Gouvernements et banquiers capitalistes face aux sanctions économiques
Pourquoi le boycott de la Pologne n'est pas une solution ouvrière
POLOGNE
"cussions sur la renégociation de la dette », titrait le Inter- AGITATION en Pologne pourrait compliquer les dis-
• national Herald Tribune du 7 mai dernier. A elle seule, cette affirmation exprime ce que sont les réelles préoccupations des milieux financiers internationaux.
Après avoir caressé, en mars, l'espoir Jacqueline ALLIO
On se rappelle le soulagement exprimé par de nombreux organes de la haute finance, tel le Wall Street Journal, au lendemain du 13 décembre. « La plupart des banquiers pensent que des gouvernements autoritaires ont ceci de bon qu'ils imposent une discipline (2) », déclarait froidement un directeur dont la banque avait prêté des millions de dollars à la Pologne. « Qui peut savoir quel est le systeme de fonctionner? », s'interrogeait un de ses confrères, qui ajoutait : « Le seul test qui nous impayer. » Parmi ceux qui n'osaient pas étaler leur cynisme de manière aussi criante, il ne manquait cependant pas de voix pour accuser Solidarité d'être responsable du coup de force militaire, pour « avoir voulu aller trop loin (3)».
Après avoir exprimé tout haut leur désaccord avec les mesures politiques prises par des gouvernements qui les avaient pourtant « encouragés à effectuer prêts massifs à la Pologne », de nombreux banquiers ont décidé de passer outre la décision de la majorité des pays occidentaux, en janvier dernier, touchant au refus de renégocier la dette polonaise tant que durerait l'état de guerre. « Ne faisons pas de politique, continuons comme par le passé (4) », affirmait récemment un banquier britannique, dont la principale préoccupation était, tout comme celle de ses confrères, de savoir si la Pologne pourrait honorer les 3,4 milliards de dollars d'intérêts qu'elle doit pour 1982. « Dans une situation comme celle-ci, en définitive, c'est chacun pour soi (5) », se lamentait de son côté le directeur d'une filiale américaine qui reprochait aux banques de ne s'occuper que de leurs propres inté-
L'ARRIERE-PLAN DES
SANCTIONS AMERICAINES
Ces diverses réflexions émanant des milieux financiers ont le mérite de traduire crûment ce que pensent les capitalistes en général, et les capitalistes américains pas leur affaire. qu'un accord serait en particulier. Car le « show Reagan » en « solidarité » avec la Pologne, du mois de février dernier, ne saurait faire illusion quant aux intentions véritables de la classe dominante. Si le gouvernement Reagan a opté pour une politique de sanctions économiques, c'est d'abord qu'il avait quelque chose à y gagner sur le plan strictement matériel : en 1981 déjà, les USA ont été le principal bénéficiaire de la diminution de la production de charbon en Pologne, avec une augmentation de 70 % de leurs exportations, plus particulièrement en direction de la Finlande, du Danemark et de l'Allemagne de l'Ouest, tous trois acheteurs traditionnels de char-
C'est ensuite qu'il avait tout à gagner dans l'orchestration d'une campagne anticommuniste dont l'objectif principal était de renforcer la position des USA dans l'équilibre des forces international, comme ne le cachait pas le secrétaire général de l'Organisation du Traité de l'Atlantique-Nord (OTAN), Josef Luns, dans une inaccordée à la revue américaine Newsweek au lendemain du coup de force du général Jaruzelski. « Je pense que ce qui s'est passé en Pologne n'a certainement pas affaibli l'OTAN. Au contraire, le rapport des forces des USA et de l'Europe vis-à-vis de l'URSS est meilleur qu'auparavant ; l'Union soviétique doit maintenant compter avec un pays turbulent à côté du cordon ombilical qui relie l'Allemagne de l'Est à Moscou. (6) » Josef Luns soulignait également que l'objectif de l'OTAN était d'aller de l'avant dans d'intensification l'installation de l'arsenal militaire américain en Europe : « La nouvelle adminisaméricaine, l'offensive par rapport à l'URSS, et le programme de réarmement de Ronald Reagan a renforcé la position des USA d'un point de vue politique. »
Il est d'ailleurs caractéristique qu'à côté de tout le bruit fait sur la question des sanctions économiques contre la Pologne, le gouvernement américain se soit bien gardé de proposer un embargo sur les livraisons de blé à l'URSS. Celles-ci représentent plus des deux tiers exportations de blé des USA et elles possible en avril (1), les banquiers occidentaux — et les banquiers américains plus particulièrement - sont à nouveau inquiets pour leur argent. Ils ne cachent pas que la politique des sanctions économiques des gouvernements occidentaux ne fait avaient rapporté 1,3 milliard de dollars pour les seuls huit premiers mois de 1981.
aux prétextes « humanitaires» invoqués pour dénoncer la signature du contrat de gaz soviétique par les Européens, ils ne sauraient faire illusion : ils laissent clairement transparaître la réaction ulcérée d'un concurrent qui se voit lésé dans ses intérêts.
