Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CAMBODGE

Les avatars du « communisme national »

· Inprecor n° 125, 3 mai 1982 · p. 26-31 · 6 526 mots

Indochine Chine URSS et Russie Stalinisme

AR son radicalisme sanglant et l'évolution de sa politique aans la derniere phase delle de tenne tout — après la prise du pouvoir, la direction Pol Pot du

Parti communiste du Kampuchea (PCK) représente un cas largement unique dans l'histoire du mouvement communiste international (1).

Pour comprendre l'histoire de la constitution de cette équipe dirigeante, il faut tenir compte de l'histoire très particulière du communisme khmer et des contradictions propres qui se sont manifestées entre les processus révolutionnaires du Cambodge et du Vietnam.

Pourtant, le cours dramatique de la

Pierre ROUSSET

Le cours suivi par la révolution et le

Parti communiste cambodgiens pose très directement un ensemble de problèmes enchevêtrés concernant les relations entre processus révolutionnaires nationaux et régionaux ; entre droits nationaux, nationalisme des masses et nationalisme des partis ; entre la crise du « camp socialiste » et les conditions de développement

LE CAMBODGE DES ANNEES

SOCIALES DE LA REVOLUTION

A l'arrière-plan des contradictions qui se sont manifestées au sein des luttes révolutionnaires en Indochine, on trouve un problème objectif : le Vietnam était, avec la Chine, le pays de la région où les conditions, à la fois nationales et sociales, du combat révolutionnaire sont arrivées le plus précocement à maturité. C'était loin d'être le cas au Cambodge. Pourtant, la constitution de l'ensemble colonial indochinois, puis le déroulement de conflits militaires successifs et de grande envergure, ont rendu étroitement interdépendantes les luttes de libération au

Vietnam et au Cambodge.

cours de la révolution cambodgienne a été largement accéléré par le contexte ré-

Au sortir de la première guerre d'Indépendance en 1954, le mouvement communiste cambodgien bénéficie d'une influence réelle. Néanmoins, l'autorité du régime du prince Norodom Sihanouk pas massivement et directement contestée et les tensions sociales restent encore relativement faibles dans le pays.

Compte tenu d'une faible densité démographique (31,6 habitants au rurale du royaume n'est pas minée par une rareté générale de terres cultivables. L'urbanisation n'a encore touché que la surface de la société cambodgienne et le monde urbain ou nationale et le « monde socialiste ». révolution cambo- chaine étude. des luttes de libération nationale ; entre l'établissement de nouveaux régimes révolutionnaires et les conflits entre les Etats ouvriers bureaucratisés.

Mais, pour comprendre comment ces rapports se sont exprimés au Cambodge, il faut rappeler ce qu'était ce pays dans les années 1960, quand la direction khmère rouge s'est retrouvée à la tête du PCK, et en 1975, quand le nouveau régime s'est mis en place. 1960 ET 1970 : LES RACINES ouvrier est largement composé de NonKhmers. La concentration de la propriété foncière ne s'est, dans l'ensemble, pas encore développée et la petite propriété paysanne domine toujours.

Certes, a pu noter le géographe Jean Delvert, « quelques nuances doivent etre apportées au tableau traditionnel de la societé paysanne cambodgienne, societé de petits paysans propriétaires. Il existe quelques régions où la propriété moyenne est assez forte (...), mais il ne s'agit-là que de faits d'importance régionale. Dans les régions les plus peuplées, 90 à 100 % des paysans sont propriétaires (2). » La très profonde crise agraire qui secoue, dès les années 1920 et 1930, le Vietnam et la Chine n'existe pas dans le Cambodge des années 1960.

Pourtant, des luttes paysannes se déroulent et, en 1967, un ensemble de soulèvements se produit, dont le principal est connu sous le nom te de Samlaut. Ben Kiernan offre un tableau saisissant de la crise qui secoue alors le royaume : insurrections locales, répression militaire brutale, manifestations étudiantes de solidarité, rôle actif du mouvement communiste, ques, crise gouvernementale. La révolte de Samlaut illustre l'instabilité nouvelle du régime Sihanouk, la montée de tensions sociales inconnues jusqu'alors, et dgienne et la violence de la crise sino-indochinoise expriment aussi sous une forme aiguë des problèmes généraux auxquels se voient aujourd'hui confrontés les mouvements de libération

Il importe donc pour les militants révolutionnaires de tenter de tirer les leçons politiques de l'expérience cambodgienne, leçons dont la portée dépasse le seul cadre indochinois.

C'est à l'analyse des causes de la crise cambodgienne et de ses leçons politiques que s'attache l'article qui suit. L'évolution actuelle de la situation au Cambodge fera l'objet d'une prol'impact socio-économique de la guerre du Vietnam sur le Cambodge (3).

