La sinistre farce électorale du 7 mars au Salvador a été présentée à Washington comme un important succès de la politique américaine en Amérique centrale (1). Le président Ronald Reagan a adressé une lettre de félicitations à la Junte militaire et démocrate-chrétienne de San Salvador, dans laquelle il réaffirme son appui « au rétablissement de la démocratie au Salvador » et proclame que « peu de nations des élections libres dans des conditions aussi difficiles ».
Pourtant, derrière cet enthousiasme pointe chez les responsables américains une certaine inquiétude, en partie liée à l'importance que cette mascarade électovient d'attribuer l'organisation Roberto d'Aubuisson, l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA), seconde formation de la nouvelle Assemblée nationale.
Certes, dès l'origine, les élections salvadoriennes devaient être l'occasion pour l'administration Reagan et l'oligarchie locale de réorienter l'axe politique du gouvernement vers une formule plus proche de celle d'avant le coup d'Etat d'octobre qui avait mis à bas le régime du général Humberto Romero.
Depuis quelques mois d'ailleurs, les de l'après-1979 mises en veilleuse - la seconde phase de la réforme agraire reportée par exemple — et des dignitaires de l'ancien régime réintégrés dans l'armée.
LE PROJET IMPERIALISTE
Pour enrayer la crise d'érosion de la dictature et se débarrasser du legs de la politique du président Jimmy Carter au Salvador, l'administration Reagan souhaitait parvenir à une recomposition politique susceptible d'obtenir la cohésion nécessaire à la poursuite et à l'approfondissement de la guerre qui reste, de fait, la seule perspective de l'impérialisme et de la réaction au Salvador.
Un tel projet rendait nécessaire une cohabitation délicate entre l'armée, la Démocratie chrétienne (DC), principal agent de la stratégie impérialiste depuis le coup d'Etat de 1979, et le Parti de la conciliation nationale (PCN) - parti de l'armée au pouvoir avant 1979 — qui représente la continuité de la tradition dictatoriale. Le retour du PCN sur la scène politique était en quelque sorte la conséquence logique de ce plan et devait découler de sa participour mener la guerre
Toutefois, les calculs impérialistes ont été, un temps, gênés par le poids détenu par l'ARENA au sein de l'Assemblée nationale, qui pouvait lui permettre de réorienter la coalition des forces bourgeoises clairement à l'extrême droite, en marginalisant totalement la Démocratie chrétienne. Ce que d'ailleurs l'organisation du major Roberto d'Aubuisson a tenté de faire immédiatement après les élections en impulsant un front d'unité des formations réactionnaires excluant la Démocratie chrétienne.
Pour l'impérialisme, lors des tractations pour la formation d'un gouvernement, qui ont duré deux mois, il s'est agi d'obtenir au sein des nouvelles institutions remplaçant la Junte, une solution se rapprochant le plus possible du projet initial. C'est, semble-t-il, la seule réussite de l'impérialisme US dans ces élections que d'y être en partie parvenu. Mais cela n'a pas été sans mal et l'équilibre obtenu est encore bien précaire.
En effet, durant toutes ces semaines divergences partis réactionnaires se sont maintenues. La Démocratie chrétienne, dont le leader, Napoleon Duarte, accusait le major Ro. berto d'Aubuisson de vouloir « une paix de mort, une paix qui détruise tout (2) », arracher une participation gouvernementale proportionnelle aux ré. sultats des élections. Le secrétaire général du PDC et maire de San Salvador, Julio Adolfo Rey Prendes, affirmait même à ce sujet : « Si on ne nous donne pas cette répartition, nous nous trouverons en face d'un coup d'Etat légal. (3) » De leur côté, les formations d'extrême droite voulaient écarter la Démocratie chrétienne, ou du moins ses dirigeants les plus connus, des responsabilités gouvernementales.
Malgré le caractère apparemment inces positions, un compromis s'est dégagé, sous l'influence déterminante de l'impérialisme US - en la personne de l'ambassadeur Diane Hinton et de l'envoyé spécial de Ronald Reagan, le général Vernon Walters — et des chefs militaires salvadoriens, très sensibles au rôle fondamental de l'aide militaire US dans la conduite de la guerre.