L'hypocrisie de Ronald Reagan à l'égard des ouvriers polonais apparaît avec d'autant plus d'évidence lorsqu'on se rappelle que, le jour même où le président américain faisait sa déclaration sur la Pologne, il appelait la Communauté économique européenne (CEE) à lever les sanctions contre la junte militaire turque, et qu'il n'hésitait pas à apparaître à la télévision aux côtés du représentant de la dictature militaire d'Ankara où des milliers de travailleurs croupissent dans les prisons pour avoir défendu leurs droits syndicaux. Et cela sans parler des intentions belliqueuses à l'égard de l'Amérique centrale de « Reagan-la-guerre », dont tous les efforts tendent à obtenir une augmentation des crédits de guerre US pour mener à bien son programme de militarisation de
Toutefois, il ne suffit pas de dénoncer les larmes de crocodile des puissances impérialistes et de prendre ses distances face à leur hypocrisie. Il faut redire clairement que les sanctions économiques ne vont pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière polonaise, ne renforcent pas sa lutte contre la bureaucratie, même s'il est vrai qu'elles ont contribué dans l'immédiat à diminuer les marges de manœuvre du Conseil militaire de salut
(WRON), les difficultés économiques insurmontables auxquelles celui-ci est confronté. Car, ce qu'elles signifient à terme, c'est d'une économie extrêmement dépendante des importations et des échanges avec
1. International Herald Tribune, 16 mars 2. Wall Street Journal, 21 décembre 1981. 3. Voir entre autres The Economist, 19 déBusiness Week, 1981 et l'Expansion, 18 décembre 1981.
4. Business Week, 3 mai 1982. 5. Business Week, 22 mars 1982. 6. Newsweek, 28 décembre 1981.
l'Occident, ce qui ne peut se traduire que par une détérioration encore plus grande du niveau de vie des travailleurs. Déjà, de nombreux bulletins de Solidarité signalent une augmentation catastrophique du chômage dans certaines régions en raison de la fermeture d'entreprises qui ne peuvent plus produire, étant donné le manque de matières premières ou de pièces de rechange à la suite de l'arrêt des importations occidentales. « Tout cela signifie l'impossibilité de satisfaire la demande des agriculteurs en machines, en outillage, en biens de consommation, etc. », écrit l'auteur d'une « Analyse de la situation politique polonaise (7) ».
CONTRE LE BOYCOTT
DE LA POLOGNE Il est vrai que les travailleurs polonais ont eux-mêmes contribué de manière délibérée au blocage de l'économie en ralentissant les cadences et en faisant de la résistance passive sur leur lieu de travail. Mais n'est-il pas évident qu'ils doivent rester maîtres de cette forme d'action, de même qu'ils ont toujours cherché à contrôler la dynamique des grèves qu'ils lançaient avant le coup de force du 13 décembre afin qu'elles servent à renforcer leurs positions et non à les affaiblir ? Et comment un contrôle serait-il possible si dysfonctionnement de l'économie dépend de la décision de banquiers confortablement installés dans leur fauteuil et passant leurs ordres par télépho-
Les sanctions économiques actuelles gênent la bureaucratie, c'est entendu. Mais elles ne mettent pas directement en cause les fondements de son pouvoir. Car, contrairement aux patrons qui, dans une situation analogue, verraient leurs profits menacés - et done leur existence même en tant qu'exploiteurs —, la bureaucratie, elle, tire son pouvoir du contrôle qu'elle exerce sur l'appareil d'Etat. Et si la situation continue à empirer, en raison des sanctions économiques occidentales, elle s'arrangera pour maintenir ses privilèges en réduisant la part du revenu national destinée à satisfaire les besoins de la population. Comme l'a cyniquement dé. claré Jerzy Urban, porte-parole du gouvernement polonais à la presse occidentamoyens de nous nourrir et de nous vêtir. Ce sera la société dans son ensemble qui en subira les conséquences. »
Lorsqu'on sait que les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 86,5 % en mars 1982 par rapport à l'année 1981, alors que l'approvisionnement, lui, a au contraire empiré, peut-on imaginer que la classe ouvrière puisse supporter long. temps une pareille aggravation de son niveau de vie sans que cela affecte son potentiel de lutte ? Pense-t-on que le mouvement de résistance se verra renforcé si les gens doivent faire quotidiennement des queues encore plus longues ?