Mais ces explosions sociales dans la paysannerie sont liées à des développements économiques récents (début et milieu des années 1960) comme à l'intervention de l'armée visant à imposer des réquisitions de riz. On assiste probablement alors au début d'une longue transition de paysannes traditionnelles à l'autorité étatique (fonctionnaires, armée) à des luttes sociales modernes s'attaquant aux mécanismes profonds de l'économie néocoloniale du royaume.

rôle actif joué par le Parti communiste du

Kampuchea (PCK) ne contredit pas ce tableau : les exemples birman et thailandais montrent comment des guérillas communistes peuvent s'affirmer parfois durant plus d'une décennie sans que soit dépassé le cadre localiste et traditionnel de la résistance armée, sans que s'engage une dynamique sociale révolutionnaire d'enver-

Si cette dynamique s'engage finalement rapidement au Cambodge, cela est dû largement à l'intégration forcée du pays dans le processus régional de guerres et de révolutions après le coup d'Etat du général Lon Nol, le 18 mars 1970, et le renversement du prince Norodom nouk. En conséquence, le poids relatif des facteurs extérieurs dans l'engagement d'un processus révolutionnaire bodge est très grand, la base sociale d'une

* Le radicalisme sanglant du régime khmer rouge », Inprecor numé-

Jean Delvert, le Paysan cambodgien,

Mouton, Paris, 1961, p. 501 et 509. Voir aussi

Alain Forest, le Cambodge et la colonisation francaise, l'Harmattan, 1980, p. 335.

3. Ben Kiernan,

« The Samlaut Rebellion and its Aftermath, 1967-1970 : The Origine of

Cambodia's Liberation Movement », Center of

Southeast Asian Studies, Université de Monash,

Australie, Working Papers numéro 4 et 5. Publié en français sous forme remaniée dans Serge

Thion, Ben Kiernan, Khmers rouges, Albin Mi-

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transcroissance socialiste de la révolution khmère est très étroite, l'expérience de luttes de classes modernes est faible, tant dans la paysannerie que dans le maigre prolétariat.

A ces données générales s'ajoute l'impact de ce que fut la guerre américaine. Le pays est d'emblée plongé dans une guerre de grande envergure. La population est frappée sans préparation par les combats et surtout par les terribles bombardements de 1973 : la flotte aérienne US d'Indochine tout entière s'attaque systématiquement, 6 mois durant, de mars à août, aux zones de population dense, provoquant probablement un véritable traumatisme social et politique (4). En effet, seulement la paysannerie khmère avait peu de traditions de luttes collectives, mais, en plus, à en croire Jean Delvert, elle avait peu de traditions d'organisation sociale en général : « Le paysan n'est pas individualiste : il pratique volontiers toutes sortes d'entraides (mais non codifiées); il s'associe à toutes les fêtes religieuses collectives. Mais il n'est encadré par aucune structure traditionnelle. (...) L'absence de toute organisation de base mettait d'autorité la paysannerie cambodgienne entre les mains des fonctionnaires. (5) » De même, elle a dû laisser les paysans particulièrement désarmés à la guerre aérienne de destruction décidée à Washington (et plus tard face à la répression déclenchée par la direction Pol Pot).

L'intelligentsia au Cambodge est, elle aussi, faible. Les intellectuels de gauche ont souvent été durement réprimés sous le régime Sihanouk et l'intelligentsia a été systématiquement abêtie par l'instauration d'un régime autocratique exigeant l'abandon de tout esprit critique à l'égard du « prince » et un avilissement général face au pouvoir personnel de Norodom Sihanouk.

Plusieurs traits de la révolution cambodgienne plongent probablement leurs racines dans la structure socio-économique du Cambodge des années 1960-1970, à commencer par le caractère particulièrement substitutiste du parti et de l'armée khmers rouges par rapport à la population. A commencer aussi par la tentative de faire usage de la terreur, et de la terreur de masse si besoin, pour consolider un nouveau pouvoir socialement très faible. Les échecs de la politique économique du nouveau régime Pol Pot s'expliquent aussi partiellement par l'ignorance de traits essentiels de la paysannerie

Cette dernière, par exemple, avait perdu depuis des siècles les traditions d'irrigation du royaume d'Angkor (IXe-XVe

Du fait du développement de la révolution coloniale, de l'idée maoïste (et populiste) de la « page blanche » (selon laquelle il est plus facile d'inserire le socialisme sur la « page vierge » d'un pays pauvre), on a souvent négligé l'importance des données socio-économiques objectipermet de comprendre la consolidation au Cambodge du régime Sihanouk dès 1953-1954 et son succès momentané, alors que des tentatives similaires ont échoué au Vietnam. Or, l'existence de ce régime « nationaliste » et « neutre » a poqué l'émergence de contradictions objectives entre les processus révolutionnaires au Cambodge et au Sud-Vietnam dans les années 1960.

Le sihanoukisme est un régime bourgeois, néocolonial, autoritaire (il impose siècles) et elle pratiquait généralement la culture du riz « sous pluie ». Le Kampuchea démocratique a imposé à sa population la mise en œuvre de gigantesques travaux d'irrigation réalisés à marche forcée. Le bouleversement du paysage a été, en quelques années, considérable dans les campagnes. Mais les travaux d'irrigation ne s'improvisent pas, surtout quand on élimine les ingénieurs des ponts et chaussées et les agronomes. Si des canaux creusés alors sont aujourd'hui toujours utilisables ou peuvent être renforcés, beaucoup d'autres travaux ont été détruits ou ont dû être comblés : digues favorisant le refoulement des eaux ou les inondations, etc. Là encore, le système politico-économique mis en place par la direction Pol Pot n'a pas « fonctionné ». RÉVOLUTIONS CAMBODGIENNE ET VIETNAMIENNE : DES CONTRADICTIONS un parti unique, le Sangkum), au culte de la personnalité hypertrophié, dont l'idéo. logie officielle (le « socialisme bouddhique ») est particulièrement insipide et s'insère dans les structures théocratiques traditionnelles du pays. Mais Norodom Sihanouk prendra aussi, en 1963 tout particulièrement, de vastes mesures de nationalisation de l'économie. L'influence du prince reste profonde dans le monde rural, même quand elle s'est évanouie dans les villes, et ce jusqu'en 1970 (6).

