Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE-DOCUMENT

Les quatre phases de l'évolution après le coup de force militaire

· Inprecor n° 125, 3 mai 1982 · p. 11-12 · 1 600 mots

Pologne Syndicalisme

l'évolution depuis le coup militaire

Krzysztof PIOTROWSKI

Dans le texte qui suit, nous n'analysons pas la situation qui prévaut dans tous les milieux professionnels. Des différences notables existent, qui varient selon le milieu professionnel, l'appartenance organisationnelle, le lieu d'habitation, ete. Nous nous contenterons de présenter ici une ébauche d'analyse du développement de la situation dans le pays selon des critères chronologiques. On peut diviser la période de référence en quatre phases successi-

PREMIERE PHASE : LA CONTINUITE Il s'agit là de la période allant approximativement du dimanche 13 au dimanche 20 décembre 1981, c'est-à-dire la première semaine qui a suivi l'imposition de l'état de guerre. Elle se caractérise par le maintien de la conscience sociale dans son état d'avant le 13 décembre, qui se manifeste par des réactions semblables à celles de la période du conflit pour l'enregistrement de Solidarité en novembre 1980 ou de celles qui ont marqué la période du conflit de Bydgoszez en mars 1981. Ceux des membres des directions syndicales qui avaient échappé aux internements et aux arrestations se sont portés à la tête de la résistance. Celle-ci a pris des formes identiques aux formes de lutte antérieures au 13 décembre : les membres des comités de grève apparaissaient publiquement et leur structuration ressemblait à celle de la période antérieure. Du fait de l'interruption des communications, une grande partie de la société espérait qu'il s'agissait là d'un conflit de plus avec le pouvoir qui, comme les précédents, déboucherait sur une victoire, ou du moins sur un compromis. On croyait possible également que l'armée passerait du côté de la société (de nombreux cas d'insubordination étaient connus), et que l'attitude de la milice et des unités spéciales anti-émeutes ZOMO ne serait pas nécessairement la même qu'auparavant. Ce qui a caractérisé cette période, c'est que les gens ne cachaient pas leurs opinions en public. On peut donc en conclure que la rupture dans la conscience sociale s'est produite non pas au moment de l'introduction de l'état de guerre, mais seulement une semaine après, lorsque l'afflux des informations a balayé les illusions. Aprés le 20 décembre, ces illusions ont complètement disparu, indépendamment du fait que certaines entreprises se défendaient encore (la mine Piast jusqu'au lundi 28 décembre, et une partie du port de

Les quatre phases de

Gdansk - selon des informations que nous n'avons pu vérifier - jusqu'au mardi 29 décembre).

DEUXIEME PHASE :

LE COMPLEXE DE L'ECHEC

Il s'agit des dix derniers jours de dé cembre. On peut estimer que cette dernière phase prend fin le vendredi ler janvier 1982. La prise de conscience de la réalité a alors paralysé la volonté de résistance. La disparition des illusions de la première phase a mis fin à l'espoir. La société était sous le choc. La conviction, entretenue par la propagande officielle, que l'écrasement de Solidarité était total, était généralisée. C'est la période où la brutalité de la propagande a atteint son sommet, dans l'espoir de terroriser la population. De nombreuses informations sur les arrestations et sur la répression étaient publiées dans la presse sans même que celleci se donne la peine de cacher leur caractère revanchard, parallèlement à des informations destinées à faire croire à la faiblesse de Solidarité, voire à sa liquidation totale (et cela indépendamment du fait que, formellement, le syndicat n'était que suspendu). Tout cela devait entraîner la conviction qu'aucune résistance n'était possible face au nouveau pouvoir.

TROISIEME PHASE :

LES PREMIERS PAS DE L'ORGANISATION Cette phase recouvre tout le mois de janvier. C'est la période de la constitution des groupes clandestins. Ils sont le plus souvent nés sur la base des structures syndicales existantes, sans pour autant leur être identiques. Dans certaines entreprises, la direction de ces structures a été confiée aux dirigeants syndicaux mais, le plus souvent, elle a été confiée à des militants moins connus. Une double clandestinité est devenue la règle : à l'intérieur de l'entreprise, indépendamment de la structure clandestine correspondant plus ou moins à la structure normale du syndicat, de petits noyaux de personnes étroitement liées entre elles et prenant des initiatives autonomes se sont créés. Un autre courant non moins important de la résistance s'est constitué sur la base non pas des lieux de travail, mais des lieux d'habitation. Dans le premier cas, le développement de la résistance a été facilité par l'existence préalable des structures syndicales ; dans le second, elle l'a été par l'instauration du couvre-feu, qui a renforcé les liens entre les habitants des grands immeubles. C'est durant cette phase que les activités d'impression et de diffusion de la presse clandestine ont commencé Devant le siège de Solidarité à Varsovie, le jour du coup de force militaire. (DR)

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Dans un camp de détention. (DR)

