Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Premiers éléments de réponse à Jacek Kuron

· Inprecor n° 123, 19 avril 1982 · p. 24-25 · 2 157 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Stalinisme URSS et Russie

Jacek Kuron est l'un des représentants les plus connus de l'opposition, polonaise dans son pays comme à l'étran-

En 1964, jeune militant du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), il a écrit, en collaboration avec Karol Modzelewski, une Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais dans laquelle il présentait un point de vue proche de celui des marxistes révolutionnaires et qu'il devait modifier par la

En 1976, il a fait partie de la poignée de militants courageux qui, en fondant le Comité de défense des ouvriers (KOR), ont donné l'impulsion au processus de re. composition du mouvement ouvrier po.

En 1980, il a été de ceux qui se sont engagés à fond dans le soutien au mouve-

Après les accords de Gdansk, il est devenu l'un des conseillers les plus écoutés de Solidarité. Il paie aujourd'hui son engagement par son internement dans le camp de Bialoleka. Tout en engageant un débat polémique avec lui, nous sommes conscients de nous troumême bord face à un ennemi commun. Nous le faisons, convaincus que seule la discussion la plus large et la plus ouverte possible, respectant le pluralisme politique, aidera les travailleurs polonais à surmonter l'échec du 13 décembre et à trouver les voies menant à la victoire. Appel à une grève d'une heure. (DR) 16.01.1981. 12°- 13°° 1-godzinny

STRAK

PROTESTACKINY REGIONU MALOPOLSKA MKZ

SOLiDARNOSE

MALOPOLSKA

Premiers éléments

La plupart des écrits de la résistance qui nous sont parvenus se penchent sur les raisons de la défaite du 13 décembre. Tous insistent sur la surprise qu'a constitué l'attaque de l'armée polonaise. Tout soulignent que les travailleurs, nourris durant des mois de discours sur la nécessité du compromis et de l'entente nationale, ne s'attendaient pas, comme Adam Michnik, à un « conflit pour le pouvoir », mais à un conflit sur les « moyens de l'exercer » (1).

Ce phénomène de surprise - dont Jacek Kuron ne souffle mot - est un élément essentiel sans lequel il est impossible d'expliquer le succès du coup force de la junte militaire face à 10 millions de personnes organisées dans Solidarité. Il faut donc se demander pourquoi les travailleurs ont été surpris, quelles ont été les erreurs commises, et tenter d'en tirer les leçons.

La première, c'est que l'adversaire auquel le mouvement de masse se trouve confronté n'est pas seulement celui qu'in-

Il ne s'agit pas, comme il l'affirme, d'un occupant privé de toute racine sociale, d'un simple agent de l'URSS qui contrôle le pays. Certes, des liens historiques et des intérêts communs évidents lient aujourd'hui le général Jaruzelski au Kremlin, comme Boleslas Bierut, Wladislaw Gomulka, Edward Gierek ou Stanislaw Kania lui étaient liés hier. Pour autant, la bureaucratie polonaise n'est pas un simple agent de la bureaucratie sovié-

En près de quatre décennies de pouvoir établi grâce à l'appui de l'armée s'est structurée en tant que couche sociale et a développé ses intérêts propres

Ce sont d'abord les intérêts de la caste au pouvoir en Pologne même qui se sont vus mis en cause par l'apparition sur la scène politique d'une organisation indé. pendante des travailleurs. Et les bureaucrates étaient prêts à se défendre par tous les moyens, comme l'a montré le coup de force. Lorsqu'ils se sont sentis rassurés, après le 13 décembre, il est devenu évident qu'ils représentaient un groupe certes minoritaire au sein de la société, mais un groupe de plusieurs centaines de milliers de personnes décidées à prendre leur revanche. S'il y a une guerre en Pologne, guerre menée par la bureaucratie contre la classe ouvrière et ses alliés, c'est d'une guerre civile dont il s'agit. Face à cela, l'URSS n'est pas neutre bien entendu. Elle a choisi son camp et elle l'aide par tous les moyens, mais elle n'est pas enga gée physiquement dans le moins jusqu'ici. Dire le contraire reviendrait à sous-estimer l'adversaire que l'on a

Deuxièmement, le fait que la guerre soit menée par des soldats polonais, qui n'ont pas grand chose à y gagner, doit nous amener à réfléchir sur l'absence de travail de Solidarité en direction de l'armée avant le coup de force, alors qu'il aurait été possible de gagner un très grand nombre de soldats à la cause de leurs frères, de leurs parents qui se battaient pour l'établissement d'une société radicalement différente. Et cela doit nous amener à réfléchir également sur les faiblesses actuelles de l'ennemi.