4. William Shawcross. Sideshow, Andre Deutsh, London, 1979, p. 263-264.

5. Jean Delvert, « La paysannerie khmère avant 1970 , dans Mondes en développement, numéro 28, 1979. p. 741-742

6. On trouvera une étude de l'influence de Norodom Sihanouk et du PCK au sein de la paysannerie cambodgienne. au moment du coup d'Etat de Lon Nol, dans Ben Kiernan, « The Peasant Uprising in Kampuchea », Jour nal of Contemporary Asia, volume 9, numéro 3, 1979 Un pays dévasté par l'impérialisme et la guerre. (DR)

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Cela explique que des intellectuels liés au PCK (Hou Youn, Hu Nim et Khieu Samphan) soient rentrés pour un temps dans le Sangkum et le gouvernement ; cela explique aussi que le PCK ait dû, après le renversement de Norodom Sihanouk en 1970, s'allier avec lui pour fonder le Front uni national du Kampuchea (FUNK).

Surtout, la politique « neutraliste » de Norodom Sihanouk prendra une réelle importance sur le plan régional, tout particulièrement après le début des bombardements américains du Nord-Vietnam à partir du 5 février 1965, et le débarquement des marines à Danang le 6 mars. L'un des principaux objectifs militaires américains est d'isoler le Front national de libération (FNL) au Sud-Vietnam de ses arrières au Nord et de ses contacts extérieurs. Face au déclenchement de l'escalade américaine au Vietnam, la question cambodgienne devient essentielle pour le C'est le moment où Norodom Sihanouk rapport à l'intervention impérialiste : le général de Gaulle vient prononcer son fameux « discours de Phnom Penh » ; Norodom Sihanouk accueille la Ire Conférence des peuples indochinois; il rompt ses relations diplomatiques avec les EtatsUnis et reconnaît de jure la République démocratique (RDVN) et le FNL. La fameuse « piste Ho Chi Minh » passe pour une part par le Cambodge. Les forces vietnamiennes bénéficient de « sanctuaires » du côté cambodgien de la frontière et elles peuvent se ravitailler en riz et en armes sur place ou via le port de Kompong Som. Pour résister à l'encerclement américain et pour préparer l'offensive du Têt de 1968, les Vietnamiens ont besoin du Cambodge ..., donc de bonnes relations avec Norodom

C'est exactement à ce moment que les rébellions paysannes de la fin 1967 -début 1968 éclatent, que la répression du régime à l'encontre de la gauche se durcit, que le PCK se pose le problème de renforcer ses forces armées dans les campagnes. Norodom Sihanouk accuse bientôt les Vietnamiens d'être derrière le regain d'activité des Khmers rouges. Pourtant, le PCV, soucieux avant tout de ne pas repousser Norodom Sihanouk vers les Américains et n'espérant pas un développement suffisamment rapide des luttes révolutionnaires compte tenu des échéances rapprochées au Sud-Vietnam, n'a probablement fourni au PCK qu'une aide limitée et lui a probablement prêché la modération.

Il n'est pas facile de savoir aujourd'hui ce qu'ont été réellement sur cette question les attitudes du PCV et du PCK Des divergences durables semblent notamment s'être manifestées au sein du Parti communiste du Kampuchea (PCK). La fraction Pol Pot n'était apparemment pas si offensive que cela, puisque le Livre noir publié par Phnom Penh pour retracer l'histoire des relations CambodgeVietnam note qu'en 1969 le Comité central « a critiqué les déclarations des intellectuels qui ont rejoint le maquis et attaqué Samdech Norodom Sihanouk. Il estimait que ces déclarations étaient contraires à la ligne du parti ... (7) ». Par ailleurs, une Histoire du PCK publiée en 1973, par une autre fraction que celle de Pol Pot ; de toute évidence, « inclut dans sa liste des victoires importantes remportées dans les années 1960, le rejet de l'aide américaine par Norodom Sihanouk en 1963, la rupture des relations diplomatiques avec Washington en 1965 et la démission du premier gouvernement Lon Nol en 1967. Il s'agit-là d'une analyse nettement différente des positions que le groupe Pol Pol adopte dans le Livre noir (8) ». Il est d'autant plus difficile de se faire une idée précise de ce que furent les différends entre le PCK et le PCV à l'époque, que bodgien était éclaté et régionalisé.

