Après le Ve congrès du Parti communiste vietnamien
VIETNAM
E IVe Congrès national du Parti communiste vietnamien
L
. (PCV), reuni du 14 au 20 decembre 1976, avait ete le
Congres de la victoire. Le Ve Congres, réuni du 27 au 31 mars 1982, aura été celui des autocritiques.
Le Duan, le secrétaire général du Comité central (CC) du
PCV, dans son rapport politique d'ensemble, a en effet très officiellement annoncé : « Le Comité central présente une sévère
De même que Le Duan, Pham Van
Dong, le président du Conseil des minis.
tres, dans son rapport sur les problèmes économiques et sociaux et Le Due Tho, à la tête du bureau d'organisation, dans son rapport sur le « travail d'édification du parti », ont tiré un bilan très critique de la situation actuelle et de la façon dont les orientations du IVe Congrès avaient été mises en œuvre.
Pham Van Dong a présenté l'autocritique du Conseil des ministres dans les termes suivants : « Les insuffisances et les erreurs manifestées dans la direction et la gestion économiques et sociales au cours des cinq dernières années sont sérieuses.
Suite à l'autocritique sévère du Comité central du parti présentée par le camarade secrétaire général Le Duan dans le rapport politique, je tiens à souligner la responsabilité directe de ces insuffisances et erreurs - particulierement dans l'élaboration et la mise en œuvre du Plan - qui tout d'abord doit être imputée au Conseil des ministres. (2) »
Les rapporteurs ont évidemment rappelé les immenses difficultés objectives auxquelles le pays s'est trouvé confronté au lendemain de la victoire du 30 avril
1975 : très grande pauvreté et arriération de l'économie, terribles meurtrissures laissées par trois décennies de guerre, isolement du Vietnam provoqué notamment par la politique revancharde de l'impérialisme américain, profondeur du nouveau conflit opposant le Vietnam à la Chine ...
Pour Le Duan, « la cause profonde des difficultés dans notre économie et notre vie matérielle se situe dans le fait que l'ensemble une économie de petite production qui, de surcroît, a subi les effets dévastateurs des guerres prolongées et du colonialisme. Dans l'espace des cinq dernières années, il nous a fallu mener la guerre de défense nationale (au Cambodge et face à la Chine) pendant près de trois ans. Les anciennes blessures de guerre à peine pansées, de nouvelles apparaissent. A cela s'ajoutent des intempéries sévères et continues, des activités de sape incessantes de l'ennemi dans de nomreurs. (1) » breux domaines. Notre économie doit donc répondre à la fois à trois exigences fondamentales pressantes : défense de la patrie, stabilisation des conditions d'existence de la population, édification graduelle de la base matérielle et technique socialisme. Les difficultés déséquilibres sont donc inévitables dans une telle conjoncture (3) ».
Le Duan ne masque pas pour autant la gravité et la portée des erreurs commises par le PCV au cours de ces cinq dernières années. Il poursuit en effet son intervention en notant : « Par ailleurs, les difficultés proviennent des insuffisances et des erreurs des différents organismes du parti et de l'Etat, de l'échelon central dans la direction et la gestion égards, les insuffisances et les erreurs dans la direction et la gestion sont la cause principale qui a provoqué ou aggravé les difficultés économiques et sociales des plusieurs plénums du Comité central ont déjà souligné ces insuffisances et ces erreurs. (4) »
LA NATURE DE L'AUTOCRITIQUE Ce n'est pas la première fois que la direction vietnamienne relève les « insuffisances » du parti. Mais, du fait de la nature et de la sévérité du bilan présenté à ce Ve Congrès, on ne peut que suivre le rédacteur de Doan Kêt, le bimensuel de France (UGVF), quand il affirme que, « sans vouloir faire de comparaison hasardeuse, on peut dire qu'après l'autocritique faite en septembre 1956 au sujet des erreurs commises pendant la Reforme agraire, c'est la deuxieme fois en cinquante ans d'existence que la direction du PCV a ainsi fait - solennellement et sévèrement - son autocritique (5) ».
