Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Les Etats généraux sur le travail des femmes

· Inprecor n° 126, 17 mai 1982 · p. 30-31 · 2 064 mots

Femmes France Syndicalisme

Féminisme et syndicalisme

Premier bilan des Etats généraux des femmes et de l'emploi

FRANCE

ES « Etats généraux sur le travail des femmes et les femmes dans le travail w se sont tenus les 24 et 25 avil à Pa ris. Organisés à l'initiative du mouvement des femmes, et notamment de la Coordination des groupes femmes et de courants féministes qui avaient organisé des Assises sur le même thème les 14 et 15 novembre 1981, ils étaient appelés également par d'autres organisations — Mouvement français pour le planning familial (MFPF), l'Union région parisienne

CFDT, plusieurs syndicats de l'Education surveillée (SNEPS-

FEN) de la région parisienne — soutenues par le Parti socialiste unifié (PSU), la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), les

Comités communistes pour l'autogestion (CCA), les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), L'UNEF-Indépendante et démocratique (ID), la Ligue des droits de l'homme, les

Jeunes Femmes.

Bien que la direction de la confédération syndicale CGT n'ait pas appelé à cette initiative, de nombreuses militantes et

Elsa DUROY

Le samedi 24 avril après-midi, les

Etats généraux se sont ouverts par une déclaration d'une militante du groupe femmes de l'usine Renault de Billancourt au nom de la Coordination des groupes

Cette introduction rappelait comment cette rencontre s'incrivait dans une campagne à long terme sur le travail et l'emploi des femmes :

« C'est une campagne de longue haleine et difficile que nous avons démarrée :

- car elle recouvre de fait tous les aspects de notre vie quotidienne (difficultés de trouver et de conserver un emploi, travail domestique, discriminations et inégalités que nous subissons au travail) ;

- car la dégradation de la situation économique rend la situation des femmes au travail encore plus dramatique et alaret accentue encore notre statut d'inégalité (...);

Dans cette campagne, tons le role traditionnellement dévolu aux femmes dans le monde du travail, qui est la conséquence d'une société capitaliste qui reste profondément patriarcale. »

D'emblée, l'introduction des Etats généraux donnait sa double dimension à cette rencontre, à la fois résolument féministe en luttant contre l'oppression, et s'inscrivant en même temps dans la lutte quotidienne de la classe ouvrière contre son exploitation.

Cette compréhension de l'importance et du rôle des Etats généraux n'était pas partagée par l'ensemble des courants fémipuisque quelques femmes saient, à l'entrée de la Sorbonne où se tenait la rencontre, un tract dénonçant le luer la rencontre. Pendant deux jours, missions. URPcontre les discriminations sexistes, contre les attaques femmes à l'emploi. caractère mixte des Etats généraux. Cette minorité accuse les femmes qui ont préparé les Etats généraux de vouloir brader le mouvement autonome des femmes et de aux récupérations politiques, syndicales et gouvernementales.

BRADER LE MOUVEMENT

AUTONOME DES FEMMES ...?

Les objectifs des Etats généraux, reprécisés clairement en introduction comme tout au long du week-end, étaient au contraire d'affirmer et l'existence du mouvement autonome des femmes par une initiative publique de dinationale : « Nous affirmer et développer un mouvement de lutte, un mouvement qui veut réellement changer de société, qui est inquiet des choix qui sont faits et qui entend ne pas assister passif et impuissant à la dégradation de la situation des femmes. »

Ces dernières années comment les idées féministes ont fait leur chemin au sein du mouvement ouvrier.

mouvement des femmes que les syndicats ont été contraints prendre en compte plus activement les revendications des femmes désir de s'organiser dans des structures spécifiques : commissions syndicales femmes, groupes L'ensemble du mouvement ouvrier a été bousculé, puisque des courants féministes se sont développés y compris au sein des partis politiques. Alors, fallait-il garder une attitude frileuse en refusant toute initiative mixte ou au contraire passer à l'offensive? Les femmes favorables aux Etats généraux avaient opté pour la deuxième attitude. « Nous avons, en tant que femmes travailleuses, dont la plupart militent responsables CGT ont participé à ces Etats généraux. Enfin,

Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, est venue saféminisme et syndicalisme se sont confrontés, principalement dans le cadre des travaux de com-

Le débat, très riche malgré les divergences, principalement sur la réduction du temps de travail, a permis de cerner les principales revendications des femmes.