Cependant, on peut conclure, avec Steve Heder, que les contradictions entre

PCK sont « devenues plus aiguës » à la fin des années 1960. « Le PCV croyait probablement que le PCK pourrait résoudre la contradiction (entre les besoins de la lutte au Sud-Vietnam et ceux de la lutte au Cambodge) par quelques variations tactiques sur le theme du front uni. Le PCK croyait probablement qu'une telle tactique ne marcherait pas. Chaque parti a perçu l'autre comme ne pensant qu'en fonction de ses intérêts propres. (9) »

Il est fréquent qu'un processus régional de luttes révolutionnaires se développe de façon inégale et laisse place à des contradictions conflits d'intérêts immédiats entre ses diverses composantes. Cela soumet à rude épreuve la solidarité des partis placés à la tête des luttes nationales. Si la qualité des rapports politiques entre ces partis n'est pas suffisante, de telles épreuves risquent fort d'accentuer les antagonismes nationaux entre mouvements. Or, en Indochine, ces contradictions se sont affirmées alors que le PCV comme le PCK, bien que

LE POIDS DE LA « REALPOLITIK » BUREAUCRATIQUE SUR LA REVOLUTION CAMBODGIENNE C'est très tôt que la future direction Pol Pot du PCK a dû être marquée par le poids de la Realpolitik bureaucratique. Ce noyau se forme en effet à Paris, tout début des années 1950, quand un groupe de Khmers (dont Saloth Sar, le futur Pol Pot) constitue une « cellule de langue » du Parti communiste français (PCF). Il est tentant, bien que d'ordre spéculatif, de chercher à retrouver dans ce lointain passé les premiers éléments idéologiques de l'orientation propre aux Khmers rouges. Le PCF est à l'époque un parti stalinien entre tous. difficile d'y apprendre les vertus de la collectivisation de la planification autoritaire, des appareils policiers dans le parti et dans l'Etat. Des éléments de la future direction Pol Pot semblent aussi en contact avec des militants nationalistes arabes et africains (Khieu Samphan se réfère à l'économiste marxiste de manière différente, ont été formés à des choix politiques à faire strictement en fonction du cadre national dans lequel ils opéraient. Il semble évident que les années 1960 ont contribué à miner la solidarité politique entre PCK et le PCV.

Cela a eu de graves conséquences quand l'heure est venue d'agir à nouveau étroitement de concert en 1970. Très rapidement, des frictions, y compris militaires, apparaissent dans les rapports entre forces vietnamiennes et khmères rouges Très vite aussi, l'élimination physique des cadres cambodgiens revenus du Nord-Vietnam (où ils s'étaient repliés après les Accords de Genève de juillet 1954) a commencé dans les rangs du PCK. Et, en 1972-1973, quand les Vietnamiens, suivis des Laotiens, décideront d'engager les négociations qui aboutiront à la signature

Paris (27 janvier 1973) puis de Vientiane (21 février 1973), les Cambodgiens refuseront d'engager mouvement tactique analogue, malgré les sollicitations de Hanoï. Les tensions politiques étaient trop fortes (et les situations nationales peut-être trop différentes) pour que les orientations aient pu etre effectivement coordonnées. Le fameux Front révolutionnaire indochinois n'a jamais su devenir autre chose qu'une façade et le cadre de vagues accords militaires.

Le prix que les peuples de la région devront payer pour cet échec sera lourd, à commencer par le prix payé par le peuple cambodgien : le feu concentré de toute la flotte aérienne américaine d'Indochine, une fois interrompus les bombardements sur le Vietnam et le Laos. Six mois

(mars-août 1973) Washington ne soit forcé d'interrompre le

Six mois durant lesquels le cours de la révolution cambodgienne s'est brusquement infléchi, brusquement durci : les purges s'étendent, la collectivisation forcée aussi, les villages sont massivement déportés, prélude à ce qui se passera sur l'ensemble du territoire après la égyptien Samir Amin dans sa thèse de doctorat). Saloth Sar (Pol Pot) se serait rendu en 1950, à l'en croire, en Yougoslavie. Il aurait été alors le témoin direct du schisme soviéto-yougoslave et de la ré. sistance du Parti communiste yougoslave

7. Livre noir, faits et preuves des actes d'agression et d'annexion du Vietnam contre le Kampuchea, département de la Presse et de l'Information du ministère des Affaires étrangères, Phnom Penh. septembre 1978. Cité par Ben Kiernan a partir de la version originale, dans « Pol Pot et le mouvement communiste cambodgien ». dans Serge Thion et Ben Kiernan, Khmers rouges, op. cit., p. 218.

8. Ben Kiernan, ibid., P. 208. 9. Stephen Heder, « Kampuchea's Armed Struggle : The Origine of an Independant Revolution », Bulletin of Concerned Asian Scholars, volume 11, numéro 1, janvier-mars 1979, p. 12. Cet article offre une intéressante analyse des tensions et contradictions qui se sont manifestées entre les partis cambodgien, vietnamien et chinois avant 1970.

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(PCY) à la tentative de mise au pas et d'étouffement opérée par la bureaucratie sovietique. De là peut-être la conviction que le grand frère le plus proche devient, après la victoire, l'ennemi le plus direct. Voilà plusieurs sources possibles au nationalisme chauvin qui sera celui de la direction Pol Pot.

Les éléments de cette équipe rentrent un à un au Cambodge. Il est l'heure de tirer le bilan des Accords de Genève. Il est catastrophique pour les communistes cambodgiens qui n'ont pas été acceptés à la table des négociations. Le gros de leurs forces se replie sur le Nord-Vietnam et le régime Sihanouk réussira à décimer l'appareil politique militant resté au pays. Le groupe Pol Pot rejettera la responsabilité des Accords de Genève sur les Vietnamiens, sans se soucier du fait que le PCV et le peuple vietnamien paient extrêmement lourd pour le compromis qui leur a été imposé lors des négociations par la chinoise et la délégation soviétique. Vietnam doit abandonner nombre de ses positions au Sud, les cadres du PCV dans la partie méridionale du pays sont massivement liquidés par le régime de Ngô Dinh Diem, le pays est durablement divisé, la deuxième guerre d'Indochine marque le pays tout entier de ses terribles stigmates.

