant plus judicieux pour une implantation industrielle que l'Etat est doté d'une infrastructure développée et est un de ces rares Etats où les défaillances en alimentation en énergie sont relativement peu fréquentes (la crise énergétique est un des principaux freins à un développement industriel continu).
Par ailleurs, la classe ouvrière du Kerala est plus politisée. L'histoire du PCI et du PCI-M s'ajoutant au degré relativement élevé d'industrialisation a favorisé la formation de puissants syndicats tel que le (CITU), affilié au PCI-M.
Cette classe ouvrière, une des plus organisées et des plus militantes du pays, est une source permanente de gêne pour la liberté de manœuvre de la bourgeosie affairiste régionale. Il devenait donc de plus en plus urgent de conjurer au Kerala une lutte de classes de plus en plus accentuée, la mise au pas du PCI-M étant la condition sine qua non pour une telle « normalisation ».
Heureusement pour les desseins de la bourgeoisie, la direction du mouvement ouvrier est réformiste comme il est difficile de l'être plus et depuis longtemps rôdée à l'opportunisme le plus aveugle. Il suffira d'à peine quelques semaines de gouvernement LDF pour qu'au parlement régional on ne puisse plus faire la différence entre certains partis au gouvernement et ceux de l'opposition (2).
Le PCI-M, confronté à la résistance conséquente d'une classe tout entière, allait ainsi vers sa chute ... Il ne pouvait en être autrement d'un parti dont un dirigeant - déjà deux fois écarté du gouvernement régional pour des raisons identiques - E. M. S. Namboodiripad, déclarait au lendemain de la victoire du Parti du Congrès (I) du 14 janvier 1980, que « pour résister à l'autoritarisme, aucun parti n'est intouchable », montrant ouvertement son inclination prononcée pour la collaboration de classe. L'ECHEC DU GOUVERNEMENT
Les premières mesures prises par le gouvernement LDF, sous l'impulsion du PCI-M, sont allées dans le sens des revendications ouvrières: augmentation des salaires et des pensions (l'équivalent de 28 franes français par mois constitue mainte. nant le revenu d'un ouvrier agricole passé la soixantaine - c'est mieux que dans d'autres Etats), réforme agraire (même si elle est bien timide). A cela, il faut ajouter que le LDF a remporté quelques suecès contre l'inflation (3). Les syndicats ont gagné en confiance et se sont montrés plus entreprenants : la presse bourgeoise s'en étranglait d'ailleurs d'indignation. La bourgeoisie n'a pas cessé de gémir sur le fait - réel - que les investisseurs n'investissaient plus du tout au Kerala ... Ces pleureuses offusquées transportaient dans le même temps - secrètement - toutes les entreprises possibles vers d'autres Etats de l'Union indienne où les salaires étaient plus bas et où des partis bourgeois occupaient le pouvoir sans partage (ainsi, une partie importante de l'industrie alimentaire liée à la culture de la noix de cajou serait passée dans l'Etat voisin du Ta-
Mais l'hypocrisie était à son comble lorsque l'on sait que l'IUML, avec lequel le PCI-M s'est allié, jouissait du soutien des gros propriétaires musulmans, tandis que le ministre des Finances du gouvernedu LDF, membre Congrès (M), distribuait généreusement ses crédits aux gros planteurs qui consti-
Si les partis bourgeois au gouverne. ment ne cessaient de s'alarmer de l'incompétence économique du PCI-M, la résistance des « démocrates bourgeois » à la moindre concession ouvrière n'a pas tardé à prendre un nouveau tour. Pour protester contre la puis-
Ice qu'ils désignaient comme « l'arrogance » - des syndicats, certains secteurs du commerce se sont mis en grè
Sont pu le faire grâce à l'appui financier de la grande bourgeoisie indienet à l'aide « tactique » du Parti du Congrès (I) et du RSS « communaliste ».