A lire les rapports de Le Duan et de Pham Van Dong (celui de Le Duc Tho n'est pas encore disponible en traduction), on a l'impression que la présentation de l'autocritique, la refonte des organes de direction (et avant tout du Comité central) et l'adoption de quelques autocritique devant le Congrès. Nous proposons, a-t-il précisé, qu'après le Congrès nous procédions à une critique et à une autocritique approfondie au sein du parti, aux divers échelons des organismes de l'Etat et à l'élaboration des mesures efficaces pour remédier (aux très sérieuses) insuffisances et ermesures portant notamment sur les rapports entre le parti et l'Etat ont constitué l'essentiel de la raison d'être Congrès. En effet, sur diverses questions controversées (comme l'ampleur exacte des mesures de ques), les rapports sont particulièrement peu prolixes. De même, la présentation du Ille Plan quinquennal (1981-1985) reste très générale, bien que le Plan soit en principe en cours de réalisation.
L'autocritique ne touche pas à toutes les questions, Dans l'ensemble, la politique régionale et internationale poursuivie par le PCV depuis 1975 est officiellement défendue dans le rapport de Le Duan, tout particulièrement en ce qui concerne l'alliance avec l'URSS, l'entrée dans le Conseil d'assistance économique mutuelle (COMECON), l'intervention au Cambodge et la nécessité de maintenir des « relations spéciales » avec ce dernier pays et le Laos.
Il est possible qu'en ce domaine la fonction du Congrès ait été de condamner implicitement ceux qui, dans le PCV, ont pu critiquer les orientations internationales de la direction. Notons aussi que la constitution, dès 1976, de la République socialiste du Vietnam, achevant la réunification étatique du pays, est vigoureusement saluée : « Une brillante réussite de notre parti et de notre peuple est d'avoir rapidement réunifié le pays sur le plan de l'Etat, établi la dictature du prolétariat sur tout le pays (souligné dans l'original). (6) » Enfin, le cadre général de l'analyse de la transition socio-économique au socialisme, tel qu'il avait été tracé lors du IVe Congrès national, est maintenu.
Le bilan critique porte avant tout sur l'estimation faite au lendemain de la victoire des difficultés à venir et des objec.
1. Le Duan, « Rapport politique du Comité central ». Ve Congrès national du Parti com-
2. Pham Van Dong. « Les orientations, tâches et objectifs essentiels du développement économique et social pour 1981-1985 et la décennie 1980 ». Ve Congrès national du Parti vietnamien, Hanoi, mars polycopié, p. 8-9.
5. Doan Ket, Paris, 8 mai 1982, p. 5.
tifs à réaliser pour 1980, sur la capacité du parti à mettre en œuvre concrètement les orientations adoptées, sur la politique de consolidation du parti et de recyclage des cadres, sur l'évolution des rapports entre le parti et l'Etat d'une part, entre les masses, l'Etat et le parti d'autre part. Il s'appuie sur un tableau sombre de la situation économique et sociale dans le pays et du niveau idéologique au sein du
En ce qui concerne la situation économique, Le Duan note, après en avoir relevé les aspects positifs (notamment les premiers pas de la socialisation au Sud), qu'« au cours des cinq dernières années, à côté des victoires et des acquis, il y a eu un grand nombre de difficultés et, actuellement, dans le domaine économique, notre pays est confronté à des problèmes critiques. Les résultats obtenus dans l'exécution du Plan quinquennal 1976-1980 n'ont pas encore pu réduire les sérieux déséquilibres dans notre économie. production développe lentement, tandis que la population s'accroît rapidement. Le revenu national ne couvre pas encore la consommation sociale, dont une partie doit s'appuyer sur l'emprunt et l'aide; l'économie n'est pas encore en mesure de permettre un processus d'accumulation. Il y a pénurie de vivres, de tissus et de biens de consommation essentiels. La question de la fourniture d'énergie, de matériaux, le problème des transports et communications se posent actuellement avec une grande acuité. De nombreuses usines fonctionnent en dessous de leurs capacités. (...) Le marché et les prix ne sont pas stabilisés. Le nombre des travailleurs inemployés reste élevé. La vie des travailleurs est encore exposée à de nombreuses difficultés. (...) Sur certains plans, les facteurs capitalistes et non socialistes ont empiété sur le terrain socialiste (7) ».