Le groupe Pol Pot semble avoir systématiquement utilisé l'impact des Accords de Genève dans le mouvement communiste cambodgien pour nourrir une position avant tout hostile aux Vietnamiens. Mais des positions fort différentes s'expriment au sein meme du PCK sur cette question, positions qui attestent de l'heterogeneite politique de la direction khmère rouge à la veille de la prise du pouvoir. L'Histoire publiée en 1973 présente une position analogue à celle alors publiquement affichée par la direction vietnamienne: la Conférence de Genève a constitué « une victoire sur les impérialistes français et laquais (...) (remportée) par le parti et le peuple du Vietnam, du Laos et du monde entier ». Grâce à elle, le parti cambodgien a pu « forcer les classes féodales, bourgeoises, réactionnaires, et les propriétaires terriens à suivre une politique de neutralité ».

Comme la position qui fut longtemps celle officiellement présentée par le PCV, l'éloge des Accords de Genève contenu dans l'Histoire de 1973 passe sous silence l'ampleur du compromis que l'ensemble des forces révolutionnaires indochinoises ont été contraintes d'accepter lors des négociations, contre leur gré. Par contre, une position plus proche de ce que pensaient vraiment les Vietnamiens (et qu'ils expriment aujourd'hui partiellement en dénonçant la « trahison » chinoise de 1954 ... mais en se gardant bien de soulever les responsabilités soviétiques en la matière) fut avancée par Hou Youn lors d'un meeting tenu en mai 1972 : « Les puissances socialistes européennes, saignées à blanc par la Seconde Guerre mondiale, et les puissances socialistes d'Asie, très affaiblies par les guerres de Chine et de Corée, ont surestimé la force qu'avaient les impérialistes et ont fait pression sur les forces révolutionnaires vigoureuses d'Indochine pour qu'elles arrêtent le paix avec les forces impérialistes. » Selon un témoin, Hou Youn y voyait « une manœuvre tactique calculée de la part des puissances socialistes » tout en reconnaissant que « les révolutionnaires vietnamiens en avaient autant souffert que les Cambodgiens (10)».

La position exprimée ici par Hou Youn est importante à plus d'un titre. Parce qu'elle est très proche de la vérité historique, d'une part, Zhou Enlai puis Molotov ayant en effet exercé de fortes pressions pour obliger les Vietnamiens à accepter des compromis dont ils ne voulaient pas. Parce qu'elle est le fait d'une figure centrale de l'équipe khmère rouge qui sera ultérieurement liquidée par la fraction Pol Pot.

La fraction Pol Pot apparaît ainsi de plus en plus clairement comme l'aile la plus chauvine des générations khmères rouges qui s'étaient constituées dans les années 1950 et 1960, sans lien direct avec le mouvement bodgien de l'époque du Vietminh et de la première guerre d'Indochine. Les auteurs de l'Histoire de 1973 situent la constitution du PCK dans le cadre du mouvement communiste mondial et la révolution cambodgienne dans celui de la révolution mondiale. Par contre, Pol Pot, dans un discours prononcé le 22 juillet 1975, déclarait sans ambages que : « Nous avons remporté une victoire totale, définitive et propre, ce qui veut dire que nous l'avons remportée sans lien et sans apport de l'étranger. Nous avons osé mener une lutte sur une position completement différente de celle de la révolution mondiale. La révolution mondiale mène la lutte avec toutes sortes de soutiens massifs, matériels, économiques et financiers, apportés par les peuples du monde. Mais nous avons engagé notre lutte révolutionnaire sur les principes de base de l'indépendance, de la souveraineté et de l'autosuffisance (...). Il ne s'est trouvé, dans le monde entier, depuis le début de la guerre révolutionnaire et la naissance de l'impérialisme américain, aucun pays, aucun peuple et aucune armée pour pouvoir (de la sorte) chasser les impérialistes jusqu'au dernier et remmouvement communiste cambodgien ».

Khmers rouges, op. cit., P. 18. Le discours de

Hou Youn est reproduit par un transfurge khmer rouge, Ith Sarin. Voir l'intéressant dossier présenté par Timothy M. Carney, « Communist Party Power in Kampuchea (Cambodia),

Documents and Discussion », Data Pater numéro 106, Southeast Asia Program, Department of

Asian Studies, Cornell University, Ithaca, New

York, janvier 1977 (citation p. 37).