« Cinq chefs militaires ont lancé un appel conjoint à mi-voix aux dirigeants de la droite », a pu noter l'International Herald Tribune (4). D'après un représentant démocrate-chrétien cité par ce journal, les militaires ont tenu aux partis de droite le langage suivant: « Le pays doit absolument être uni maintenant. Si les partis qui ont participé aux élections n'apparaissent pas unis, seules les forces de la guérilla peuvent y gagner. »
UN CABINET DE GUERRE Quelques jours plus tard, le major Roberto d'Aubuisson - dont Robert White, ancien ambassadeur US à San Salvador, affirmait pourtant devant une commission du Sénat « qu'il y a des preuves, même si elles ne sont pas à 100 % concluantes » qu'il est « responsable du meurtre de Mgr Romero » - était élu président de l'Assemblée. L'actuel ambassa-deur US quant à lui, y a vu « un exemple de la démocratie au travail ». Ensuite, l'avocat Alvaro Magana Borjan était élu pré sident provisoire du Salvador par l'Assemblée nationale, avec les voix de la Démocratie chrétienne et du PCN, contre le candidat de l'ARENA. Pour les USA et l'armée, l'homme convient parfaitement à la fonetion. Propriétaire d'une plantation de café et président pendant dix-sept ans de la Banque nationale hypothécaire, après avoir été un des fondateurs du PCN, un élève studieux de l'économiste Milton Friedman aux USA et de la CIA en Italie, Alvaro Magana a d'autre part d'excellents rapports avec la hiérarchie militaire salvadorienne. Il a, en effet, eu l'occasion d'accorder de nombreux prêts, à fonds perdus, aux colonels et aux généraux qui constituent aujourd'hui l'état-major salvadorien.
Outre la personnalité d'Alvaro Magana, la composition du nouveau gouvernement illustre encore plus les pressions américaines et dévoile la perspective d'accentuation d'une politique de guerre à outrance. Si les représentants du PDC gardent leurs portefeuilles ministériels, n'obtiennent aucun des postes essentiels, tandis que Napoleon Duarte est de fait évincé. Le PCN revient en force avec deux vice-présidents de l'Assemblée nationale L'ARENA obtient les postes clefs de l'Agriculture, de l'Economie et du Commerce extérieur. Enfin, le ministère de l'Armée reste aux mains des militaires en la personne du général José Guillermo Garcia, actuel membre de la Junte.
1. Vincent Kermel, « Après les "élections de la nuit" », Inprecor numéro 123, du 19 avril
2. Inforpress, Ciudad Guatemala, ler avril 4. International Herald Tribune, 19 avril
lées par la dictature s'est condisérable contrôlées par la guérilla affirment que
La reconnaissance par Alvaro Magana lui-même « que le président d'un gouvernement provisoire (...) doit être surtout un exécutant de ceux qui composent la Constituante (5) », montre que la solution a la crise de la dictature trouvée par les USA reste précaire. L'Assemblée garde le pouvoir d'avaliser ou de contester les mesures gouvernementales. Le pôle politiconstitué par T'ARENA conserve done un poids important face à l'homme providentiel trouvé en la personne d'Alvaro Magana et face au gouvernement. Les effets déstabilisateurs de cette situation se feront donc prochainement sentir de nouveau.
Toutefois, une unité provisoire semble s'être forgée autour du véritable cabinet de guerre que constitue le gouvernement d'Alvaro Magana. D'ailleurs, sa mise en place a coïncidé avec une reprise de l'offensive militaire début mai au moment même où le nouveau président proclamait : « Il n'y a rien à négocier avec les guérilleros. (6) »
Des actions répressives regroupant 4 500 soldats ont alors eu lieu dans les régions du Morazan et d'Usulutan. L'état-major militaire reconnaît lui-même la violence des combats en parlant de « forte résistance » des forces du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). Par ailleurs, les assassinats de civils ont augmenté pour se situer à la moyenne effarante de 35 par semaine. Fin avril, des salvadoriens affirmaient d'ailleurs cyniquement que « les paysans qui soutiennent la guérilla, soit tacitement, soit en lui fournissant de la nourriture ou loule autre assistance, doivent étre considérés comme des victimes légitimes de la guerre (7) ».
