A Papane, ce sont des mallers, des dizaines de millers de VARSOVIE, à Gdansk et dans plusieurs autres villes de
-travailleurs qui sont descendus dans la rue le ler mai, défiant ouvertement la Junte militaire de salut national (WRON). C'est la première fois que Solidarité manifeste un ler mai. Cette date symbolique, journée de lutte des travailleurs du monde entier, avait été confisquée, comme tant d'autres symboles de la classe ouvrière, par la bureaucratie. Celle-ci l'avait travestie et transformée en un morne défilé, à l'image de tant de messes officielles de son régime. En 1981, la direction de Solidarité s'était refusée à organiser des manifestations ce jour-là : nul ne voulait manifester aux côtés du défilé officiel des bureaucrates, certes, mais en même temps le mouvement était encore à la recherche des traditions auxquelles il se rattachait dans l'his-
Cette année, à Varsovie, c'est tout un débat qui a précédé la manifestation : des courants nationalistes étaient opposés à toute manifestation le ler mai. Ils proposaient d'appeler au boycott des réjouissances officielles et de se concentrer sur la préparation du 3 mai, anniversaire de la première Constitution démocratique polonaise votée en 1791. Ces propositions se sont heurtées à l'attitude de Zbigniew Bujak (président de Solidarité de la région de Varsovie passé à la clandestinité) et à celle des représentants de la coordination des organisations de Solidarité des grandes entreprises de la capitale.
Ces derniers ont remporté la décision : il n'était pas question de céder à la dictature anti-ouvrière ce symbole de la lutte des travailleurs. « La société a été privée de ses symboles », a expliqué la veille Zbigniew Romaneszewski, un dirigeant régional du syndicat qui a pu échapper aux rafles, au cours d'une émission radio pirate diffusée le 30 avril dans la soirée. « Tous ont été appropriés par le pouvoir. Le ler Mai en est l'exemple. Nous avons décidé de le leur reprendre », a-t-il poursuivi. Le choix de la date du ler mai pour les premières manifestations de rue d'ampleur depuis le 13 décembre montre bien tout le chemin parcouru depuis près de deux ans par le mouvement ouvrier indépendant polonais. Il renoue aujourd'hui avec l'histoire des luttes ouvrières et décide massivement de marquer son entrée consciente dans le combat de la classe ouvrière mondiale, reprenant ses symboles comme il en avait repris spontanément les formes d'organisation.
A Varsovie, ce sont plusieurs dizaines de milliers de manifestants qui ont occupé, ce samedi ler mai, le quartier de la vieille ville durant plusieurs heures. Aux cris de « Solidarité vit et viura ! A bas la junte ! Libérez Lech Walesa ! » ou encore « Nous sommes 10 millions, nous finirons par vaincre ! », l'immense cortège a parcouru la ville, invitant au passage les soldats à le rejoindre par de tonitruants « L'armée avec nous ! » Dispersés un moment par une tentative d'agression des unités anti-émeutes de la police, les ZOMO, les manifestants se sont regroupés sur les rives de la Vistule, où une courte prise de
La police, mises à part quelques tentatives d'intimidation et quelques arrestations isolées après la dispersion, n'est pas intervenue. Sans doute le dispositif bureaucratique a-t-il été surpris par l'ampleur de la manifestation. Mais il faut surtout retenir le fait que la répression d'une manifestation ouvrière le jour du ler Mai n'aurait pas manqué de constituer une gêne pour ceux qui, au sein du mouvement ouvrier international, soutiennent encore la junte. Et celle-ci ne pouvait se permettre d'accroître son isolement.
Le 3 mai - anniversaire de la proclamation de la première Constitution démocratique en Pologne, en 1791 -, Solidari-
POLOGNE à l'appel de Solidarité té avait appelé de nouveau à manifester dans la plupart des grandes villes. A Varsovie, quelque 10 000 manifestants, selon les correspondants occidentaux, ont répondu à l'appel. De très importantes forces de police, usant de canons à eau et de gaz lacrymogènes, ont encerclé les manifestants et chargé dès que le cortège s'est formé. A la brutalité des flics, les manifestants ont répondu avec détermination, érigeant des barricades et chargeant à leur tour. Des échauffourées se sont poursuivies jusque tard dans la soirée. Plusieurs manifestants — sans qu'on en sache encore le nombre exact - ont été gravement blessés et de très nombreuses arrestations, plus de 1 300, ont été opérées. La junte a rétabli le couvre-feu et a interrompu les télécommunications de la capitale. Selon la télévision polonaise captée à Varsovie au soir du 3 mai, des heurts semblables se seraient produits « à Gdansk et dans d'autres villes », sans que l'on en connaisse le dénouement.
Tout en faisant la démonstration des progrès accomplis dans la restructuration de Solidarité et du soutien de masse dont le syndicat bénéficie toujours, les événements de ce début mai soulignent l'impasse de la dictature bureaucratique. Ni la répression massive ni les « ouvertures » limitées, comme la libération d'un millier d'internés à la veille du ler mai et la levée du couvre-feu, ne lui ont permis de détruire Solidarité et de regagner un semblant de soutien au sein des entreprises. Les oscillations mêmes de sa politique - dont la levée du couvre-feu le 2 mai et son rétablissement le lendemain sont les exemples les plus spectaculaires - illustrent le manque de perspectives de la direction bureaucratique et ne peuvent que renforcer les divisions en son sein, déjà évidentes (cf. le document que nous publions ci-après). Confrontée au dilemme, soit réprimer plus fortement en éloignant chaque jour davantage la « normalisation » et en consolidant le mur de haine qui la sépare du reste de la société, soit jouer l'« ouverture », au risque de laisser se développer les mobilisations ouvrières qui l'affaibliront sans cesse davantage, la bureaucratie polonaise ne semble pas avoir trouvé une solution.
Le succès des premières mobilisations d'ampleur, coordonnées sur une partie importante du territoire national, ne pourra que favoriser l'extension des débats au sein de la résistance. D'ores et déjà, un appel circule massivement pour une grève nationale d'avertissement le 13 mai. Les divers courants du syndicat semblent d'accord pour proclamer une grève générale si la junte décidait de dissoudre Solidarité (qui n'est, rappelons-le, que « suspendu » ...). Ces débats sur les moyens de poursuivre et de développer la mobilisation des travailleurs ne pourront que s'approfondir. Par ailleurs, si la répression brutale des manifestations du 3 mai ne va pas manquer de susciter des réactions défavorables à ce genre d'actions de rue, elle ne pourra qu'ouvrir le débat sur les moyens de défendre, à l'avenir, les apparitions publiques de Solidarité. Et de conforter les doutes sur la possibilité de réaliser un compromis à long terme avec la
Aux abois en décembre, face à la très rapide politisation et radicalisation des masses, la bureaucratie a cherché à renverser le cours des événements. Quatre mois et demi après son coup de force, on peut dire que, si elle est parvenue à gagner du temps, elle s'est avérée incapable non seulement d'empêcher la radicalisation du mouvement, mais même son apparition publique massive. Les travailleurs polonais sont aujourd'hui en train de reprendre l'initiative.
Cyril SMUGA