A la frontière avec la Thailande. (DR)

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LA NATURE DE L'ALLIANCE ENTRE LE REGIME POL POT ET PEKIN porter sur eux une victoire totale. Personne ne le pouvait. (11) »

En bref, la victoire sur le régime Lon Nol le 17 avril 1975 a été « un grand succès comme le monde n'en avait jamais connu ... La plus grande victoire du monde (12) ». Ce discours d'un nationalisme chauvin et mégalomaniaque serait risible s'il n'avait été suivi d'effets concrets. C'est au nom de l'indépendance et de la souveraineté que le régime khmer rouge a refusé, en 1975-1976, de lancer un appel à l'aide internationale pour demander des médicaments et des aliments dont la population avait le plus grand besoin. C'est son hostilité aux Vietnamiens qui a servi à justifier les pires purges au sein de l'appareil du PCK et de l'armée. C'est le chauvinisme revanchard et le racisme qui ont nourri la violence des combats frontaliers qui ont opposé le Cambodge et le Vietnam après la victoire de 1975. En té. moigne cette émission radio de mai 1978 où le commentateur de la radio gouverne-

Phnom Penh affirmait que « chacun de nous doit tuer trente Vietnamiens (...). Jusqu'à maintenant, nous avons réussi à appliquer ce mot d'ordre de un pour trente (...). En utilisant ces chiffres, un soldat kampuchéen est égal à trente soldats vietnamiens (...), et un million de Kampuchéens valent trente mil-

La direction du PCK avait quelques raisons de se tourner contre la direction soviétique. Dans des conférences internationales, comme celle de l'UNESCO, Moscou a soutenu la représentation du gouvernement Lon Nol contre celle du Gouvernement royal d'union nationale du Kampuchea (GRUNK) de Norodom Sihanouk et des Khmers rouges. Et, sordide, les convois de bateaux qui acheminaient les armes et munitions américaines du Sud-Vietnam à Phnom Penh, durant la guerre, étaient assurés par ... des compagnies soviétiques. Mais le PCK avait aussi bien des raisons de se tourner contre

La direction chinoise a en effet entretenu d'excellentes relations avec le régime Sihanouk alors même que ce dernier réprimait la gauche : la Chine a continué à fournir une importante aide militaire au Cambodge. Et il semble que, même en 1975, Pékin ait maintenu des contacts non seulement avec Norodom Sihanouk (qui devenait le rival du PCK dans la lutte pour le pouvoir) mais aussi avec le régime fantoche de Phnom Penh.

En fait, avant 1970, la diplomatie chinoise à l'égard du Cambodge de Norodom Sihanouk ne fut probablement jamais à l'unisson de la politique du PCK, sauf peut-être durant une brève période, au cœur de la Révolution culturelle, quand les « gauchistes » (et notamment l'ancien ambassadeur chinois en Indonésie, échaudé par le massacre de 1965) occupaient le ministère des Affaires étrangères. Et, après 1970, il est probable que les Chinois n'ont jamais approuvé le fond de la politique du PCK à l'égard du prince et des éléments sihanoukistes.

lions de Vietnamiens. Si nous avons deux millions d'hommes de troupes, il faudra soixante millions de Vietnamiens. C'est pourquoi deux millions d'hommes de troupes, c'est plus qu'il n'en faut pour lutter contre les Vietnamiens, car le Vietnam n'a que cinquante millions d'habitants. Nous n'avons pas besoin de huit millions de personnes (population totale du Cambodge). Nous n'avons besoin que de deux millions d'hommes de troupe pour écraser les cinquante millions de

Vietnamiens; et il nous restera toujours six millions de personnes. Nous devons formuler de cette façon notre ligne de combat afin d'obtenir la victoire (...). Si nous pouvons nous en tenir au compte de contre trente, nous l'emporterons certainement, même si le combat doit durer sept cent ans ou plus. (12) »

Là encore il y a de quoi rire. Non seulement les combats à la frontière vietnamo-cambodgienne ont souvent été atroces, mais le régime Pol Pot a organisé, avant d'être renversé, un vaste mouvement de déportation de populations : des populations cambodgiennes des régions. frontalières, supectées de sympathies prodéportées vers l'ouest du pays avant d'être pour une part sélectivement exterminées.

Politiquement et idéologiquement, il est vrai que la direction Pol Pot semble avoir été influencée par le maoïsme du Grand Bond en avant (des textes khmers parlent de la nécessité de réaliser un « Super-Grand Bond en avant » dans la production économique) et de la Révolution culturelle (Pol Pot se rend au Vietnam et en Chine en 1965). Mais il est faux de dire que la fraction Pol Pot est « prochinoise » ou « maoïste ». Des thèmes politico-idéologiques centraux dans le maoïsme complètement absents Khmers rouges version Pol Pot, tel celui de la « ligne de masse ». Et le nationalisme chauvin exprimé dans les citations reproduites plus haut n'est pas, loin de là, « prochinois ». Des statuettes à l'effigie de Pol Pot, pas de Mao, avaient été produites en masse pour être distribuées, à la veille de la chute du régime, préparant de toute évidence un culte « national » de la personnalité.

Pourtant, la direction du PCK se tournera exclusivement vers la Chine (et la Corée du Nord) et Pékin assurera long.

