....mais la bourgeoisie remporte la première manche
BELGIQUE
U début janvier jusqu'à la fin du mois de mars, la classe
A ouvrière belge a mené un combat sans précédent depuis
-la grève générale de décembre 1960 - janvier 1961. Son ob jectif était d'annuler un ensemble de mesures gouvernementales prises grâce à des « pouvoirs spéciaux » octroyés par le Parlement, et qui visaient un double but : opérer une redistribution radicale du revenu national au détriment du Travail et en faveur du Capital et, ce faisant, imposer une défaite politique au mouvement syndical. Cet ensemble de luttes a failli déboucher sur une grève générale en bonne et due forme. C'est la division de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) et le sabotage de la Fédération générale des travailleurs de Belgique
(FGTB) qui ont privé les travailleurs d'une victoire à la mesure de leur combativité.
Le « train » de mesures antisociales va donc passer, et il est indéniable que le gouvernement a gagné la première manche. Mais il est tout aussi indéniable que, pour le moment, la classe ouvrière n'est pas battue. Ce n'est pas une expression ri-
François VERCAMMEN
Le 5e gouvernement Martens, constitué très difficilement au lendemain des élections parlementaires anticipées du 8 novembre 1981, est le résultat du tournant politique de la bourgeoisie effectué à la mi-juin 1981. Tirant le bilan de la première montée des luttes ouvrières de l'hiver
1980-1981, qui signa l'échec de l'acceptation volontaire par les bureaucraties syndicales réformistes, d'une austérité plus radicale mais encore plus concertée, le patronat décidait de se défaire du mécanisme lourd et coûteux du débat parlementaire prôné par le gouvernement de collaboration de classes (auquel participaient les socialistes), et de la concertation sociale avec les syndicats. D'une politique d'austérité graduelle et concertée, il passait à l'austérité radicale et imposée.
Pour ce faire, il misait sur un atout : le 5e gouvernement Martens
- coalition des partis chrétiens (CVP et PSC) et des partis libéraux (PRL et PVV)
avait reçu l'appui de l'aile flamande du syndicat chrétien, le CSC, ce qui introduisait d'emblée une dangereuse division au sein de la classe ouvrière.
FGTB NATIONALE :
NI PROTESTATION
NI GREVE GENERALE
La question stratégique clé de la riposte ouvrière résidait dans le dépassement du développement inégal de la conscience, de la combativité et du degré d'organisation des travailleurs. Au cœur de cette stratégie se posait la nécessité de l'unité d'action entre la FGTB et la CSC, ce qui coïncidait largement avec l'unité n'a pas pu vraiment avoir lieu. d'action entre travailleurs wallons et flamands, du moment que la FGTB est majoritaire en Wallonie et la CSC en Flan-
Mais, face à la nature du gouverne. ment (un gouvernement bourgeois, homogéne et agressif), et face a l'ampleur de l'attaque tous azimuts contre les princi. pales conquêtes du mouvement ouvrier, seule l'unité d'action résolue de l'ensemble des travailleurs et la détermination d'aller jusqu'à la grève nationale et interprofessionnelle, pouvaient faire reculer ce gouvernement. Cela ne pouvait que déboucher sur la chute dudit gouvernement et, partant, soulevait dès le début la question de l'alternative en matière de programme et de gouvernement.
L'appareil national interprofessionnel de la FGTB (le courant du secrétaire général Debunne) avait tout de suite compris les données du problème. Il fallait rapidement s'opposer aussi bien aux « pouvoirs spéciaux » en tant que méthode de gouvernement, qu'au contenu mê me des mesures envisagées (index, sécurité sociale, salaires, licenciements dans les services publies ...). Mais il traçait d'emblée les limites du mouvement : ni simple protestation devenue aléatoire ni mouvement d'ensemble décidé à aller jusqu'au bout de son action. Car l'objectif auquel la bureaucratie syndicale de la FGTB restait — et reste - attachée, c'était le retour à une austérité équilibrée, graduelle et concertée. Comment résoudre ce probleme apparemment compliqué? Par le moyen d'une politique de pression sée et graduée, Debunne visait à entraîner la CSC flamande dans l'opposition au 5e gouvernement Martens. Calcul politiquement fondé, ... sauf que pour y arriver tuelle : à part les sidérurgistes, engagés dans un combat au finish (« notre dernier combat » comme certains d'entre eux le disaient), les travailleurs ont le net sentiment que le combat
En effet, la bourgeoisie est engagée dans une offensive d'austérité de longue haleine. Elle devra la poursuivre, même si elle fera le maximum pour ne pas « provoquer » la classe ouvrière. A travers de nouvelles rationalisations de l'appareil de production, de nouvelles coupes dans le budget de l'Etat, elle va exiger de nouveaux sacrifices de la part du monde du travail.