Pham Van Dong reprend à son compte l'orientation du IVe Congrès : pour l'ensemble de la période de transition au socialisme, la question clef est celle de l'industrialisation et de la grande production socialiste, la priorité revenant à l'industrie lourde, mais, pour la phase initiale de transition, la priorité concrète doit être accordée à l'agriculture et à l'industrie de consommation dont le bien pour élever le niveau de vie des masses que pour servir de base au développement de l'industrie lourde. Mais il reconnaît que la direction vietnamienne n'a « pas encore défini clairement la stratégie pour l'étape initiale dans l'industrialisation socialiste afin, sur cette base, d'élaborer le Plan d'Etat pour 1976-1980 avec des fondements scientifiques (8) ».
Plus précisément, les conditions concrètes du Vietnam nouvellement réunifié n'ont pas été suffisamment prises en compte : « Nous n'avons pas eu une pleine perception des difficultés et complexités a de nombreux égards qui se posent a nous tout au long de la phase historique permettant d'avancer vers le socialisme à partir d'une économie où prédomine encore la petite production; nous n'avons pas perçu toute l'ampleur des bouleversements économiques et sociaux de l'après-guerre et des graves effets du néocolonialisme; nous n'avons pas prévu comme il le fallait les difficultés causées par la politique d'hostilité des expansionnistes chinois (...); nous n'avons pas pris toute la mesure des difficultés et complexités que nous rencontrerions en voulant surmonter les faiblesses de notre gestion économique et sociale, ni des développements à certains égards défavorables de la situation mondiale. En même temps, nous n'avons pas perçu toutes les capacités réelles permettant de répondre aux exigences de la phase initiale de l'industrialisation socia-
* De par cette appréciation inexacte et inadéquate de la situation, d'une part nous avons manifesté du subjectivisme et de l'impatience en fixant des tâches et des objectifs du Plan trop élevés (...), conduisant à un gaspillage considérable de force de travail et de biens; d'autre part, nous avons fait preuve de conservatisme à un haut degré et de lenteur dans l'exécution de la ligne (...), dans l'appréciation et dans l'exploitation de nos possibilités à de nombreux égards. (9) »
Le Duan dénonce lui aussi « le subjectivisme et l'impatience, le conservatisme et la lenteur (10) ». Il s'attaque aux maux suivants : « bureaucratisme, irréalisme, manque de réceptivité face aux réalités de la vie (...), irresponsabilité (11)». Il faut en finir avec la « gestion administrative bureaucratique (12) » et « un appareil encombrant, exagérément hiérarchisé (...), doté d'un personnel nombreux mais peu efficace (13) ». La critique se centre en définitive sur le parti lui-même, sur ses liens aux masses et à l'Etat, sur l'action de l'Etat.
Bien sûr, Le Duan commence par déclarer que si, depuis 1975, d'importantes victoires ont été possibles, « c'est grâce à la ferme direction de notre parti, un parti fonde et forgé par le président Ho Chi-Minh, d'une fidélité totale au marxisme-léninisme et à l'internationalisme prolétarin, au destin de la nation et à la cause du peuple (14) ». Cependant, malgré ces suecès, « le mouvement de masse pendant les années passées a manqué d'uniformité et, dans certains d'efficacité », alors même que le niveau de conscience est très inégal jusque chez les ouvriers et les
« Ces insuffisances sont dues au fait que tout l'impact de la dictature du prolétariat ne s'exerce pas encore sur la mobilisation et l'éducation des masses. (...) Beaucoup d'organisations ei de comités du parti ne cherchent pas encore à comprendre la vie et l'état d'esprit des différentes couches de la population, attachent encore peu d'importance à la tâche de faire valoir le rôle et la fonction des organisations de masse, et font encore preuve de relâchement dans le travail de direction du mouvement révolutionnaire des masses. Un nombre non négligeable d'organismes d'Etat font encore preuve de bureaucratisme, d'autoritarisme et d'arbitraire, portant atteinte au droit de maître collectif du peuple. Les activités des orLe Duan et l'ancien président de l'URSS, Podgorny. (DR) ganisations de masse, également bureaucratisées, tardent à être rénovées et ne répondent plus aux nouvelles exigences des masses. Moralement corrompus, un certain nombre de cadres et membres du parti, par leurs abus de pouvoir, se livrent à des brimades à l'encontre de la population, enfreignent la loi, nuisant ainsi au prestige du parti et exerçant une influence néfaste sur l'ardeur révolutionnaire des
Dans cette situation, « notre parti se doit (...) de remédier aux dans le travail de mobilisation des masses, d'éliminer le bureaucratisme dans les orles organismes d'Etat, les organisations de masse, de déclencher à tout prix un mouvement de masse vraiment puissant et d'une grande ampleur (16)».
