E Cambodge est toujours l'enjeu d'un important conflit régional et international. Le cours suivi par la révolution
• cambodgienne et la crise sino-indochinoise restent l'objet d'interprétations divergentes et continuent à nourrir polémiques et débats au sein du mouvement ouvrier international et des mouvements de libération nationale.
L'histoire des relations entre le Parti communiste du Kampuchea (PCK) et le Parti communiste vietnamien (PCV), le
Pierre ROUSSET
Le cours de la révolution au Cambodge doit en effet être étudié dans ce qu'il a de spécifique, d'unique. On retrouve certes dans l'expérience cambodgienne des années 1975-1978 bien des déjà tristement célèbres : l'efficacité de la stalinienne,
« aveux » forcés des grands procès de
Moscou et les « confessions autocritiques » imposées en Chine, la terrible épreuve de la collectivisation forcée des campagnes en URSS et l'ultra-gauchisme maoiste du Grand Bond en avant ou de la
Révolution le nationalisme exacerbé des bureaucraties ...
Pourtant, plus les données s'accumulent sur ce qu'ont été les années 1975-
1976, et plus il apparait clairement que le régime Pol Pot n'a pas constitué un simple avatar de la bureaucratisation des ré.
volutions contemporaines, comme les précédentes, mais en plus grave seulement. Ce n'est pas du « déjà vu » en pire. La trajectoire de la révolution cambodgienne est dramatiquement originale, même si on ne peut l'interpréter qu'en la resituant dans son contexte international : celui de la dégénérescence bureaucratique et des divisions nationalistes qui ont marqué de façon croissante le « camp socialiste » de.
puis l'ère stalinienne.
Il est d'autant plus nécessaire de revenir sur l'analyse qu'il est possible de faire aujourd'hui du régime khmer rouge, que le « modèle cambodgien » a exercé une influence notable sur certains mouvements de libération - notamment en Asie du Sud-Est - et que cette influence a été partiellement par l'intervention ravivée vietnamienne.
La politique suivie par le PCK et la direction Pol Pot a été et reste l'objet d'intenses efforts de propagande. Il est par exemple vrai qu'une campagne d'intoxication s'est poursuivie sur le Cambodge en Occident, utilisant sans vergogne des faux, comme fin 1975-début
1976 (1). Il est aussi vrai que les dénonciations par Hanoi des crimes du régime
Pol Pot, a partir de l'intervention des fordu régime khmer rouge ces armées vietnamiennes, est durablement entachée par le fait que la direction du PCV s'est honteusement tue, avant que soit décidée, sur ce qui se passait dans le pays voisin. Le problème de la fiabilité des sources se pose donc avec acuité, et ce d'autant plus que le bilan de l'action menée par les Khmers rouqu'un doute s'impose : comment un mouvement de libération nationale, d'obécommuniste, éprouvé d'un dur combat populaire, a-t-il pu en arriver là, au lendemain même d'une vietoire accueillie avec soulagement par la population ? Pour préciser ce bilan, les développements qui suivent se sont largement appuyés sur des sources qui n'éau départ - hostiles aux Khmers rouges.
Depuis 1980, une série d'études sont parues sur l'histoire du Parti communiste du Kampuchea (PCK) et sur l'évolution de la situation au Cambodge de 1975 à nos jours. Ces études sont souvent le fait de chercheurs indépendants ayant interviewé nombre de réfugiés à la frontière thailandaise ou en Occident, ayant enquêté au Cambodge même auprès de la population, ayant étudié des documents originaux tels ceux retrouvés dans le centre de détention et de torture de Tuol Sleng à Phnom Penh. Leurs analyses se exemple Gavan MeCormack, « The Kampuchean Revolution 1975-1978, The Problem of Knowing the Truth », Journal of
Asia, volume 10, numéro 1980 : et Pierre Rousset, « Cambodia : Background to the Revolution », Journal of Contemporary Asia, volume 7, numéro 4, 1977.
Centre autres, des travaux du chercheur américain Steve Heder, de l'universitaire australien Ben Kiernan et de sa compagne cambodgienne Chantou Boua. n'est que début 1978 que Ben Kiernan a commencé à réévaluer de façon critique son analyse du communisme cambodgien (Ben Kiernan, introduction à son article « Vietnam and the Governments and People of Kampuchea », Bulletin of Concerned Asian Scholars, volume 11, numéro 4, octobre-décembre 1979).
Steve Heder considère toujours que les Vietnamiens cherchent à imposer un protectorat colonial au Cambodge. Pourtant, il n'en juge
CAMBODGE contexte dans lequel s'est opérée l'intervention vietnamienne de décembre 1978-janvier 1979, l'évolution de la situation dans le pays et des relations sino-occidentales seront analysés dans le cadre d'autres articles. Mais il est important, avant toute chose, de revenir sur ce qu'a été le régime khmer rouge, la nature de l'orientation poursuivie par la direction Pol Pot et les conséquences de sa politique pour la population cambodgienne.
voient largement corroborées par les observations de nombreux journalistes qui ont pu se rendre ces deux dernières années au Cambodge même. Ce sont pour l'essentiel ces études qui vont être mises à contribution ici (2).
UN MODELE
DE « DEVELOPPEMENT
INDEPENDANT »
Un certain nombre d'observateurs ont tenté de comprendre la politique mise en œuvre par la direction khmère rouge
— après la victoire - à partir de considérations conjoncturelles (la nécessité de relancer immédiatement la production alimentaire dans un pays dévasté par la guerre, etc.) et proprement économiques
(comment assurer à moyen terme le développement du pays tout en préservant son indépendance). Cela a été le cas, en 1976, des Américains George C. Hildebrand et
Gareth Porter (3), bien que ce dernier ait modifié profondément ses perspectives depuis. Cela restait le cas, en 1979,
Français François Ponchaud, qui n'est pourtant pas, loin s'en faut, un sympathisant politique du PCK (4). Un universitaire marxiste spécialiste des problèmes économiques du sous-développement comme le Britannique Malcolm Caldwell a pu voir dans l'expérience cambodgienne une pas moins que la direction Pol Pot a été « objectivement traftre » à la nation cambodgienne en
« créant les conditions qui rendaient historiquement plus probable une perte de l'indépendance nationale » (Steve Heder, « From
Pol Pot to
Pen Sovan to the Village », document ronéotypé pour l'Institute of Asian Studies, Bangkok, à l'occasion de la Conférence sur l'Indochine tenue à l'Université de Chulalongkorn, Thailande.
du 19 au 21 juin 1980, p. 2).