La rencontre s'est terminée par un appel à la mobilisation dans les entreprises sur quelques axes prioritaires : réduction du temps de travail, lutte équipements collectifs, droit pour toutes de décider et de choisir leur maternité.

L'appel issu de ces Etats généraux n'est pas le point final, mais au contraire le point de départ d'une mobilisation élargie de plus en plus brutales contre le droit des dans des syndicats et des partis ouvriers, des critiques à formuler contre nos organisations syndicales et politiques, mais nous ne renonçons pas à ce que le mouvement ouvrier prenne en charge réellement les revendications des femmes et surtout qu'il se transforme ...»

En ce qui concerne les risques de ralliement et de caution apportée à la politique gouvernementale, l'attitude de la salle au moment de la prise de parole d'Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, a été la meilleure réponse. Si le début de son discours, rappelant les réalisations et les projets de son ministère, a été écouté dans un calme poli, lorsqu'elle a abordé le problème du travail à temps partiel, la forme de dialogue qui s'est instauré entre la salle et Yvette Roudy manifestait que les femmes ne se contentaient pas de promesses mais jugeaient sur des actes. Yvette Roudy dut justifier comment, de déclarations affirmant « le travail à temps partiel est un partiel », elle en était arrivée à soutenir les ordonnances gouvernementales organisant et réglementant le travail à temps

Cette question de l'ordonnance sur le travail à temps partiel, considérée par les groupes femmes comme un prolongement de la loi votée sous Valéry Giscard d'Estaing, a suscité des remous dans la salle, faisant dire à Yvette Roudy : « Je vois que nous avons encore du chemin à faire pour nous comprendre. » La ministre a essayé de montrer en quoi la tâche du gouvernement était plus ardue que son auditoire ne pouvait le penser. « La gauche a gagné politiquement, mais pas écoinstitutionnellement, a-t-elle déclaré, indiquant qu'il y a encore des gens hostiles au changement

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dans les postes clés qui peuvent encore être très puissants. Les forces de la droite se remobilisent et nous allons entrer dans une zone de turbulences considérables. »

Yvette Roudy a souhaité que des propositions concrètes et pratiques soient formulées. Pour elle, la réflexion du mouvement des femmes est très avancée, mais la mobilisation n'est pas encore à la hauteur de l'apport théorique. La ministre a indiqué qu'elle considérait les groupes femmes comme un « partenaire social » et que les organisatrices des Etats généraux seraient consultées dans le cadre de la préparation des lois anti-sexistes qui doivent être examinées au Parlement à l'automne 1982.

RICHESSE ET SERIEUX

DES DEBATS Les moments les plus importants de la rencontre ont été sans conteste les travaux en commissions qui se sont déroulés samedi 24 en fin d'après-midi et toute la matinée du dimanche 25. C'est en effet dans le cadre de ces commissions que l'échange et la confrontation des idées et des expériences a pu se faire le plus inten-

Les différentes commissions avaient pour thèmes: discriminations sexistes, avortement, restructuration, équipements collectifs, temps de travail, organisation et droits nouveaux des femmes dans les entreprises, santé et conditions de travail, violences sexistes, droits sociaux, immigrées. Certaines commission, peu nombreuses, telles celles sur les violences sexistes et les immigrées, ont rejoint d'autres commissions le deuxième jour. A l'inverse, une commission jeunes s'est constituée le dimanche matin, mande de lycéennes et d'étudiantes, pour aborder l'aspect spécifique

La commission sur le temps de travail plus nombreuse. Cela s'explique par le fait que c'est là un domaine ou l'otfensive patronale se fait le plus sentir, mais aussi parce que c'était un des points les plus litigieux pour les organisations présentes, notamment autour de la question du temps partiel. Si la Coordination des groupes femmes se prononçait fermement contre le travail à temps partiel et pour l'abrogation de l'ordonnance, la CFDT était favorable à son aménagement. Les différentes formules d'aménagement du temps de travail, sous prétexte de répondre à l'aspiration d'avoir « plus de temps pour vivre », marginalisent les femmes du monde du travail et encouragent les hommes à se décharger totalement de toutes les tâches ménagèvue féministe, seule travail, pour tous et toutes, immédiate et sans perte de salaire, peut amener le plein emploi et éviter de renforcer le rôle tra-

Finalement, devant la majorité hostile au temps partiel, la CFDT reculait sur ce point, mais refusait de se prononcer sur les 35 heures de travail hebdomadaires, menaçant de quitter la salle si figurait dans l'appel final la moindre référence à une revendication qui n'est plus dans la ligne confédérale ... Toutes les commissions ne présentaient pas de sujets aussi épineux et les axes de mobilisation proposés par les commissions équipements collectifs, avortement et restructuration, rencontraient une approbation unanime.