Le Duan s'inquiéte particulièrement des « manifestations d'une baisse de la qualité révolutionnaire, de la volonté de combat et de l'esprit de responsabilité d'une partie des cadres et membres du parti, y compris d'un certain nombre de cadres responsables aux divers échelons et dans les divers secteurs », ce qui a, notamment, « affecte de maniere negative le prestige du parti au sein des masses (17) ».
7. Ibid., P. 13-14. 8. Pham Van Dong, art. cit., p. 6. 9. Ibid., p. 9. 10. Le Duan, art. cit., p. 16. 11. Ibid., p. 17. 12. Ibid., p. 16. 13. Ibid., p. 89. 14. Ibid., p. 11. 15. Ibid.. p. 98-99. 16, Ibid., P. 99-100, la dernière formule est soulignée dans l'original.
17. Ibid., p. 132.
ALTO
A LOS
CRIMENES
Banderole d'une manifestation de soutien au Vietnam. (DR)
UN CHANGEMENT DE PERIODE : DU IVe AU Ve CONGRES Le contraste est grand entre l'eupho rie triomphante du IVe Congrès de la fin 1976 et la sévérité alarmiste du tableau delà des contextes différents, soulève une question politique fondamentale. Le Ve Congrès est avant tout l'occasion d'un constat critique : le parti n'a pas su résoudre les difficiles problèmes de l'après-victoire et les solutions sont loin d'être dé. terminées de façon satisfaisante. Le IVe Congrès, par contre, avait été l'occasion de présenter les leçons de plusieurs décennies de luttes de libération nationale et sociale. Or, autant le PCV manifeste au Ve Congrès ses limites politiques, autant
IVe Congrès richesse des enseignements qui pouvaient être tirés de son expérience, du moins en ce qui concerne quelques questions clefs.
C'était d'abord vrai de l'analyse de la trajectoire suivie par la révolution vietnamienne. Dans le rapport politique Comité central qu'il avait alors présenté, Le Duan notait : « A l'époque actuelle, où l'indépendance nationale et le socialisme sont indissolublement liés, et au moment où dans notre pays la classe ouvrière joue un rôle dirigeant dans la révolution, la victoire de la révolution nationale ment le début de la révolution socialiste, le début de la période de transition au socialisme, le début de la période de l'accomplissement des tâches historiques de la dictature du prolétariat. Ce tournant historique s'est produit, voici plus de vingl ans dans le Nord (1954) el après le 30 avril de l'année derniere (1975), à l'échelle nationale. (18) »
Non seulement Le Duan insiste sur la relation qui lie, dans la révolution coloniale, luttes de libération nationale, luttes démocratiques et luttes socialistes, mais en plus il précise que le passage décisif de l'étape démocratique populaire à l'étape révolutionnaire s'opère avec la prise du pouvoir d'Etat, avec la victoire. Il rejoint en cela les
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conclusions fondamentales de la Théorie de la révolution permanente. Il convient de souligner également que la « bourgeoisie nationale » n'apparaît plus dans la description que donne Le Duan de la composition du Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL). Ce dernier, « dirigé par notre parti », était un « front patriotides paysans, de la jeunesse, des femmes, des écoliers, des intellectuels, des organisations religieuses et des représentants des différents groupes ethniques
Le rapport de Le Duan analysait aussi la signification et l'ampleur de l'engagement impérialiste américain dans la sed'Indochine et donc la portée de la victoire de la révolution vietnamienne : « Pour l'impérialisme américain, c'est bien la plus grande défaite de l'histoire des Etats-Unis. Si la victoire de la Révolution d'Août (1945) et de la résistance contre les agresseurs français a marqué le début de l'effondrement du colonialisme ancien, celle de la résistance contre les impérialistes américains a montré au monde entier l'inévitabilité de la faillite du néocolonialisme. (20) »
Le Duan rappelait, dans son rapport au Congrès de la fin 1976, les éléments essentiels de la théorie politico-militaire vietnamienne qui, par son caractère éminemment dialectique et politique, représente un progrès considérable par rapport à la conception maoïste de « l'encerclement des villes par les campagnes ».