3. George C. Hildebrand et Gareth Porter,
Cambodia,
Starvation and Revolution, Monthly
Review Press, 1976.
4. François Ponchaud, « Kampuchea : une révolutionnaire ».
Mondes en déveéconomie loppement, numéro 28, 25 janvier 1979. Francois Ponchaud conclut son article en affirmant que « l'invasion vietnamienne de 1978-1979 réduira sans doute à néant tant d'efforts (de développement économique
Pol Pot) qui
8O48 auraient pu étre prometteurs à long terme »
(p. 317).
THAÏLANDE Prey-Vihéar Oddor-Meanchey
Aranya-Prathet
•Poipet ** Sisophon ANGKOR *Siem-Reap Battambang ONLE •Pailin ardamones
Pursal Kompong-Chhnang PHNOM-PENH Kompong-Speno Takhmau « source d'espoir » pour les peuples du Tiers Monde (5), avant d'être assassiné - de façon toujours inexpliquée - lors d'une visite à Phnom Penh le 23 décem-
Sans parler de l'Egyptien Samir Amin, qui a couvert de son autorité d'économiste et de son renom international la politique mise en œuvre par la direction Pol Pot, et ce jusqu'à aujourd'hui : la « voie cambodgienne » initiée par les Khmers rouges représente pour Samir Amin un authentique modèle de développement pour le Tiers Monde, exemplaire parce qu'autosuffisant et indépendant, en rupture avec le modèle occidental (6).
Pour tous ces auteurs, l'orientation suivie à partir de 1975 était rationnelle, compte tenu des terribles difficultés du Cambodge d'alors et de la nature de ses ressources réellement disponibles ; rationnelle aussi par rapport à un conscient de développement à moyen et long terme. Elle devait permettre au pays de briser le double étau de la dépendance sous-développement, malgré son éventuel lourd coût humain.
On peut tenter de résumer comme suit les trois mesures de sauvegarde immédiate prises au lendemain de la victoire du 17 avril 1975, et qui sont supposées avoir été la colonne vertébrale de cette orientation : le pays se replie sur l'autarcie, rompant ainsi les liens de dépendance noués par l'impérialisme ; les centres urbains sont vidés de leurs habitants, ce qui permet de détruire d'emblée une excroissance socio-économique à la fois étrangère et parasitaire qui pompe les ressources du pays ; toute la population est engagée dans la production agricole afin de surmonter aussi vite que possible le déficit alimentaire provoqué par la guerre.
A moyen terme, l'agriculture servir de base au développement industriel. Le riz est la principale richesse du
LAOS
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D G. E
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VIETNAM
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Chauphy Mekong
moment, la production potentielle de riz est énorme : le pays exportait du riz alors même que les rendements à l'hectare y étaient particulièrement faibles et qu'il n'y avait qu'une seule récolte par an. C'est donc là-dessus qu'il faut agir dans l'immédiat, en réalisant de vastes travaux hydrauliques et en assurant une rapide exde l'irrigation afin d'augmenter les rendements et de passer à deux ou trois récoltes par an. La force de travail humaine reste le principal moyen de production disponible, il faut donc le mobiliser à plein dans le cadre d'une organisation collective de la production. Dès que possible, des exportations agricoles seront effectuées (riz et caoutchouc naturel notamment) grâce auxquelles il sera possible d'importer machines et produits divers (dont les médicaments modernes). En attendant, il faudra se tourner vers les ressources traditionnelles du pays (herbes médicinales, etc.) et relancer les ateliers de production mécaniques et industriels ment, le pays s'ouvrira au monde extérieur, tout en consolidant les fondements de son indépendance réelle. Il bâtira une économie industrielle et moderne autochtone. Les générations futures profiteront des sacrifices acceptés par les générations
Notons tout d'abord qu'il n'existe aucun document - publié par le Parti
5. Malcolm Caldwell, « Cambodia : Rationale for a Rural Policy ». polycopié de l'Univercité par François Ponchaud 6. Gavan McCormack reproduit cette analyse de Samir Amin en se référant à une interShinbun du 16 juin 1981 et à un rapport présenté à la Conférence internationale sur le Cambodge, réunie à Tokyo le 3 juin 1981.
Ces propos de Samir Amin prolongent les thèses qu'il avait déjà exposées dans l'article redans son ouvrage Imperialism and communiste du Kampuchea (PCK) ou par le gouvernement du Kampuchea démocratique - présentant de façon un tant soit peu systématique l'orientation économique du nouveau régime. Les analystes doivent d'une part fouiller dans les travaux universitaires réalisés dans les années 1950 en France par des dirigeants khmers rouges actuels comme Khieu Samphan, et d'autre part relever les mots d'ordre et les exhortations diffusés à la radio de Phnom Penh entre 1975 et 1978, pour caractériser la politique mise en œuvre (7). Cette absence de tout document de référence est un aspect très inquiétant. Mais il faut reconnaître que l'analyse des émissions de radio et de l'idéologie du régime répond à ce schéma de développement. Et il est aussi vrai que des progrès sont apparus dans la production, notamment en 1978, qui ont permis à de nombreux observateurs de croire que la « voie cambodgienne » fonctionnait effectivement. On se rend pourtant compte, à y regarder de plus près, qu'il n'en était rien.