Comme dans toute guerre civile, le développement de la résistance ne peut que conduire à l'isolement croissant de la classe privilégiée qui a déclaré la guerre au reste de la société. L'insolence croissante des travailleurs qui relèvent la tête ne peut que semer le doute dans les esprits de ceux qui servent de main-d'œuvre à la répression. Les soldats, s'ils sentent les travailleurs décidés non pas à chercher un modus vivendi avec leurs maîtres mais à le renverser, peuvent changer de camp : les quelques exemples d'insubordination qui ont été rapportés par la presse indé pendante durant les premiers mois de l'état de guerre témoignent qu'une telle possibilité existe. Là-dessus, Jacek Kuron

De même, il reste totalement silencieux sur le rôle central de la classe ouvrière dans le développement d'un mouvement de masse pour une société autogestionnaire avant le coup de force, comme sur son rôle central dans l'organisation du mouvement de résistance après le 13 décembre.

Lorsqu'il parle de « tous ceux dont la voix compte en Pologne », il souligne le rôle de l'épiscopat, des intellectuels, des hommes de science et de culture qui sont favorables au compromis, mais il ne dit rien du rôle des ouvriers. Et ce n'est certainement pas un hasard

Car ce sur quoi il insiste, en effet, face à l'inéluctabilité d'une explosion sociale qu'il prévoit comme un événement à court terme, c'est sur la nécessité d'un compromis. Quels que soient les doutes que l'on puisse avoir sur son pronostic, ce

1. Adam Michnik, Der Spiegel, Francfort-sur-le-Main, numéro 10, 8 mars 1982. Ce texte a été reproduit. pour ses passages essentiels. dans le Matin de Paris, mercredi 24 mars 1982

Page 25

qui frappe surtout, c'est l'incohérence de la solution qu'il propose. D'une part, et plutôt que de se répandre en discours sur les vertus du pacifisme, il met l'accent sur l'importance d'un mouvement de résistance massif et organisé pour créer un rapport de forces favorable aux leurs. Et, sur ce point, nous sommes entièrement d'accord avec lui. Mais, en même temps, il préconise une politique d'autolimitation, suggérant que les masses devront s'en remettre à leur direction pour décider du moment où s'arrêter.

Ce qu'il propose, c'est un compromis qui redonnerait « au camp gouvernemental un mandat social qui lui fait défaut demême que les bureaucrates ont dévoilé leur véritable visage le 13 décembre et qu'ils s'avèrent incapables jusqu'ici d'imposer la normalisation qui était leur objectif déclaré.

De plus, Jacek Kuron ne dit pas sur quoi doit porter ce compromis. Il reste singulièrement silencieux sur les exigences mises en avant par les nombreuses déclarations de la direction clandestine de Solidarité énumérant les conditions pour une « véritable entente nationale » et qui détermination à refuser toute perspective de conciliation en de. hors du rétablissement de toutes les libertés démocratiques et syndicales et du droit d'organisation indépendante des travailleurs. Or, l'atomisation de la société, et de la classe ouvrière en particulier, est un élément clef de la domination bureaucratique. C'est ce qui rend impossible toute coexistence prolongée du pouvoir bureaucratique avec une forme d'organisation sociale de masse, indépendante

Certes, dans leur lutte, les travailleurs peuvent être amenés à passer des compromis avec le pouvoir, tels les accords de Gdansk en août 1980, ou l'accord sur les samedis libres en janvier 1981. Ces compromis étaient l'expression du rapport des forces à un moment donné et de la certi. tude de Solidarité qu'il pourrait utiliser le répit obtenu pour renforcer l'organisation des travailleurs et repartir plus fort, mieux organisé, vers les combats futurs. De tels compromis tactiques sont non seulement inévitables mais nécessaires. Dix millions de travailleurs ne sont pas une armée disciplinée que quelques génépeuvent manœuvrer connaissent la suite des opérations. Leur force vient de leur conviction et de leur compréhension de la situation. Et c'est pour cela qu'ils ont besoin de répit, pour que chacun puisse saisir ce qui est en train de ce passer et qui va se passer.

Mais il est important de souligner que de tels compromis sont passagers, qu'ils ne constituent pas la victoire finale, mais appelant d'autres Nombre de militants de Solidarité avaient cru que l'acquis des accords de Gdansk d'août 1980 était définitif, que seul « le danger soviétique imposait à la société de mettre sous le boisseau une partie importante de ses aspirations » (Jacek Kuron). Le 13 décembre a démenti cette illusion.