Enfin, il faut reconnaitre que la politique économique d'ensemble proposée à l'occasion du IVe Congrès pour la transition au socialisme tirait les enseignements des difficultés et des succès rencontrés de 1954 à 1965 (et même après) en République démocratique du Nord-Vietnam (RDVN). Elle évitait les ornières de la collectivisation forcée, de la priorité absolue à l'industrie lourde à la mode stalinienne, du volontarisme ultra-gauche
Néanmoins, par deux fois (en 1956 et en 1982), le PCV, qui a su faire face aux immenses difficultés de la lutte pour le pouvoir, qui a assimilé nombre de leçons de son long combat, ce parti donc, mille fois éprouvé, s'est trouve plonge dans une grave crise quelques années après la prise du pouvoir. Dès 1945, Ho Chi-Minh avait tiré la sonnette d'alarme contre le « bureaucratisme » d'un parti au gouvernement. Le IVe Congrès à son tour en avait appelé à la lutte contre le bureaucratisme. Et, pourtant, la bureaucratie est aujourd'hui plus envahissante que jamais au Vietnam. Pourquoi cet échec d'un parti qui a tant de succès impressionnants à son actif ?
Les problèmes de la transition au socialisme, et d'un parti au pouvoir, ne sont pas de même nature que ceux de la lutte révolutionnaire, d'un parti de combat. De plus, le moule dans lequel le parti s'est fondu, celui d'une longue et difficile lutte militaire de libération nationale, peut devenir un obstacle quand le problème à résoudre devient celui de la planification économique et de l'organisation démocratique de la nouvelle société. L'après-vietoire représente une nouvelle épreuve qui soulève une nouvelle question, comme le note l'historien vietnamien Le Than Koi (21) : « Dans cette lutte contre le bureaucratisme qui constitue (...) l'un des obstacles majeurs à la démocratie aussi bien qu'au développement économique, social et culturel, le parti vietnamien saura-t-il faire preuve de cette créativité qu'il a si brillamment démontrée dans le domaine politique et militaire ? » Force est pour l'instant de reconnaître que la ré ponse est négative.
DE CRISE INTERNE
Certes, le Ve Congrès est apparu, de coutume, nouvelle direction, unie. Six anciens membres du Bureau politique (BP) n'ont pas été réélus à cet organisme, dont le général Vo Nguyen Giap, mais ils sont restés bien placés au Comité central. Le général Vo Nguyen Giap n'occupait plus depuis quelques années une position clef et les diverses « sensibilités » traditionnelles de la diêtre représentées dans les organismes suprêmes avec Le Duan, Truong Chinh, Pham Van Dong, Le Duc Tho, etc. On peut à la rigueur penser que le départ des six anciens membres du BP correspond à la volonté de renouveler progressivement la direction centrale (le Bureau politique et le secrétariat du CC).
Il n'en est plus de même au niveau du Comité central. Le CC passe de 133 membres (dont 32 suppléants) à 152 (dont 36 suppléants). On compte 68 nouveaux élus (dont 32 titulaires) qui représentent donc 45 % du nouveau Comité central. 39 membres de l'ancien CC, dont beaucoup occupaient des postes clefs, n'ont pas été
18. Le Duan, « Rapport politique du Comité central ». Congrês national du Parti vietnamien. Editions en langues étrangères, Hanoi, 1977. p. 27.