analyse la politique concrète poursuivie par la direction khmère rouge, il apparaît qu'elle répond à trois sortes de préoccupations : briser le pouvoir des anciennes classes dominantes et de l'impérialisme ; jeter les bases d'un développement économique de type autarique , contrôler, par des mesures de répression socio-politiques de masse, les secteurs populaires urbains et ruraux. Il est évident que bien des mesures « économiques » ont pour fondement la volonté de répression sociale des masses populaires et non une conception rationnelle
UNE REVOLUTION SOCIALE
RADICALE Pour discuter de l'expérience cambodgienne, il faut d'abord reconnaître qu'il y a bien eu dans ce pays une révolution sociale radicale. Cette révolution sociale se caractérise même par l'ampleur, la brutalité et la rapidité avec laquelle sont prises des mesures anticapitalistes et anti-
Toutes les institutions politiques et étatiques de l'ancien régime ont été détruites, l'armée du général Lon Nol a intégralement été brisée. A l'exception d'un trafie de contrebande alors marginal avec la Thailande et de minimes échanges commerciaux, le pays s'est fermé au marché mondial. Les liens multiples qui le rattachaient à l'impérialisme ont été rompus,
Development (1979). Cf. McCormack : « Kampuchea : Nationalism, revolution and intervention ». Working Paper, numéro 11. Centre d'anthropologie et de sociologie de l'Université d'Amsterdam, 1982
7. On trouvera une présentation de l'idéologie officielle du régime khmer rouge en matiére de développement et un dépouillement des émissions radio dans François Ponchaud, Cambodge année zéro. Juillard, Paris, 1977. Voir aussi les numéros des Dossiers Echanges FranceAsie publiés par les Missions étrangères de Paris, ainsi que Mondes en développement, art. cit.
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des de l'Eléphant Mé kong
jusque et y compris par la déportation massive des populations urbaines au sein desquelles le régime craignait que des sympathies pro-occidentales et pro-Sihanouk survivraient. Les nombreux cas de répression massive que l'on relève fin 1975 (bien que de façon inégale suivant les régions) frappent pour l'essentiel les membres des anciennes classes bourgeoises, les élites intellectuelles, les hauts fonctionnaires du régime néocolonial d'hier, les officiers et les soldats de l'armée de Phnom Penh.
La propriété privée est officiellement abolie. La circulation monétaire est interrompue et se voit remplacée par la distribution administrative d'un côté, par le troc de l'autre. La communauté marchande sino-khmère est écrasée. Un vent d'égalitarisme radical souffle dans les campagnes.
La bourgeoisie et les élites traditionnelles ont donc ete physiquement atomisées ou éliminées. Les mecanismes internes de l'accumulation du capital, les médiations économiques et politiques de la domination impérialiste, les structures du pouvoir bourgeois sont tous mis en miettes plus radicalement et plus rapidement que cela n'a été fait dans n'importe quelle autre révolution, les périodes de guerres civiles intenses mises à part.
La « radicalité » des mesures anticapitalistes prises au Cambodge de 1975 à 1978 est illustrée a contrario par la politique mise en œuvre par le régime Heng Samrin et les forces vietnamiennes après la chute du régime du Kampuchea démocratique. L'économie monétaire est rétablie. Un commerce privé florissant est autorisé, nourri par un lucratif trafic frontalier poursuivi avec la Thailande. Des for. tunes se constituent depuis, de ce fait, ce qui ne manquera pas de poser à terme un grave probleme au régime, avec la reconstitution d'une bourgeoisie commerçante et spéculatrice dotée d'une grande capacité de corruption ... Steve Heder note que, « ironie de la situation », les Vietnamiens sont devant un dilemme difficile : en principe, « leurs plans concernant la réorganisation de l'agriculture locale se fondent sur une forme élémentaire de collectivisation (...) qui implique l'existence d'un certain taux de capitalisme rural à même de reprendre les rênes là où le système collectif ne peut etre efficace. Mais le probleme est qu'au sortir de la période du Kampuchea démocratique, il n'existe pas un tel capitalisme rural au niveau local. Pour résoudre un certain nombre de problèmes d'approvisionnement à la campagne, les Vietnamiens doivent autoriser le développement d'un certain degré de ca-
Il faut noter tout de suite que ces «recul » ont été favorablement accueillies par la population et qu'elles se sont combinées avec d'autres mesures levant un grand nombre d'interdictions qui frappaient les masses populaires elles-mêmes. Car le régime Pol Pot avait simultanément brisé les reins aux couches bourgeoises et étouffé tout droit des populations.
UNE POLITIQUE
DE REPRESSION SOCIALE DE MASSE Le Kampuchea démocratique n'est évidemment pas le premier pays où de violentes mesures d'écrasement des ciennes classes dominantes se sont combinées avec d'autres mesures visant à imposer un contrôle dictatorial sur les masses stalinienne de collectivisation forcée des années 1930, l'a précédé sur cette voie. Mais la précocité avec laquelle ce type de contrôle social et politique des masses populaires a été imposé, au lendemain d'une révolution victorieuse au Cambodge, est sans precedent, ainsi que la « radicalité » et l'extension de ces mesures. A tel point que la politique d'ensemble de la direction Pol Pot a tendu à être, apparemment, déterminée par cet objectif.
Cela apparaît déjà clairement en ce qui concerne des décisions essentielles prises dès le 17 avril 1975 et dans les mois qui ont suivi. Il était économiquement rationnel de vider Phnom Penh d'une bonne partie de sa population, formée alors de nombreux réfugiés de la campagne. était concevable de prendre des mesures d'urgence pour se prémunir d'éventuels bombardements américains. Mais rien ne justifiait que Phnom Penh soit vidée de l'intégralité de ses habitants, y compris les grands malades et les vieillards. Rien ne justifiait que les ouvriers des ateliers et des entreprises de la capitale soient exilés à la campagne, aussitôt remplaces par des soldats d'origine paysanne. Rien ne justifiait que les paysans des villages nouvelle. ment libérés soient eux aussi autoritairement déportés, quitte à laisser longtemps en friche d'importantes rizières.