La question de l'organisation des femmes dans les entreprises et des droits nouveaux qu'elles pouvaient y conquérir a aussi été un point sensible.

Les groupes femmes, en s'organisant en dehors de toute tutelle des syndicats ou de comités d'entreprise, en demandant des heures de franchise, un local, le droit d'expression et de réunion dans l'entreprise, ne risquaient-ils pas de se poser de manière concurrentielle aux syndicats? Les directions syndicales, tout juste prêtes à accepter l'existence de commissions syndicales féminines, les tolérant dans la mesure où elles sont rentables pour un recrutement au syndicat, voient d'un mauvais œil le développement de groupes femmes autonomes sur un terrain qu'elles considè-

Des militantes de la CFDT tentaient de démontrer que la seule organisation sérieuse et efficace était le syndicat, et lançaient un appel vibrant à la syndicalisation. Appel superflu, puisque la quasi-totalité des femmes participant à cette commission étaient syndiquées (près des deux tiers à la CFDT, un tiers à la CGT et quelques-unes à la FEN).

Juant d'efficacité. les nombreuses interventions racontant rencontrées par les militantes tant dans le syndicat que dans les commissions syndicales, témoignaient de quel énorme gâchis d'énergie et d'enthousiasme étaient responsables les directions syndicales.

Sans vouloir fuir la bataille féministe à l'intérieur des instances syndicales, toureconnaissaient l'importance d'un autonome faisant pression sur les syndicats. La plupart insistait sur l'aspect unitaire et non sectaire de groupes rassemblant sur l'entreprise des femmes syndiquées (CGT, CFDT ...) et des

En ce qui concerne les droits nouveaux pour les femmes dans l'entreprise, l'ensemble des intervenantes refusent la

«syndicat de femmes » avec tous les droits afférents (représentativité, élection de déléguées), mais par contre revendiquent la reconnaissance des et les FEMMES dans le

290 travail e groupes avec les droits que réclament les mouvements associatifs (heures de franchise, droit d'expression, local ...).

Afin de rendre compte et de prolonger les Etats généraux, une brochure reprenant tous les rapports et les débats en commissions sera éditée rapidement.

Un appel à élargir la mobilisation' et définissant les axes de luttes prioritaires est sorti de ces Etats généraux, l'actualité elle-même poussant à prendre des dé-

- L'annonce d'une manifestation réactionnaire le 15 mai contre le remboursement de l'avortement (le remboursement a été annoncé par Yvette Roudy et sera discuté à la rentrée parlementaire) exige une réponse commune sans perte de

- Le soutien à la tenue d'Etats généraux nationaux sur les équipements collectifs, à l'appel des associations de parents, prévus pour les 14 et 15 juin, a été

- Il est également envisagé de développer la mobilisation au rythme des échéances parlementaires concernant les droits des femmes, notamment lors de la discussion du projet de loi contre les dis-

L'avenir dira si l'objectif des Etats généraux pour l'élargissement de la mobilisation sur les revendications féministes a été atteint. Par contre, pour ce qui est du dialogue entre mouvement de femmes et syndicats, c'est une réussite : sur la base des contacts pris, soutenu par la brochure et les initiatives d'ores et déjà envisagées, il devrait se continuer et s'approfondir dans les entreprises.

Il est urgent de construire une force des femmes capable de mettre en échec les offensives patronales contre leur emploi et capable de mener une lutte prolongée contre toutes les discriminations sexistes ; de construire un mouvement autonome de femmes capable de faire progresser le féminisme au sein du mouve.

- Pas de socialisme sans libération des femmes!

- Pas de libération des femmes sans Elsa DUROY Paris, le 6 mai 1982.

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