Le caractère directement politique et l'ampleur des manifestations du mois de mai ont bien montré que les travailleurs polonais n'avaient pas besoin de cela pour se révolter.
Un marché à Lublin. (DR) En revanche, les conséquences à long terme de la politique de sanctions apparaissent d'ores et déjà comme extrêmement graves pour la dépendance économique - et donc politique - de la Pologne. En effet, la « solution » apportée par la bureaucratie pour tenter de résoudre la situation actuelle réside dans une intégration croissante de l'économie polonaise à l'économie soviétique. Il a déjà été décidé de diviser l'économie en deux secteurs, dont l'un - environ 60 % de l'industrie légère et 40 % de l'industrie chimique sera alimenté par les matières premières du Conseil d'assistance économique mutuel (COMECON) et produira directement pour les pays concernés. « Cette solution a pour grave conséquence de rendre l'économie très profondément dé pendante de celle de l'Union soviétique, puisque la production de ce secteur n'est plus simplement exportée, mais soumise au mode soviétique de planification, de gestion et de coordination. (8) » On imagine en quoi la lutte de la classe ouvrière pour prendre ses affaires en main sera rendue d'autant plus difficile par une telle situation
POUR UNE MOBILISATION
EN SOLIDARITE AVEC SOLIDARNOSC Par ailleurs, l'appel aux sanctions économiques rapport à la nécessité de construire une mobilisation de masse en soutien aux travailleurs polonais, basée sur la lutte pour l'indépendance de la classe ouvrière.
D'une part, il crée des illusions à la fois sur l'efficacité de telles mesures et sur la nature des banques et des gouvernepour qu'ils appliquent de telles sanctions. D'autre part, il ne propose aucune perspective d'action au prolétariat occidentai.
Le développement de la campagne de solidarité à l'Occident a pourtant montré depuis six mois qu'il était possible d'impulser un mouvement massif et sur des positions de classe ; un mouvement sans précédent quant à l'impact qu'il a sur le mouvement ouvrier des pays capitalistes, non seulement en Europe mais en Amérique latine et dans d'autres parties du monde.
Grâce aux batailles menées par l'avant-garde ouvrière dans de nombreux pays, il a été possible d'obliger les directions du mouvement ouvrier traditionnel à appuyer des initiatives de solidarité. En Allemagne fédérale et en Grande-Bretagne notamment - où, passés les premiers élans d'indignation, les bureaucrates ne bougeaient pas le petit doigt pour concré tiser leurs déclarations d'intention —, les tournées de meetings organisées avec des représentants de Solidarité, exilés malgré eux, ont permis d'initier une réelle campagne de soutien au sein de la classe ou-
Les travailleurs polonais continuent à nous donner l'exemple, par la détermination avec laquelle ils poursuivent le combat et affrontent la bureaucratie, malgré la répression et la dictature militaire.
Le meilleur moyen de les soutenir c'est de faire connaître les objectifs réels de Solidarité en organisant des meetings publics. C'est d'organiser des collectes d'argent pour soutenir les prisonniers politiques et leurs familles, ainsi que les militants contraints à la clandestinité C'est de mettre sur pied des convois de vivres et de médicaments accompagnés par des militants syndicaux. C'est de proposer que les travailleurs des diverses entreprises et des diverses régions créent des liens avec les ouvriers d'entreprises et de régions déterminées. C'est d'impulser des comités de juristes prêts à aider les accusés en se rendant à leurs procès.
Dans cette perspective, nous devons tout faire pour gagner les travailleurs les plus conscients et les plus combatifs à la conviction que la résistance et la victoire du prolétariat polonais les concernent au premier chef, et qu'elle jouera un rôle dé terminant pour leurs propres luttes.
Jacqueline ALLIO 20 mai 1982. 7. Solidarnosc, Bulletin d'information du Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France, Paris, numéro 18, p. 11.
8. Ibid.
Le général Jaruzelski. (DR)