Rien, si ce n'est la volonté de disperser les populations mal organisées par le PCK au moment de la victoire du 17 avril 1975. Il faut rappeler, pour mesurer la gravité de la décision prise alors par la direction khmère rouge, que la moitié au moins de la population cambodgienne s'est retrouvée ainsi autoritairement déportée. Pour ce faire, le PCK a détruit son propre réseau militant existant à Phnom Penh et dans les zones « blanches ». Non seulement ces populations (toutes classes confondues) ont été sciemment déracinées, mais elles ont été appelées « peuple nouveau » (par opposition au « peuple ancien » ou « peuple de base » formé par les habitants des anciennes zones libérées), et les personnes ainsi déportées sont devenues des citoyens de seconde ou de troisième zone. Ce faisant, le régime s'est aliéné une portion considérable de la population cambodgienne qui - au départ — lui était pourtant généralement favorable ou affichait une neutralité bienveillante. Un processus irréversible de « désaffection populaire-répression » a ainsi été déclenché.
L'objectif de répression sociale poursuivi par la direction Pol Pot est devenu particulièrement clair en 1977-1978. Les très nombreux interviews recueillis, notamment par Steve Heder, Ben Kiernan et Chantou Boua, font état, en fait dès la fin 1976, d'un processus d'extension géographique de mesures de « collectivisation forcée » de la vie sociale, d'un durcissement général de la politique du régime (accompagné de nombreuses purges sanglantes dans les rangs du PCK). On assiste, soulignent les réfugiés, à une « deuxième
La population des anciennes zones libérées, le « peuple ancien », a été progressivement frappée. La main-d'œuvre a été « organisée comme une armée en campagne », c'est-à-dire militarisée. Des « forces travail » ont été mises sur pied par tranche d'âge (enfants, jeunes et adultes sans enfant, couples avec enfants en bas âge, vieux) à qui des tâches de production différenciées ont été assignées. Les jeunes, force « mobile », ont été envoyés sur les chantiers pour accomplir de grands travaux, notamment hydrauliques. Les familles ont commencé à être ainsi brisées. S'agissait-il de mesures économiques coûteuses mais nécessaires ? La suite montre
Les enfants ont souvent été regroupés et obligés d'habiter ensemble, séparés de leurs parents. La cuisine individuelle a été interdite, et bien souvent les ustensiles de cuisine ont été retirés des habitations familiales pour être stockés centralement. Les repas ont dû autoritairement se dé rouler dans de vastes réfectoires où femmes et hommes mangeaient séparément. Chantou Boua raconte, après des enquêtes menées notamment au Cambodge mé. me, à quel point cette expérience a été traumatisante : « Quand elles expriment leur haine du régime Pol Pot, ce dont beaucoup de femmes parlent avec le plus
- les exécutions mises à part —, c'est des repas collectifs, qu'elles abhorraient et détestaient. En 1977, des coopératives villageoises ont été imposées aux habitants qui devaient suiure un programme rigide de travail et de repas pris dans des réfectoires communs (...), les rations étaient maigres (...). Plus encore, tout ce qui était cultivé devait être remis cuisines collectives et les gens n'étaient même pas autorisés à manger la nourriture cultivée sur leur propre petit lopin, s'ils en avaient un. La façon dont ces règles draconiennes étaient appliquées variait en fait largement en fonction des caprices ou de la décence des cadres placés à la tête du village. Dans les pires cas, les gens étaient forcés de manger secrètement des feuilles, des racines, tout ce qu'ils pouvaient trouver, et néanmoins nombreux sont ceux qui sont morts de faim ou qui ont été affaiblis par la malnutrition. Des personnes parlent avec honte
8. Steve Heder, « Revolution and ConterRevolution in Kampuchea », AMPO, Tokyo, volume 12, numéro 3, troisième trimestre 1980,
9. Ben Kiernan, « Pol Pot et le mouvement communiste cambodgien ». Cet article, initialement paru dans Journal of Contemporary Asia, volume 10, numéro 1-2, 1980, a été publié en français dans Serge Thion, Ben Kiernan, Khmers rouges, Albin Michel, Paris, 1981.
du fait qu'elles ont été amenées à cacher de la nourriture vis-à-vis de leur mari, de leur femme ou de leurs enfants pour ne pas avoir à partager ou pour qu'elle ne soit pas découverte par les forces de Pol Pot. Nombreux sont ceux qui regretteront toute leur vie de tels actes qui ont la confiance et la solidarité familiales. Pis encore, ces incidents ont parfois conduit à des situations où hommes et femmes ne peuvent plus croire ou aimer leur conjoint. (10) »
La dislocation de la cellule familiale a certainement été l'un des moyens les plus efficaces pour anéantir les possibilités de résistance collective au nouveau régime. Comment s'enfuir au loin quand on ne possède même pas les ustensiles nécessaires à la cuisson du riz ? Il en est allé de de la répression brutale du bouddhisme. Le peuple cambodgien semble avoir été particulièrement empreint de croyances bouddhistes. Il est de toute façon inconcevable que la religion ait été déracinée par la révolution en deux années. Cela n'a pas empêché le régime de briser l'organisation sociale et religieuse bouddhiste. Les moines pouvaient offrir une autorité alternative, au niveau des villages, à celles des cadres du PCK. Et les pagodes étaient le centre naturel de la vie sociale et collective du Khmer, la localité habitée se situant d'abord en rapport avec la construction de la pagode où se déroulent toutes les cérémonies. Avant d'être une simple « mise au travail productif » des moines, la politique du régime, détruisant ou détournant pagodes ou monastères, était une politique s'attaquant aux croyances ainsi qu'à la capacité d'organisation collective de la population villaLes habitants de Phnom Penh quittent la ville su
De façon générale, on peut dire que la population a été privée de toute forme d'organisation collective hors la production. Et même là, les normes à atteindre semblent bel et bien définies, à partir de 1977, sur une base individuelle et non sur celle des équipes : la ration alimentaire accordée à tel individu dépend le plus souvent de la quantité de travail qu'il a pu réaliser dans la journée. Les organisations de masse n'existent que sur le papier et, dans le cas de la paysannerie, elles semblent n'avoir même pas d'existence formelle. La population est aussi privée de la possibilité de communiquer. Sous prétexte d'avancer « pas à pas » dans la construction économique et de se concentrer sur les priorités, le régime se refuse remettre en place un service des postes. Il utilise évidemment pour son compte son propre réseau de communications administratif et militaire. Mais l'on concoit l'isolement dans lequel sont plongés les villages et les camps de travail dans un pays où il n'y a ni poste ni téléphones publics, où les déplacements sont interdits ou sévèrement contrôlés, où une partie considérable de la population a été soumise à déportations arbitraires successives, où enfin les familles ont été bien souvent partiellement dispersées. Voilà aussi qui est unique et sans précédent et qui a dû efficacement contribuer à l'atomisation des masses populaires et au morcellement des résistances.