June aide multiforme, la survie du régime. Par milliers, les conseillers chinois se sont retrouvés dans tous les secteurs importants de la vie nationale, notamment dans les secteurs militaires et économiques. Plusieurs centaines d'experts nord-coréens ont été envoyés en renfort, en particulier dans l'agriculture et la sécurité publique (13) et aussi probadans l'aviation. Sur le plan diplomatique, financier et commercial, l'activité internationale du régime khmer rouge était « couverte » par Pékin. C'est d'ailleurs par le biais d'une banque chinoise de Hong Kong que les échanges extérieurs du Kampuchea démocratique s'opéraient. Enfin et surtout, Chinois et

Coréens du Nord ont joué un rôle irremplaçable dans le renforcement de l'armée cambodgienne à la frontière vietnamienne. L'« autosuffisance » et l'indépendance matérielle du Kampuchea démocratique était un mythe

Cette aide chinoise ne s'est pas démentie, alors même que la direction Deng

Xiaoping dénonçait le « gauchisme » de la « Bande des Quatre » et révisait Mao. A tout prendre, les conceptions du développement de la direction chinoise sont plus proches de celles des Soviétiques ou des Vietnamiens que de celles de la direction Pol Pot. Il n'y a rien d'idéologique dans la rencontre entre le Kampuchea démocratique des Khmers rouges et la Chine de Deng Xiaoping, mais il y a beaucoup de Realpolitik : les ennemis de mes ennemis sont mes amis, en l'occurrence, les ennemis du PCV se retrouvent amis.

La rupture politique entre le PCV et le Parti communiste chinois (PCC) n'a rien à voir avec le Cambodge. Elle remonte en fait à 1971, quand la direction chinoise invite Henry Kissinger à se rendre à Pékin en secret le 9 juillet, pour préparer la visite de Richard Nixon des 21-28 fé. vrier 1972. Le conflit qui se dessine alors entre Hanoï et Pékin est du même ordre que celui qui avait opposé une douzaine Confronté à de graves tensions intérieures, décidé à engager une politique active de coexistence pacifique avec l'impérialisme américain, soucieux de déployer librement une diplomatie traditionnelle de puissance, Moscou hier, Pékin alors, sans succès de mettre au pas leur De même, le durcissement de la politique chinoise à l'égard du Vietnam n'est pas fondamentalement dû à l'intervention vietnamienne au Cambodge en janvier 1979. Cette dernière n'a été que l'occasion de la « leçon chinoise » contre le Vietnam (17 février-16 mars). Le principe de l'intervention contre le Vietnam (et probablement les préparatifs concrets)

été arrêtés avant l'invasion du Cambodge par les forces vietnamiennes C'est ce que reconnaît Deng Xiaoping lui-même, dans une interview accordée à la journaliste italienne Oriana Fallaci en août 1980 : « C'est vrai, nous avons lancé une contre-offensive (au Vietnam), déclare Deng Xiaoping, mais, à en juger par les résultats, je ne pourrais pas jurer que cela a été très efficace. Nous avons attendu

11. Ben Kiernan, ibid, p. 181 et 182. Il s'agit d'un discours intitulé « Vive la grande Armée révolutionnaire du Parti communiste du Kampuchea ! », reproduit dans Tung Padeyat,

12. Cité par Lowell Finley, « The Propaganda War », Southeast Asia Chronicle, numéro 64, septembre-octobre 1978, p. 33. Cette émission a été reproduite par le Foreign Broadcast Information Service des Etats-Unis, Daily Report, Asia and Pacific, 12 mai 1978, p. H-3.

13. On a parfois parlé de 20 000 conseillers chinois au Cambodge. sieurs centaines d'experts nord-coréens est avancé par Nayan Chanda, « The Ice is Broken but the Chill Lingers on », Far Eastern Economie Review, 5 mars 1982.

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trop longtemps. De nombreux étaient contre, alors nous avons différé.

nous avons différé trop longtemps. (14)»

Du point de vue de la direction chinoise, la question cambodgienne n'est qu'un prétexte, un élément dans le conflit qui l'oppose à la direction vietnamienne. Et, pour cette dernière, le conflit khméro-vietnamien s'est irrémédiablement inséré dans le cadre du conflit sino-vietnamien (et simultanément dans le cadre du conflit sino-soviétique). Les conflits politiques sont devenus conflits de régimes avant de déboucher sur les conflits mili-

LES LEÇONS DE LA CRISE

CAMBODGIENNE On touche ici à l'une des principales leçons de la crise cambodgienne. Cette leçon n'est pas particulièrement nouvelle : elle date du conflit soviéto-yougoslave de 1948. Elle s'est vue répétée lors du conflit sino-soviétique de 1960. Elle peut se résumer ainsi : la conquête du pouvoir politique et étatique réel par la bureaucratie, en URSS d'abord avec la victoire de la fraction stalinienne, a irrémédiablement introduit le venin du chauvinisme de puissance au sein du mouvement communiste mondial. Le cadre d'existence de la bureaucratie est, en effet, l'Etat dit national. Sur le plan intérieur, elle le renforce pour conforter son propre pouvoir contre les masses. Sur le plan international, elle l'utilise pour défendre ses intérêts propres : elle retrouve les canons traditionnels de la diplomatie d'Etat, de la diplomatie de puissance. Elle s'appuie, au sein même du mouvement communiste mondial, sur les rapports de force que lui assure son contrôle de l'Etat et de l'économie d'un pays. Ce faisant, elle pousse les partis nationaux à se soumettre à sa volonté, aux besoins de sa diplomatie, ou à opposer leur enracinement national, leur nationalisme, à celui de la bureaucratie au

Le triomphe de la bureaucratie en URSS a amorcé deux réactions en chaîne : le renforcement de toutes les déviations nationalistes et chauvines au sein (processus illustré jusqu'à par la direction Pol Pot) et la transformation des contradictions politiques entre régimes socialistes en conflits d'Etat violents (tendance exprimée de façon aiguë par les conflits sino-indochinois). A leur tour, ces réactions en chaîne contribuent généralisation de processus

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reaucratisation dans le monde socialiste.