Cette phase, qui dure toujours, a débuté avec les Journées de solidarité avec Solidarité et l'introduction des hausses de prix, fin janvier-debut fevrier. Ces evenements ont amené les différents groupes à coordonner leurs activités en tions communes ayant déjà un caractère de masse. Parmi les plus significatives, on peut citer la grève générale du vendredi 29 janvier à Wroclaw, qui a touché 90 % des entreprises: les affrontements de rue le samedi 30 janvier à Gdansk : les manifestations de masse devant le monument de Poznan le samedi 13 février et, enfin, le boycott du journal télévisé à Swidnik puis à Lublin et à Pulawy, qui a commencé le vendredi 5 février et qui dure

Cette phase se caractérise par l'existence d'un réseau déjà développé d'imprimeries, de diffusion et de circulation de l'information. On constate que les gens s'habituent à la présence des militaires en faction dans les rues et des forces de police. Leur vue ne provoque plus de réaction de panique.

Il faut souligner certains éléments importants qui déterminent la situation sociale et, selon toute probabilité, son évolution future. La brièveté de la seconde phase est un élément important du développement de la conscience sociale. Au fur et à mesure que les informations parvenaient, non seulement les illusions de la première phase disparaissaient, mais le complexe de l'échec s'estompait. Il de. vint evident que, malgre labsence de communication et l'arrestation des dirigeants de Solidarité, malgré la menace de peines draconiennes — et y compris de la peine capitale —, les gens qui ne savaient rien les

QUATRIEME PHASE : LE DEVELOPPEMENT ET LA CONSOLIDATION DE L'ORGANISATION DE LA RESISTANCE uns des autres ont réagi par la grève dans tous les coins du pays. Selon les informations les plus récentes, les grèves ont touché plus de 80 % des entreprises.

Même lorsque la grève n'a pas été for. mellement déclarée, des arrêts de travail ont eu lieu dans presque toutes les entreprises, y compris celles qui étaient militarisées. Bien que non coordonnées et morcelées en une multitude de grèves isolées, il s'agissait en fait d'une grève générale qui a montré l'attitude unie de la société face à l'état de guerre. De ce fait, Solidarité a rempli totalement la tâche que lui imposait l'état de guerre.

Le 13 décembre a démontré une impréparation totale de Solidarité dans la lutte contre la violence du pouvoir. Bien que cela ait été totalement en accord avec les principes et les statuts de Solidarité, cela n'en a pas moins témoigné de la croyance naïve qu'on pourrait empêcher l'appareil du pouvoir de recourir à la violence, même lorsque sa domination est en jeu. Cela traduisait l'illusion que la vo lonté de la société tout entière peut suf fire à imposer la démocratie sans avoir besoin de recourir à la force. Solidarité n'était pas préparé à l'affrontement, malgré de nombreuses mises en garde (dès décembre 1980).

Ainsi, la possibilité de construire des structures clandestines capables de souterésistance prolongée, pendant qu'il existait encore une relative liberté, fut irrémédiablement gaspillée, et maintenant nous devons repartir de zéro dans conditions incommensurable nent plus difficiles. Ce n'est que dans la region de Wroclaw, et au dernier moment, que l'on a commencé à se préparer à une telle éventualité : le résultat en est particulièrement concluant.

Il s'est agi là d'une erreur identique à celle de 1939. Comme alors, bien que conscients du rapport de forces défavorable et de l'échec inévitable, rien n'a été tenté pour préparer le mouvement de résistance futur (armes, imprimerie, caches, cadres, ete.) et il a fallu partir de zéro sous l'occupation. En 1939, cette erreur avait été fatale. Pour résumer, Solidarité a réalisé toutes ses tâches statutaires, mais il a déçu les attentes qui dépassaient de loin ses buts statutaires.

Tous les sondages d'opinion confirment que la société considère l'état de guerre comme une occupation étrangère et les analogies avec l'occupation de 1939-1945 sont courantes. Cela produit des mécanismes sociaux connus. Pour se rendre compte de l'ampleur du mouvement qui se développe, il suffit de rappeler qu'alors qu'au début 1940 il y avait en Pologne environ 200 organisations de base de la résistance ; aujourd'hui, si on se base sur le nombre de titres de la presse clandestine, ces organisations sont au nombre de 1700 (d'après Wiadomosci numéro 18).

Enfin, il faut souligner l'isolement total d'institutions telles que la Diète (Parlement) ou le POUP. La session de la Diète du mercredi 27 janvier non seulement n'a entraîné aucun changeme t dans la conscience sociale, mais elle n'a même pas suscité l'intérêt auquel on aurait pu s'attendre. De même, les débats du plénum du Comité central (CC) du POUP ne peuvent rien changer dans la conscience sociale. Les discussions au sein de ces deux institutions peuvent être riches en événements intéressants mais, dans la conscience sociale, leur résultat était connu d'avance dès le 13 décembre 1981.

Krzysztof PIOTROWSKI « Wola », numéro 6-7 Varsovie, 15 mars 1982.

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