Il semble que la production ait augmenté en 1977-1978, à commencer par la production de riz. Mais les rations alimentaires accordées à la population se réduisent en général notablement en 1978. La disette s'aggrave. Les exportations vers l'Occident sont alors quasi nulles. Le riz l'ordre des Khmers rouges. (DR)
ainsi autoritairement retiré des « coopératives » a dû servir à améliorer l'ordinaire des privilégiés du régime, cadres de l'appareil et soldats de l'armée. Il a peutêtre aussi été envoyé en Chine en paiement de l'aide reçue.
Toujours est-il que la base sociale du régime se réduit rapidement durant ces années charnières. Les témoignages de ré. fugiés indiquent sans conteste qu'en 1975-1976 le régime bénéficiait d'un véritable appui populaire dans d'assez nombreuses zones rurales. Mais cet appui disparaît et se transforme généralement en haine au fur et à mesure que la politique de terreur s'étend, que la collectivisation forcée de la vie sociale s'impose, que les cadres locaux sont victimes de purges sanglantes. Le processus « désaffection populaire-répression » s'étend qualitativement. L'appareil du PCK est lui-même décimé par une intense lutte de fractions.
LES GRANDES PURGES
INTERNES AU PCK Des divergences se sont en effet manifestées très tôt au sein du mouvement communiste cambodgien. Les purges qui frappent les rangs du parti et de l'armée khmère rouge après la victoire prolongent et élargissent une politique de liquidation secrète de centaines de cadres sinon plus - du PCK dans le cours même de la lutte révolutionnaire. A cette époque, ce sont essentiellement les militants « de retour de Hanoï » qui ont subi le feu de cette répression interne et déjà sanglante : les anciens « regroupés » qui avaient rejoint le Nord-Vietnam en 1954, après la signature des accords de Genève, et qui ont été plus de 1 000 à revenir dans leur pays pour reprendre le combat après le renversement de Norodom Sihanouk en 1970 et l'extension au Cambodge de la guerre d'Indochine.
La direction du PCK est, en 1970, contrôlée par un noyau de cadres formés au début des années 1950 à Paris (comme Pol Pot-Saloth Sar) et quelques militants qui n'ont jamais quitté le Cambodge (comme Hu Nim). La nouvelle équipe dirigeante s'est imposée à la tête d'un parti très affaibli au début des années 1960 Cette équipe n'a probablement jamais été véritablement homogène, mais elle est dans sa majorité déjà très anti-vietnamienne, vu la façon dont elle s'est constituée et les tensions qui se sont manifestées entre le PCK et le Parti communiste vietnamien (PCV) tout au long des années 1960 (11). Elle perçoit donc comme un danger le retour de Hanoi des « regroupés » des accords de Genève. Un danger pour l'indépendance du PCK et pour le maintien
10. Chantou Boua, « Women in Today's Cambodia ». New Left Review, numéro 131, janvier-février 1981, p. 59-60.
11. Steve Heder, « Kampuchea's Armed Struggle. The Origine of an Independant Revolution », Bulletin of Concerned Asian Scholars, volume 11, numéro 1, janvier-février 1979 ; et Ben Kiernan, * Origins of Khmer Communism ». Southeast Asian Affairs, Singapour. 1981.
Les « marines » américains évacuent Phnom Penh après la victoire des Khmers rouges. (DR)
de leur propre contrôle sur la direction du mouvement communiste au Cambodge.
Dès 1971 et peut-être dès 1970, des purges secrètes commencent, en l'absence de tout débat politique : des cadres et des militants, soupçonnés de sympathies pro-vietnamiennes, sont convoqués à des séminaires ou à des réunions dont ils ne reviendront jamais. Officiellement, il n'y a même pas « lutte entre deux lignes » : tout se passe en silence. « Il n'y avait généralement, note Steve Heder, pas de dénonciations publiques, ni même souvent de dénonciation interne au parti des victimes des purges, aucune déclaration indiquant que quelque chose n'allait pas dans le parti. Il y avait seulement une disparition dans des circonstances routinières suivie presque certainement d'une mort toujours secrète. (12) »
Ben Kiernan donne une liste de dirigeants du mouvement communiste khmer qui ont ainsi été liquidés. Il estime qu'en 1977 tous les « retours de Hanoi », à l'exception d'une douzaine d'entre eux, avaient été tués par les forces de Pol Pot après s'être vus assigner des positions locales dans le parti et avoir contribué de façon significative à redonner au PCK une base de masse. Quant à la figure historique de la résistance communiste à l'oceupation française, Son Ngoc Minh, il est «mystérieusement mort en 1972 lors d'une visite en Chine en vue de subir un traitement médical (13) ».
Bien des exécutions se sont produites en 1973 quand, après la signature des accords de Paris sur le Vietnam du 27 janvier, toute la flotte aérienne américaine est venue écraser le Cambodge sous les bombes et que la fraction Pol Pot a renforcé son contrôle sur le PCK. Le parti est alors à nouveau dominé par des courants tant, en 1975, l'appareil du parti reste fort peu centralisé sur le plan national, différentes fractions entrent progressivement en lutte les unes contre les autres, et la fraction Pol Pot ne prend décisivement le dessus qu'en 1977, même si les conflits internes au PCK se poursuivent encore jusqu'en 1978.