19. Le Duan, art. cit., 1977. p. 24. 21. Le Than Khoi, Socialisme et Dévelop pement au Vietnam, IEDES Tiers-Monde, Paris,
réélus. Or, depuis longtemps, des secteurs du parti demandaient que des sanctions soient prises contre les cadres, y compris au sommet, faillis ou corrompus.
Cette exigence avait été formulée par l'intellectuel Nguyen Khae Vien, directeur de la collection des Etudes VietnaDans une lettre à l'Assemblée nationale, il dressait un tableau alarmiste de la situation - « les choses ne peuvent durer ainsi : d'importants changements sont nécessaires sur tous les fronts » - et dénonçait la politique de construction de l'appareil, à savoir « une politique qui assure la promotion des médiocres à des positions clefs », qui écarte les militants créatifs au profit « d'intellectuels qui se spécialisent dans l'opportunisme et flattent grossièrement la direction (22) ».
Nguyen Khac Vien exigeait que les cadres coupables ou incapables ne soient plus couverts par l'appareil. La même exigence s'est exprimée dans des congrès ré. gionaux préparatoires au Congrès natiopoint que la radio gouvernementale a dû s'en faire l'écho (23).
Il avait suffi d'une session du Comité central pour préparer directement le IVe Congrès de fin 1976. Le rapport politique avait été publié dans la presse plusieurs semaines avant la tenue du Congrès afin de permettre une discussion publique. Cette fois-ci, par contre, il aura fallu, en quatre mois, trois sessions du Comité central (dont une session marathon de jours en octobre-novembre 1981) et des reports successifs de sa date d'ouverture pour préparer le Ve Congrès. Signe des conflits qui se sont manifestés, il n'y a pas eu de discussion publique.
Le PCV comprenait, au 31 décembre 1981, 1 727 784 membres. En cinq ans, 370 000 nouveaux membres auraient été recrutés, provenant pour 86 % de la Jeunesse communiste (JC). Ce qui confirme (au vu des chiffres précédents) que plus de 100 000 membres du PCV ont été mis hors du parti au moment de la remise des ces deux dernières années « pour manque de capacité, opportunisme, trafics illicites, spéculation, malversations, concussion ou brimades à l'égard masses (24) ». Malgré massive, Le Duan note dans son rapport au Ve Congrès que « des personnes qui, de toute évidence, ne méritent pas d'être membres du parti n'en sont pourtant pas
Enfin, il est clair que, sur bien des questions d'orientation nationale ternationale, l'unanimité loin d'être acquise, aujourd'hui, au sein du PCV. Il est certain qu'une partie des membres du parti exelus l'ont été pour « mollesse » envers la direction chinoise. Dans son rapport, Le Due Tho a d'ailleurs violemment critiqué « certains éléments maoïstes qui ont trahi le parti et qui se sont mis à la solde de l'ennemi » et « des éléments opportunistes qui ont tenté de diviser le parti (26) ». Mais il faut aussi l'ambassadeur Huu Mai), son prédécesseur (Nguyen Huu Khieu) et le président de
(Xuan Thuy), n'ont pas été réélus au Comité central, ce qui semble confirmer sérieuses tensions entre PARTI UNIQUE ET BUREAUCRATIE La direction vietnamienne en appelle à un réarmement moral et idéologique du parti. Il s'agit de fermer la porte aux opportunistes et à la fois de préserver le rôle dirigeant du parti et de défendre le « droit de maître collectif » des masses. Il est question de séparer plus strictement les organisations du parti de celles de l'Etat pour permettre à ce dernier de jouer pleinement son rôle de « gestionnaire » et éviter le cumul fréquent de responsabilités. Selon Doàn Kêt du 8 mai 1982, il s'agirait là de l'une des principales propositions contenues dans le rapport de Le Duc Tho et, depuis, le Conseil des ministres a été remanié de facon à réduire sensiblement le poids des membres du Bureau politique en son sein.