Or, la conclusion générale qui se dégage des trois mois de luttes intenses, c'est plutôt un renforcement des organisations ouvrières, une radicalisation des formes de lutte, une politisation très large de milliers de travailleurs d'avant-garde, une opposition croissante au sein des syndicats contre la bureaucratie, une audience accrue pour les organisations révolutionnaires.
Mais, pour le moment, on est entré dans le creux de la vague, tandis que s'engage partout le débat politique.
cette fois-ci, il fallait tout un arsenal de moyens qui, tous, renvoyaient à l'action directe des travailleurs. En effet, la direction flamande de la CSC était fermement décidée à maintenir le 5e gouvernement
Martens en place. Malgré le fait qu'elle fut pratiquement isolée à trois reprises dans le mouvement syndical face au bloc de la
FGTB nationale et de la CSC wallonne, elle tint jusqu'au bout. Ainsi, la division de la CSC flamande et le refus d'une riposte radicale et globale de la part de la
FGTB nationale et wallonne s'épaulaient mutuellement pour faire échouer les aspirations des travailleurs.
A la fin du mois de janvier, la direction nationale de la FGTB lançait prudemment le mouvement. Ce faisant, elle enclenchait une dialectique particulière qui caractérise le mouvement belge, et dont les acteurs étaient les suivants : une classe ouvrière nombreuse et combative, des organisations
85%), une avant-garde ouvrière et syndiinsolente, cale appareil un différencié, non homogène.
A travers plusieurs phases englobant de plus en plus de travailleurs, en progressant dans l'unité d'action à la base, en utilisant des méthodes de lutte de plus en plus audacieuses, en débordant par moments l'appareil bureaucratique, les travailleurs allaient dépasser les limites initiales de la stratégie réformiste pour déboucher, fin mars, à une situation de pré- grève générale dans le pays.
Contrairement à la grève générale de
1960-1961, ce n'était donc pas là le résultat d'une explosion sociale débordant rapidement les appareils bureaucratiques et fixant tout de suite (en fait après quel-
ques jours) l'alignement des forces engagées dans le combat. Cette nouvelle montée des luttes ouvrières était le résultat d'un cheminement par paliers, éliminant à chaque pas les obstacles à sa progression, pour arriver finalement à la convergence pratique de trois composantes relativement indépendantes :
- des luttes, des actions et des grèves revendicatives sectorielles dures, dont celdes sidérurgistes ont joué un rôle essentiel comme foyer d'agitation en Wallonie, et celles des cheminots ont joué le rôle crucial d'agent de diffusion de l'agitation sociale entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles.
June grève générale rampante en Wallonie, avec des poussées successives à Liège, Mons-Borinage et Charleroi.
des progrès (en définitive trop lents) dans l'unité d'action entre la FGTB et la CSC en Flandre
On peut distinguer les sept phases suivantes dans le déroulement de la lutte :
1. - Jusqu'à la grève nationale interprofessionnelle du 8 février. La tentative de l'appareil national de la FGTB pour créer l'unité d'action entre la FGTB et la CSC échoue , la grève, devenue inévitable, implique la seule Wallonie où elle est générale mais passive, tandis qu'ailleurs, seuls les syndiqués de la FGTB débrayent.
2.- Du 8 au 22 février. La pression s'accentue sur la CSC flamande, qui est parvenue à empêcher la grève générale en Flandre, mais au prix d'une rupture avec la CSC wallonne. Le gouvernement tente de canaliser vers la conciliation sociale le mouvement qui débute, mais il échoue.
3.- Du 22 février à début mars. Poussée vers la grève générale, principale. ment à Liège, ce qui marque le dépassement du caractère « revendicatif » du combat. Au même moment, la direction nationale de la FGTB diminue sa pression sur la CSC et abandonne implicitement la
Manifestation FGTB-CSC lors de la grève générale du 8 féurier 1982. (DR) revendication sur l'index. En Wallonie, la FGTB refuse d'organiser la grève générale. C'est un premier moment crucial qui est ainsi raté.