titre d'exemple, on peut conflits répétés entre les marchands du
Si la déstabilisation concertée d'un PCI-M déjà peu entreprenant et imaginatif a bien donné lieu à une désintégration économique, c'est la complaisance des staliniens envers eux-mêmes qui a précipi-
Face aux agissements sournois de la bourgeoisie et pour parer au plus pressé la direction du PCI-M a décidé d'ouvrir toutes grandes les portes de son parti (4). Les dirigeants du parti, convaincus en fait qu'ils ne pouvaient pas compter à long terme sur le soutien de leurs acolytes gouvernementaux, se sont engagés dans une véritable course contre la montre. aucun mot d'ordre de ralliement autre que l'« anti-gandhisme » et incapables de mobiliser les masses sur des questions clefs, il leur est apparu urgent de gonfler numériquement leurs rangs pour leur permettre de s'imposer physiquement en cas d'agression. Ces dirigeants avaient tout simplement oublié qu'il est impossible d'improviser une base sociale.
Attirés par l'éclat de la victoire des « forts », des milliers d'éléments du lumpen-prolétariat se sont empressés de venir grossir les rangs du PCI-M. Dans une situation de guerre « non déclarée » bourgeoisie, dans le cadre d'une situation économique très difficile, cet élargissement tous azimuts allait devenir le Cheval de Troie qui allait porter le coup de grâce au PCI-M et à la coalition LDF.
L'Inde bien-pensante était consternée ... « la loi et l'ordre » se désintégraient dans l'Etat du Kerala. Contre les invectives des médias régionaux et nationaux, E. K. Nayanar se défendait : « Les crimes ordinaires, viols, vols, agressions ... sont en régression et n'atteignent certainement pas le niveau de désordre tel qu'il existe dans l'Etat de l'Uttar Pradesh (sous contrôle du Parti du Congrès (I) ). » Par contre, le Kerala détenait triste record en matière d'assassinats « politiques ». Les confrontations sangiantes entre militants du PCI-M et militants du Parti du Congrès (S) étaient devenues quotidiennes, de même que les assassinats (en moyenne un par jour) (5). Provocations et contre-provocations n'en finissant plus, l'appareil central du PCIM dut bientôt reconnaître son incapacité à contrôler certains secteurs de sa base.
concertée de déstabilisation ? Le Rastriya Swayamsewak Sangh
- le parti d'extrême-droite « communaliste » —, se félicitait ouvertement des bons résultats obtenus dans sa campagne contre le PCI-M, ne désavouant pas sa campagne d'éliminations physiques (6). Phénomène révélateur, le RSS prêche au Kerala l'anticommunisme viscéral, alors que, dans le reste du pays, il se contente de se faire le défenseur « apolitique » de la culture hindoue.
LA CHUTE
DE L'« ETOILE ROUGE » L'« Etoile Rouge du Kerala » s'est brisée, résultat quasi inévitable du sabotage économique et de la confrontation organisée par la bourgeoisie, doublé de l'incompétence - et encore le mot est-il fai ble — de la direction du PCI-M. En effet, le PCI-M n'a pas su fournir aux travailleurs du Kerala de programme cohérent allant dans le sens de leurs intérêts. Il n'a cessé de tergiverser sur des questions clefs, de semer l'illusion par sa rhétorique démagogique, alors que les gains concrets pour la classe ouvrière étaient fragiles et
2. La session budgétaire du 31 mars 1981 a ainsi atteint certains sommets dans l'extrême confusion.
3. India Today, 31 octobre 1981. 4. Différence d'approche importante à ce niveau entre le PCI-M du Kerala et celui du Bengale occidental.
5. India Today, 16 avril 1981.
6. India Today, 15 novembre 1981, souligne que les attentats à la bombe du RSS ont été à P'origine des violences.
dans le United Democratic Front (UDF), l'éclatement de la coalition LDF : « Les rares. Momentanément apeurée par la profusion de drapeaux rouges, la bourgeoisie régionale, assistée d'un Parti du Congrès (I) passé maître en matière de déstabilisation, n'a eu aucun mal à organiser un échec de plus à mettre au passif du PCI-M.