Ben Kiernan délimite, en 1975, trois principales tendances politiques coexistant au sein du PCK. L'une est représentée par la fraction Pol Pot, groupe « chauvin » qui s'est assuré une base dans le Nord-Est peu peuplé, où elle a noué une alliance avec des minorités montagnardes, et qui a consolidé son influence dans le Nord et une partie du Sud-Ouest. Une fraction politiquement « maoïste » à la mode de la Révolution culturelle, représentée par des dirigeants comme Yu Nim et Phouk Chhay. Leur base régionale principale se serait située dans le Sud-Ouest. Enfin, un groupe globalement « pro-vietnamien » dont les figures les plus connues étaient celles de Kéo Moni, So Phim et Pen Sovan. Leur influence s'exerçait essentiellement dans l'Est du pays (près de la frontière vietnamienne) mais touchait aussi le Sud-Ouest et la « zone spéciale » de Phnom Penh et Kandal (14).
Steve Heder estime de son côté que les divergences idéologiques étaient plus confuses, que les pro-vietnamiens étaient très rares et que les dirigeants de la zone Est étaient, en fait, comme Heng Samrin, à la fois anti-Pol Pot et anti-vietnamiens, mais qu'ils ont dû se tourner vers le Vietnam quand ils ont été à leur tour frappés par les purges. Il juge aussi que la base régionale de la fraction Pol Pot était très limitée, mais qu'elle tirait son pouvoir de sur l'appareil central qu'elle a noué une alliance avec le Comité régional du Sud-Ouest (15). Toujours est-il que les points suivants semblent désormais solidement établis :
L'appareil du PCK et l'armée khmère rouge étaient, en 1975, organisés sur une base régionale qui a marqué la forme du conflit de fractions qui s'est alors ouvert.
- En 1975 et au début 1976, si toutes les fractions semblent avoir couvert la déportation massive du « peuple nouveau », la politique nationale s'applique différemment suivant les régions Dans certaines régions, les soldats de l'ar mée de Lon Nol et les anciens fonctionnaires sont liquidés systématiquement et en masse, dans d'autres non. Les citadins déportés vers les campagnes sont parfois bien accueillis par les cadres et la population, et parfois ils sont traités en ennemis.
- Des divergences de type politique d'ensemble - concernant par exemple l'histoire du mouvement communiste khmer, ses rapports avec le Parti communiste vietnamien, la date de naissance of ficielle du Parti cambodgien (1951 ou 1960 ?), la conception de l'internationalisme, le rapport aux luttes nationales antérieures - se sont longtemps exprimées dans les écrits et les discours.
- La politique de collectivisation for cée de la vie sociale engagée fin 1976 a rencontré de très vives résistances. Son extension géographique et son durcisse. ment se sont accompagnés de purges frap pant les cadres locaux, et ce à plusieurs reprises. Ce sont les forces de Pol Pot, et
12. Steve Heder, « From Pol Pot ... », art. cit., p. 6.
13. Ben Kiernan, « Origins of Khmer Communism », art. cit., p. 179.
14. Ben Kiernan, « Pol Pot et le mouvement communiste cambodgien », art. p. 176-178.
15. Steve Heder, notamment in AMPO. art. cit., et le polycopié « From Pol Pot ... ». art. cit.
de la zone Sud-Ouest qui lui étaient fa- 1975 ont été liquidés durant les trois anvorables, qui ont mené à bien ces très vastes purges. Des cadres venus du Sud-Ouest ou formés dans une école centrale, de plus en plus jeunes, ont remplacé les cadres locaux ... avant d'être eux-mêmes liquidés pour laisser la place à de nouvel-
- La fraction Pol Pot apparait comme ultra-chauvine, cherchant à consolider son pouvoir en jouant sur les antagonismes historiques entre le Cambodge et le Vietnam. En même temps, elle ignore délibérément les grandes figures de la résistance anti-française : ce sera le nouveau régime Heng Samrin qui réhabilitera leur mémoire. Sa référence idéologique est le royaume d'Angkor (du IXe au XVe siècles), mais elle rompt volontairement avec la tradition des luttes nationales ultérieures. Elle n'est pas pro-chinoise même si elle bénéficie du soutien de Deng Xiaoping. Si l'on excepte des coups de chapeau formels, elle ne se réfère presque pas au marxisme: le régime est désigné par le nom indéterminé de Kampuchea démol'existence même communiste est longtemps masquée par le régime ne publie en khmer aucun ouvrage marxiste (de quelque obédience que ce soit), il publie d'ailleurs fort peu. Politiquement et idéologiquement, c'est un courant né au sein du mouvement communiste, mais sans équivalent ni au Vietnam ni en Chine, malgré les nombreuses tendances que l'on peut trouver dans ces partis.
La base sociale du mouvement communiste cambodgien a été essentiellement paysanne, mais elle a aussi été populaire, et assez largement, y compris dans les centres urbains. C'est notamment cela qui lui a permis de l'emporter contre le régime du général Lon Nol. Mais le nouveau régime perd, entre 1975 et 1978, le gros de sa base de masse, y compris paysanne, à l'exception peut-être de quelques zones comme dans le Sud-Ouest. La véritable base sociale du régime devient alors l'armée elle-même. C'est une armée d'un type très particulier. A partir des bombardements américains terriblement destructeurs de 1973, elle semble changer de composition : elle comprend de moins en moins de villageois et de plus en plus de jeunes déracinés, socialement et familialement. Une fois la victoire acquise, et au fur et à mesure de l'extension des purges, l'armée vit de moins en moins au contact de l'habitant : elle est cantonnée dans des baraquements séparés et souvent dans la forêt, d'où elle peut contrôler plusieurs villages à la fois. Elle forme le véritable corps privilégié dans la société, sur le plan matériel comme sur le plan du pouvoir. L'éducation politique des soldats semble bientôt quasi nulle. Là encore, on peut dire que c'est un cas sans précédent.