4.- Début mars jusqu'au 15 mars. La CSC parvient de nouveau à se soustraire à l'unité d'action, notamment à cause du freinage de l'extension des grèves en Wallonie par la FGTB ; celle-ci relance les grè. ves tournantes de 24 heures, mais sans leur donner la perspective de lutte
5.- A partir du 15 mars. La CSC nationale bascule dans l'opposition, permettant ainsi aux secteurs les plus combatifs en son sein (métallurgie, employés) de rejoindre les grèves de la FGTB : l'unité d'action FGTB-CSC progresse en Flandre, comblant progressivement le retard avec la Wallonie.
6. - A partir du 22 mars. Nouvelle poussée organisée vers la grève générale en Wallonie (Mons-Borinage, ...), combattue farouchement par l'appareil de la FGTB. Possibilité d'une manifestation nationale en front commun syndical FGTB-CSC, ce qui aurait eu une importance décisive le mouvement gréviste en Flandre.
7.- 25-26-27 mars. Comprenant ce danger, la CSC fait tout pour casser l'unité d'action nationale et interprofessionnelle, et la FGTB wallonne se démène pour casser la grève générale rampante. Chacune des deux directions joue son rôle pour empêcher l'unification des luttes cours, et done leur transcroissance en une véritable grève générale.
Une occasion importante est ainsi ratée. Il faut se poser la question du pourquoi, en tenant compte du fait que la bureaucratie syndicale allait de toute façon faire l'impossible pour empêcher la grève générale, et que les travailleurs avaient mille raisons, vu l'importance de l'agression sociale dont ils étaient victimes, de lutter jusqu'au bout. La réponse qui peut être avancée est la suivante : vu l'énorme poids du chômage, le mouvement réel des travailleurs a manqué, au départ, ressort et d'un élan intrinsèques suffisants pour dépasser à temps l'inertie provoquée par la bureaucratie syndicale qui, elle, misait à fond sur l'inégalité du développement de l'activité revendicative entre les travailleurs flamands et wallons, et entre la FGTB et la CSC.
Les traits dominants du mouvement n'ont été ni une poussée de la base ni une explosion sociale, capables d'imposer rapidement leur loi aux structures syndicales sans attendre le feu vert des directions. Pourtant, poussée à la base et explosion
- c'est-à-dire des débordements pratiques - étaient réels bien sûr, mais dans la tête des travailleurs les le débordement devait être orienté en direction des structures organisées du mouvement syndical pour y être monnayé contre une tactique adéquate. Pour vraiment aller jusqu'au bout, les travailleurs attendaient les mots d'ordre de leurs organisations. Et ils voulaient que le combat soit mené dans l'unité, condition impérieuse de l'efficacité face à un gouvernement bourgeois dur et un chômage
La dialectique dominante du mouvement ne se jouait pas entre la classe ouvrière et les structures syndicales mais, au sein de celles-ci, entre les délégués syndicaux de base (et parfois certains secteurs de l'appareil) et la bureaucratie syndicale. Le rôle décisif incombait done aux délégués syndicaux et à certains travailleurs combatifs, qui devaient à la fois entraîner et donner confiance à la base ouvrière, et combattre la politique de division et de sabotage de la bureaucratie syndicale. Ce rôle, quant à son contenu, consistait à élaborer une tactique sophistiquée, dans le but de réaliser l'unité d'action sur le terrain, tout en se battant pour élargir le mouvement avec l'aval officiel du mouvement syndical, sans prêter le flanc à la répression patronale et bureaucratique.
Là où ces conditions ont été un tant soit peu réalisées, les travailleurs ont fait la preuve d'une capacité d'initiative enthousiasmante, y compris en Flandre. Une autre conséquence non moins impor tante de cette lutte, c'est une prise de conscience politique sans précédent et d'une ampleur inégalée de certaines questions centrales, comme le rôle des banques et des holdings dans la crise, le rôle de la social-démocratie totalement absente de ce combat, la nécessité d'un débouché politique autre qu'un nouveau gouvernement de collaboration de classe (PS-SP avec le CVP-PSC), ou le rôle différencié des bureaucraties des deux centrales syndicales
C'est autour de la stratégie ouvrière face à la crise que le débat fait rage car, sous le prétexte d'innover en matière de méthodes de lutte, la bureaucratie syndicale prépare la liquidation de la perspective d'une lutte d'ensemble de toute la classe ouvrière pour ses revendications immédiates contre l'austérité.
François VERCAMMEN Bruxelles, ler avril 1982.
L'aspiration à l'unité syndicale était présente dans les récentes mobilisations ouvriêres. (DRI
UNITE
CSC-FGTB
EENHEID
ABVV-ACU