Depuis les élections, la situation des populations paysannes des zones contrôment aggravée. Des responsables d'asso-
Troupes gouvernementales dans un village. (DR) ciations paysannes pourtant pro-gouvernementales ont affirmé que « des milliers de paysans ont été illégalement chassés de leurs parcelles par les propriétaires fonciers souvent aidés par les forces paramilitaires et par la police locale (8) ».
n et de a et les dit.
tre au centre des prochains affrontements entre les forces bourgeoises, l'ARENA désirant annuler la réforme agraire, tandis que le PDC menace de quitter l'Assemblée s'il en était ainsi. Un officiel de l'Institut salvadorien de la réforme agraire (ISTA) affirmait même récemment que « SI | ARENA revient sur les reformes, il y aura un bain de sang à travers tout le la réforme agraire, interdisant ainsi aux métayers de devenir propriétaires des parcelles qu'ils cultivent.
Dans le moment présent, seule la perspective d'une vaste offensive militaire contre la guérilla, avec les soldats et les officiers salvadoriens formés par les EtatsUnis, semble constituer le ciment unificateur des forces bourgeoises.
LE FMLN TIENT BON Le FMLN s'attend d'ailleurs à une telle offensive au cours de l'été, mais il optimiste sur l'issue des combats. Les dirigeants du FMLN soulignent en effet les progrès militaires qu'ils ont réalise ces derniers mois. Dans les deux seuls premiers mois de l'année, la guérilla a récuperé plus d'armes à l'ennemi que durant toute l'année anterieure. Sur le plan des télécommunications entre les différents fronts, les progrès sont époustouflants : « Des journalistes qui ont visite les zones le système de communication radio du
FMLN est meilleur que celui de l'ar-
Le FMLN a aussi manifesté à plusieurs reprises une grande capacité mouvement. Ainsi, « les actions dans les quartiers ouvriers périphériques de San Salvador — Mejicanos, San Antonio Abad, Cuscatancigo, Soyapango et Apopa - ont été impressionnantes. La région autour de San Salvador offre peu de protections naturelles. Mais, lors du week-end des élections, des colonnes de 100 à 300 guérilleros ont parcouru les 25 km qui séparent combat avec les forces gouvernementales pendant plus de six heures, et ensuite s'en sont retournées à Guazapa avec un minimum de pertes (11) ». De plus, lors de ces actions, les forces du FMLN auraient fait de nombreuses recrues, près de 300 pendant les opérations autour de Usulutan, un peu moins dans la capitale, ce qui indique le soutien populaire dont elles bénéfi. cient déjà dans les centres urbains.
La dictature compte évidemment sur le retour des troupes formées par les USA et sur l'aide américaine pour renverser la situation. Or, il n'est pas dit que les 1 500 soldats et officiers entraînés par les bérets verts ne connaîtront pas le sort de la fameuse brigade d'élite Atlacatl, défaite par le FMLN au cours de son premier engagement, ce qui accentuerait encore la baisse de moral des troupes gouvernementales. D'autant plus que l'infrastructure logistique ne suit pas l'augmentation des troupes répressives. Disposant de 17 hélicoptères, la dictature ne peut par exemple transporter qu'une seule compagnie à la fois (dix hommes par hélicoptère). C'est la raison pour laquelle le département d'Etat US entend augmenter le nombre d'hélicoptères de la dictature, les fameux UH-IH « Huey » de la guerre du Vietnam. jusqu'à 40, et fournir aussi une douzaine d'avions d'attaque au sol (12).
C'est dire, si on pouvait l'oublier. le role fondamental du soutien militaire américain dans le maintien de la dictature salvadorienne. C'est dire aussi que la nougouvernementale qui remreprésente pour Washington qu'un moyen de poursuivre l'offensive militaire contre la guerilla et le
Les manifestations de solidarité avec la révolution salvadorienne aux USA et de dénonciation de la venue de Ronald Reagan en Europe, qui vont se dérouler en ce début juin, sont done d'une importance toute particulière. Elles doivent en effet pouvoir faire reculer pratiquement l'impérialisme US dans son intervention
Vincent KERMEL 22 mai 1982. 5. Inforpress, 6 mai 1982 6. Inforpress, 13 mai 1982. T. Neur York Times, 22 avril 1982 8. Time. 24 mai 1982. 9. Ihid. Latin America Regional Reports, 30 avril 1982.
11. Ibid 12. International Herald Tribune, 10 mai 1982