- L'équipe dirigeante se réduit au fil des purges comme une peau de chagrin. Finalement, l'équipe au pouvoir forme une petite clique familiale comprenant Pol Pot, Ieng Sary, Son Sen, leurs trois femmes et Nuon Chea. Un nombre impressionnant de dirigeants en place en nées qui ont suivi. L'ampleur des purges est comparable à celles qui ont frappé les cadres du Parti bolchevique quand Staline a consolidé son pouvoir et fait exécuter la quasi-totalité des membres du Comité central de 1917. Mais en URSS, il a fallu deux décennies pour en arriver là. Et cela n'a été le cas ni en Chine ni au Vietnam. Il n'y a peut-être qu'en Corée où les cadres du temps de la lutte révolutionnaire ont été liquidés si complètement et si rapidement, en particulier les cadres originaires du Sud.
Une image sinistre du fonctionnement de la machine de répression interne au PCK est fournie par les dossiers du centre de détention et de torture de Tuol Sleng à Phnom Penh. On y retrouve, par exemple, les confessions successives arrachées à un dirigeant de premier plan comme Hu Nim, qui s'accuse d'avoir été — de tout temps - un agent de l'impérialisme. On y apprend, au fil des pages, que les Phnom Penh n'étaient pas autorisés avoir des relations personnelles entre eux sans l'accord du Centre (16). Ce qui donne une idée du degré de contrôle policier qui s'exerçait au sein même du régime.
Tout aussi révélateurs sont les propos tenus par leng Sary, le commis-voyageur international du Kampuchea démocratique, en août 1981. Il reconnait implicitement, dans une interview accordée à la journaliste Elizabeth Becker, que près de 15 000 personnes ont été liquidées dans le centre de Tuol Sleng et que la politique du régime était de liquider physiquement tout opposant. Il a admis que la « confes sion » de Hu Nim était effectivement écrite de la main de ce dernier et n'était pas un faux fabriqué après coup.
Il explique ainsi le système gueur après 1975 : « Si trois personnes accusaient une quatrième d'être un agent de la CIA ou du KGB, c'était considéré comme vrai, et cette personne était arrêtée (donc presque toujours exécutée). » Il se lave les mains de tout cela en affirmant qu'il « ne savait pas » que l'exécution suivait l'arrestation. Et il signale que Pol Pot avait présenté au début 1978 une « importante » réforme : au lieu de trois accusateurs, il en fallait désormais plutôt cinq pour que l'accusation soit reconnue
Il est toujours très difficile d'estimer vies humaines perdues durant la période 1975-1978. estimations les plus sérieuses font état d'environ 1 500 000 morts; pour les deux-tiers du fait de la famine ou de maladies, pour un tiers du fait des exé
UN PREMIER BILAN Ces chiffres font partie du bilan qui doit être tiré du régime Pol Pot. Car si certains morts restent de la responsabilité directe de l'impérialisme américain, car ils sont dus aux conséquences de la guerre, la grande majorité d'entre eux sont le fait de l'orientation et des purges mises en œuvre par les Khmers rouges. Et Gavan McCormack a raison de s'émouvoir de ce que des intellectuels socialistes de par le monde puissent paisiblement discuter des mé. rites du modèle de développement économique cambodgien en termes purement productifs (19). Et il faut insister, plus, sur le fait que ce modèle de développement n'a pas « fonctionné » au Cam-
Il n'y a pas eu de développement autarcique dans l'indépendance réelle. Le Kampuchea démocratique s'est retrouvé étroitement dépendant de l'aide chinoise, et dans une moindre mesure nord-cosur tous les plans, économique, diplomatique et militaire. Il n'y a pas eu de développement socialement égalitaire. Bien que de nombreux militants khmers rouges aient été sincères, la corruption et les privilèges ont fait des ravages qui vont certainement bien au-delà de la situation qui prévaut au Vietnam, car plus le pouvoir est absolu et plus les privilèges de fonction se renforcent. La suppression de la monnaie n'a pas permis aux distributions administratives ni au troc contrôlé de remplir le rôle qui leur était dévolu. Comme le décrit de façon fascinante Pin Yathay (20), les trafics se sont multipliés, y compris le trafic de dollars, pays sans argent... Bien évidemment, parmi les déportés des villes, ce sont les pauvres qui ont le plus souffert, qui sont morts les premiers : ils n'avaient rien à né gocier, alors que les riches pouvaient troquer pantalons, contre le minimum de nourriture pour
Il se peut que la production ait effectivement augmenté en 1978, même si cela demanderait à être vérifié : on s'est longtemps aveuglé sur les désastres économiques de la collectivisation forcée en URSS et du Grand Bond en avant en Chine. Il convient d'être prudent en la matière. Mais, de toute façon, compte tenu des conditions socio-politiques qui laient au Cambodge sous le régime du Kampuchea démocratique, il ne pouvait pas y avoir de succès économiques durables. Toute l'expérience des autres révolutions le montre : une population paysanne hostile et en butte à un pouvoir trop brutal, une population paysanne à qui l'on vole par trop les fruits de son travail, finit par cesser de produire. Or, toudonnées convergent: le Kampu16. Ben Kiernan, Chatou Boua, Anthony Barnett, « Les "confessions" de Hu Nim », initialement paru en anglais dans New Stateman, 2 mai 1980, reproduit en annexe de Serge Thion. Ben Kiernan, Khmers rouges, op. cit., p. 365 a
17. Elisabeth Becker, Far Eastern Econo mic Review, 7 août 1981.
18. Ben Kiernan, « Table ronde VietnamCambodge ». Vietnam numéro 3, septembre 1981, p. 21. Voir aussi l'estimation de Steve Heder telle qu'elle est rapportée par Gavan MeCormack, « Kampuchea : Nationalism ... », art. cit., p. 8
19. Gavan McCormack. «Kampuchea : Nationalism ... », art. cit., p. 9-10, où il présenson bilan global de l'expérience khmère
20. Pin Yathay, l'Utopie meurtrière, Robert Laffont, Paris. 1980, a lire pour qui veut connaître ce qu'a été le sort des membres du « peuple nouveau ».