La logique de cette transformation des contradictions entre régimes dits « socialistes » en conflits d'Etat est aujourd'hui très directement exprimée par la direction chinoise. Les fondements idéologiques de la diplomatie chinoise ont été une nouvelle fois exposés en 1981 par Huan Xiang, vice-président de l'Académie sciences sociales de Pékin. Celui-ci américains sont entrés dans une nouvelle phase (la quatrième depuis 1949) avec la visite du président Richard Nixon à Pékin du 21 au 28 février 1972 et avec la publication du fameux communiqué de Shanghai: « Le président Mao Zedong (...) a avancé la théorie des Trois Mondes dans

Oil a résumé de façon scientifisituation stratégique mondiale. Cette théorie est devenue le guide de la politique étrangère chinoise. Le noyau de

Best que le social-impérialisme soviétique poursuit une politique hégémoniste (...) dirigée non seulement à l'encontre du Tiers Monde et des pays industrialisés (du Second Monde), mais aussi et de façon plus importante directement à l'encontre des Etats-Unis ; que la principale source nouvelle de guerre dans le monde est l'Union soviétique; et que pour le bien de la detense de la paix mondiale, tous les pays et les peuples opposés s'unir. » C'est dans ce cadre que « la Chine et les Etats-Unis se sont rapproches face à la menace soviétique croissante (...). Ces intérêts stratégiques communs constituent une base très importante servant de soubassement aux relations sinoespérons-le, continueront de croître. (15) »

Quels que soient les aléas actuels des relations sino-US, ce texte de Huan Xiang illustre bien la logique théorie des Trois Mondes d'où toute référence de classe disparaît. Et le rôle actif joué par la direction chinoise dans l'éclatement de la crise cambodgienne et l'ouverture des conflits indochinois montre qu'il ne s'agit pas que d'idéologie.

Les révolutions indochinoises se sont prisonnières d'un champ conflits inter-étatiques initié en Asie par la bureaucratie soviétique, puis élargi par la bureaucratie chinoise. Cela a été d'autant plus grave que la pression impérialiste ne s'est pas relâchée après l'échec américain de 1975 et que Washington a pu, rapidement, jouer efficacement de sions pour poursuivre sa politique d'étranglement des Etats ouvriers indochinois en général et du Vietnam en particuier. Les tâches de défense des révolutions indochinoises restent done d'une actualité brûlante pour les militants anti-impérialistes.

Mais le débat doit se poursuivre et s'élargir sur les leçons que l'on doit tirer de la crise cambodgienne. En commençant par une analyse critique du rôle ambivalent du nationalisme dans les mouvements de libération nationale d'aujourd'hui : à la fois moteur irremplaçable de la mobilisation anti-impérialiste de masse et ferment de chauvinisme dans les organisations révolutionnaires. En poursuivant par une critique systématique de la Realpolitik bureaucratique, critique indispensable car cette Realpolitik bureaucratique s'exprime dans les orientations de toutes les directions concernées. En témoigne la politique poursuivie au Cambodge par la direction vietnamienne.

Plus l'on insiste sur la gravité extrême des mesures prises par le régime Pol Pot à l'encontre de la population cambodgienne, et plus on doit s'interroger sur le silence longtemps gardé par Hanoï sur le problème.

La direction vietnamienne a répondu à la montée des tensions à la frontière vietnamo-khmère par la négociation secrète entre partis, par des représailles militaires aux attaques khmères rouges, par la diplomatie enfin, quand elle a avancé son plan de règlement du différend frontalier début 1978. Mais jamais elle n'a pris l'initiative politique d'expliquer publiquement la réalité de la situation, la nature du conflit, le sort réservé à la population cambodgienne, le rôle de la bureaucratie chinoise. Jamais elle n'a pris les peuples à témoin. Jamais ..., si ce n'est après avoir décidé de la « solution militaire ».

Par réalisme ? Force est de constater que la politique poursuivie entre 1975 et 1978 a échoué. Elle n'a pas évité l'aggravation de la situation au Cambodge. Elle n'a pas évité l'ouverture de nouveaux conflits militaires durables. Elle a laissé l'initiative politique à Phnom Penh d'abord et à Pékin ensuite. Elle a largement contribué à désorienter le mouvement ouvrier international et le mouvement révolutionnaire dans le Sud-Est asiatique. Elle n'a pas évité, bien au contraire, l'isolement international du Vietnam, isolement qui pèse douloureusement sur le niveau de vie des masses vietnamiennes. Elle n'a pu éviter que le Vietnam se retrouve à nouveau sur pied de guerre. Enfin, bien que les armées vietnamiennes aient été accueillies avec soulagement par la majorité de la population cambodgien.

la « solution militaire » finalement adoptée peut nourrir demain une crise nationale. C'est de tout cela aussi qu'il faut discuter.

Pierre ROUSSET 21 avril 1982. 14. « Pourquoi la troisième guerre mondiale est inévitable », interview de Deng Xiaoping par Oriana Fallaci, le Nouvel Observateur, 22 septembre 1980, p. 123.

15. Huan Xiang. « On Sino-US Relations », Foreign Affairs, automne 1981, p. 36 et 37.

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