Le 16 octobre 1981, A. K. Anthony, du Parti du Congrès (S), quittait la coalition gouvernementale, entraînant avec lui le Parti du Congrès (M) de K. M. Mani. Indira Gandhi a alors placé l'Etat sous le President's Rule, c'est-à-dire l'administration provisoire prévue par la Constitution de l'Union indienne et exercée directe. ment par la capitale, New Dehli, par le biais du gouverneur régional.
Arrogant, le vent en poupe, A.K. Anthony n'a pas hésité à proclamer : « En nous alliant avec le PCI-M, il nous était impossible de mettre en œuure une politique véritablement de gauche. Le PCI-M n'est à gauche que dans les mots; ces gens-là ne croient pas en la démocratie. Nous avions pensé qu'après onze ans de traversée du désert (suite à la chute du gouvernement PCI-M de auraient changé; pas du tout, tout ce qu'ils veulent, c'est rester au pouvoir. » Insolent discours venant de la part de quelqu'un qui vient tout juste d'inscrire le mot de « gauche » dans son vocabulaire.
Une partie de la base du PCI-M ne semble pourtant pas mécontente de se retrouver dans l'opposition d'« essayer de gérer un système que nous nous sommes jurés de détruire. »
L'Etat du Kerala est aujourd'hui aux mains de K. P. Karunakaran du Parti du
EDITORIAL: du sionisme et révolution agraire NOTES DE LECTURES:
1969), ils on retrouve des « ennemis héréditaires » qui se sont de nouveau acoquinés : Congrès (S), Congrès (M), Congrès (J), IUML qui a au moins la constance de toujours se plutôt que trouver du côté du plus fort.
te classe. L'indéracinable E. M. S. Namboo-
Quatrième
Internationale
SOMMAIRE
Périodique trimestriel-39e année/3• série, n°7 janvier-février-mars 1982
Austérité, remilitarisation, contre-révolution
G. Taut et M.Warshawsky - Origines et dynamique
Livio Maitan - L'curocommunisme dans l'impasse
John Ross - La politique britannique dans les années 1980
Alan Freeman - Benn et le socialisme britannique
Klaus Meschkat - La social-démocratie el l'offensive socialiste en Amérique latine
ARCHIVES DU MARXISME
Léon Trotsky - Le rapport entre révolution prolétarienne et
Gérard Chaliand : Rapport sur la résistance afghane
Congrès (I), lui aussi ancien chief-minister de l'Etat. Autour du Parti du Congrès (I), et le Revolutionary Socialist Party (RSP),
Malgré cette défaite, le PCI-M s'entêdans sa politique de collaboration de
Ab. soutien
Par avion
Mandats.
Ab. ordinaire
Ab. soutien
KICK
THEM
YANKEE
TOUTS
OUT.
VOTE
FOR
CPIM
Affiche électorale du PCI(M) en 1971. (DR)
diripad, s'adressant aux dirigeants du Parti du Congrès (S), écrivait au moment de différences qui sont apparues (entre le
PCI-M et le Parti du Congrès (S) ) sont des malentendus qui peuvent être réglés par des discussions. (7)»
Charles LISTER
Paris, 24 janvier 1982.
7. Statesman (Calcutta), 29 octobre 1981.
TARIFS
ABONNEMENTS: 1 AN.
4 NUMEROS
AUTRES PAYS
500 francs belges
Ab, ordinaire
1 000 francs belges
600 francs belges virements, chèques pour le compte CGER n° 001-1020473-12 de
Quatrième Internationale
12, rue de la Buanderie
1000 BRUXELLES
BELGIQUE
FRANCE
70 francs français
140 francs français
Chèques à l'ordre de :
P.E.C
2. rue Richard Lenoir
93100 MONTREUIL
FRANCE