me renversé par l'armée vietnamienne. encore fausses), nous écrivions cependant
Fin avril un livre aux éditions La Brèche nuité et ruptures des principaux partis socialistes et sociaux-démocrates européens. Sous la disparité des situations nationales, des trajectoires, il s'efforce de dégager ce qui continue à faire l'unité stratégique fondamentale de la social-démocratie dans les pays capitalistes développés. Ces analyses, élaborées par des militants marxistes-révolutionnaires des différents pays concernés, portent bien chea démocratique était miné par une criterriblement profonde, les purges avaient saigné le parti, et la population s'était, dans sa grande majorité, retournée contre le régime. C'est là un problême économique clef, aussi bien que social, politique et tout simplement humain.
De tout cela on peut tirer une première conclusion générale : l'effondrement du régime khmer rouge a d'abord et avant tout été provoqué par sa crise intérieure. Elle est avant tout le produit de la faillite des orientations mises en œuvre par la direction Pol Pot.
Il est vrai que le gouvernement khmer rouge a été renversé par une intervention massive de l'armée vietnamienne et non, pour l'essentiel, par un soulèvement populaire. Il est aussi vrai que, de ce fait, le régime Heng Samrin reste profondément dépendant du Vietnam. Mais les structures du Kampuchea démocratique se sont bel et bien effondrées en janvier 1979, une fois l'appareil central du régiLes masses cambodgiennes ont spontanément abandonné les « coopératives » et les camps de travail pour retourner dans leurs villages d'origine, à Phnom Penh, ou pour partir à la recherche de leur famille. Et toutes les enquêtes sérieuses effectuées depuis l'intervention militaire vietnamienne ont montré que la majorité de la population avait accueilli avec soulagement le renversement du régime khmer rouge et préférait encore le maintien des forces vietnamiennes au retour de Pol Pot. Un problème national existe aujourd'hui au Cambodge, mais la faiblesse du régime
INPRECOR « SPECIAL POLOGNE »
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Le premier tirage a été complètement épuisé. Nous avons dû organiser un tirage supplémentaire pour honorer de nouvelles commandes.
IINTERCONTINENTAL PRESSE
NUMERO SPECIAL POLOGNE
Heng Samrin rend compte de l'efficacité redoutable des purges effectuées dans les années passées et non d'une adhésion de la population à l'ancien ordre khmer
Il ne s'agit pas là d'une analyse a posteriori visant à justifier la politique poursuivie par le Parti communiste vietnamien (PCV) sur la question cambodgienne. En effet, nous avions déjà avancé ce jugement en 1976, sur la dynamique de la situation au Cambodge, c'est-à-dire avant le durcissement du régime en 1977, et avant l'ouverture de la véritable guerre frontalière entre le Cambodge et le Vietnam ... mais après la déportation autoritaire des habitants de Phnom Penh et des villages nouvellement libérés.
Dans un article - très prudent -concernant les faits et dénonçant la campagne d'intoxication menée en Occident contre le nouveau pouvoir cambodgien (et l'on a vu qu'à la mi-1976, bien des accusations formulées en Occident étaient que « le choix de production maximum (devait tendre) à faire baisser rapidement le taux de croissance d'autant plus vu l'organisation autoritaire du travail. (...) Même la lutte contre la famine n'impliquait pas la brutalité de la "mise à la production" des masses citadines ». Nous nous inquiétions déjà de ce que « l'épreuve subie par la population au lendemain de la libération ne l'éloigne durablement de la révolution. Il reste qu'une grave coupure sociale est probablement née au lendemain de la victoire entre la direction khmère rouge et (cette) partie de la po"PROFILS DE LA SOCIAL-DEMOCRATIE EUROPEENNE"
au-delà de l'actualité immédiate.
l'Autriche, l'Italie, l'Espagne et le Portugal.
75 F, 420 pages.
BON DE COMMANDE
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ment à l'ordre de PEC, 2, rue Richard-Lenoir, 93108 Montreuil.
brairie La Brèche, 9, rue de Tunis, 75011 Paris, où je passerai le prendre à sa parution.
pulation. » En faisant la critique de la
« retombée nationaliste » de TAngkar,
« l'alliance reconnaissions nous que étroite avec le Vietnam présentait certes des dangers objectifs » (danger de domination nationale), mais nous ajoutions que
« ces dangers étaient moins graves que ceux que font courir à la révolution cambodgienne le cours forcé et le repli autarcique décidé par la direction de l'Angkar. (21) »
L'histoire de la révolution cambodgienne doit être resituée dans son contexte régional, dans ses liens avec la révolution vietnamienne et les conflits sino-soviétique et sino-vietnamien. Le cours suivi doit être expliqué et non seulement exposé. La politique suivie par les diverses directions nationales en cause dans l'enévénements chainement des cambodgiens doit être analysée de façon critique, à commencer bien sûr par la politique du gouvernement américain dont il faut encore et toujours dénoncer la responsabilité historique en la matière. Mais on doit juger politiquement — et donc aussi humainement — ce qu'a été la direction Pol
Pot et ce qu'a été sa politique, ce qu'est encore aujourd'hui la direction Pol Pot, car elle est toujours présente et reconnue par les Nations Unies comme le représentant légitime du peuple khmer ...
Pierre ROUSSET
22 mars 1982.
21. Pierre Rousset. « Cambodge, questions sur la révolution ». Inprecor», première série, numéro 53 du 10 juin 1976.
Ce livre rassemble des textes où sont analysés sous différents angles conti-
Les pays traités sont : la Grande-Bretagne, la Suède, la RFA, la France,
En souscription à 60 francs. Mise en vente à sa parution en librairie à
1) Veuillez trouver ci-joint un chèque de 60 F et 7,50 F de port, soit 67,50 F. Règle-
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