« Solidarité, écrit Adam était un danger mortel pour l'appareil du pouvoir. Il liquidait le principe idéologique communiste (nous dirions stalinien) selon lequel le parti communiste est le représentant de la classe ouvrière. » De ce fait, il privait le pouvoir bureaucratique de toute légitimité. Or, un pouvoir illégitime ne peut subsister qu'en s'appuyant sur la répression. C'est en cela qu'il ne peut y avoir de compromis stratégique entre la société et la bureaucratie : toute coexistence avec une organisation indé pendante des travailleurs mine le pouvoir de cette dernière. Fonder la stratégie de la résistance sur la recherche d'un compromis - comme le propose Jacek Kuron — ne peut donc que conduire à de graves échecs, car un tel compromis est utopique. Qu'on le veuille ou non, cela implique de vider l'organisation indépendante de son contenu. C'est-à-dire, en dernière analyse, de lui precher la soumission.

Cela, Jacek Kuron ne le tait pas puisqu il propose au contraire de se préparer à un soulevement. Mais il parait obnubilé par l'idée de savoir comment terminner le mouvement plus que par celle de savoir comment le faire démarrer. Cela ressort en particulier du peu de cas qui'il des ouvriers et des perspectives de mobilisation qui pourraient leur permettre de se réorganiser.

Ce qui influence sa démarche jourd'hui comme avant le coup de force - c'est la crainte de l'intervention so. viétique. Or cette intervention n'est pas jouée. Elle est du domaine du possible, pour ne pas dire du probable, mais la décision finale de la bureaucratie soviétique dépendra fortement du rapport de forces concret établi à un moment donné, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.

La bureaucratie polonaise, elle non l'existence de Solidarité. Elle l'a pourtant « supporté » durant un an et demi... La force des travailleurs polonais, en cas de confrontation avec la bureaucratie soviétique, résidera dans leur capacité comprendre la situation et le rapport de forces, dans l'adhésion de la classe ouvrière au projet de construction d'une république autogérée mis en avant par le ler Congrès national de Solidarité, dans les liens du mouvement ouvrier polonais avec le mouvement ouvrier et révolutionnaire international. Mais, dans cette lutte, comme dans toute lutte, le résultat n'est pas donné d'avance.

La seule alternative pour éviter l'intervention soviétique, ce serait de ne rien faire en tirant la conclusion que Solidarité est allé trop loin, et qu'après les expériences de 1956 en Hongrie et de 1968 en Tchécoslovaquie, on ne peut que constater l'impossibilité de batailles victorieuses pour la constitution d'organisations indépendantes dans les Etats ouvriers dominés par la bureaucratie stalinienne.

Ce n'est pas la logique de Jacek Kuron, qui sait par ailleurs que la classe ouvrière polonaise n'est pas prête à subir passivement l'occupation de la junte militaire. Mais c'est là qu'apparaît la contradiction la plus évidente de son texte.

tirer les conclusions qui s'imposent après la grave défaite du 13 décembre, Jacek Kuron reprend le schéma qu'il a développé depuis août 1980, entretenant l'illusion que c'est la nation polonaise tout entière qui se trouve opposée à l'ennemi russe et à ses agents directs dans le pays.

repart de l'erreur qui avait été le fondement de la « stratégie » d'autolimide la révolution polonaise qu'il Affrontements avec la milice à Gansh le 15 décembre 1981. (DR) avait contribue à propager et qui était a la base de l'idée de rechercher une « entente nationale » avec le général Jaruzelski, tentative dont on sait qu'elle a permis à ce dernier d'endormir la vigilance des travailleurs et de parachever les préparatifs de son coup d'Etat.

« Solidarité ne s'attendait pas au coup d'Etat et a été surpris. La responsabilité en incombe non pas aux travailleurs, mais à ceux qui - comme l'auteur de ces lignes — étaient amenés, par leur production intellectuelle, à élaborer une conception politique du syndicat », écrit Adam Michnik dans le texte qu'il a fait parvenir depuis son camp d'internement.

Nous nous devons tous aujourd'hui de réexaminer nos écrits précédents à la lumière de la douloureuse lecon de décembre. C'est la condition pour ne pas répéter les erreurs commises antérieure-

Jacek Kuron ne le fait pas. Ses propositions actuelles sont cohérentes avec ses erreurs précédentes. Il n'est que temps de changer d'analyse.

Jacqueline ALLIO 6 avril 1982.

Une erreur sur cette page ?