Dans le domaine économique, le rapport de Pham Van Dong préconise d'adopter « un mécanisme de gestion dynamique, capable d'éliminer le centralisme bureaucratique » et susceptible de « développer l'esprit d'initiative des unités de base, régions et secteurs, et en même temps (de) permettre à l'échelon central de prendre en main les affaires et les rés (27) ». De façon plus générale, il s'agit d'« impulser le mouvement révolutionnaire des masses » et d'initier une vaste « campagne d'émulation ». « Le peuple travailleur exerce son droit de maître collectif essentiellement au moyen de l'Etat sous la direction du parti. » « Il agit en premier lieu à travers l'Assemblée nationale et les conseils populaires aux diffé rents échelons. » Il importe donc de lutter contre « le caractère formel » de certains de « ces organismes élus », de façon a ce qu'ils accomplissent « réellement les fonctions, tâches et attributions telles qu'elles leur sont dévolues par la Constitution (28)».
Les rapports présentés au Ve Congrès touchent à de vrais problèmes, mais la conception générale du régime de « dictature du prolétariat » — et avant tout de la place du parti dans la société — reste inchangée. Or c'est elle qui contribue à aggraver les maux socio-politiques que la direction vietnamienne déclare vouloir combattre. Comment, par exemple, barrer la
22. Paul Quinn-Judge a présenté d'importants extraits de cette lettre de Nguyen Vien dans Far Eastern Economic Review, 26 té-
23. Cf. Nayan Chanda, Far Eastern Econo16 avril 1982, p. 15. : « П y a eu des appels ouverts de la part de délégués provinciaux pour que les dirigeants qui ont commis
You qui auraient dégénérés soient Une émission de Radio-Hanoï en féurier a mentionné que le congrès provincial de Ha
"avait suggéré que le Comité central prenne mesures d'expulsion du parti à l'encontre de ceux qui ont dégénéré, incluant ceux qui route aux « opportunistes » qui s'infiltrent dans le parti ? Dans le cours d'une lutte révolutionnaire pour le pouvoir, adhérer au parti communiste, c'est accepter de courir un risque considérable, c'est accepter des sacrifices sévères, et les opportunistes ne se bousculent pas à la porte d'entrée. Mais, une fois la victoire acquise, tous les arrivistes se précipitent, cette tendance inévitable est renforcée, nourrie par la place dévolue au PC au Vietnam comme dans les autres pays so-
Il y a, de fait, au Vietnam, un régime de parti unique. De plus, les grands débats d'orientation restent le domaine réservé des sommets dirigeants ; ils ne pénètrent pas les comités populaires ni même la base du parti. Les militants n'ont donc pas à faire leurs preuves dans le cadre d'un libre débat au sein des masses. Le parti, détenteur du monopole du poucoupé donc de la société réelle. Sauf en cas de très fortes tensions, tout se règle entre pairs, en secret, aux divers échelons de l'appareil. La hiérarchie des salaires et des avantages (légaux ou non) de fonction est calquée sur la hiérarchie politique du parti. Entrer au parti, y prendre des responsabilités, c'est encore l'une des manières les plus efficaces de grimper l'échelle sociale, de devenir privilégié. Comment, alors, barrer la route aux arrivistes ?
Il est question d'assurer le « droit de maître collectif » des masses. Soit. Le lieu l'Etat - l'Assemblée nationale et les commités populaires —, note Le Duan. Pourtant, le rôle de direction est dévolu au parti et le rôle de « gestionnaire » à l'Etat. Plus encore, dans la Constitution elle-même, le pouvoir du parti unique est institutionnalisé, l'Etat est subordonné au parti. N'est-ce pas dire que les masses sont non seulement pratiquement privées du pouvoir de discussion réel des grandes options politiques, mais qu'en plus elles se voient, sur le plan institutionnel, formellement subordonnées au parti ? Comment alors peuvent-elles jouir de ce droit sacré à être le « maître collectif » ? Et alors, comment briser l'arbitraire des cadres et fonctionnaires, comment juguler les développements bureaucratiques ?
Il y a de profondes causes objectives au développement d'une bureaucratie au Vietnam, que nul ne peut simplement écarter : extrême arriération et grande pauvreté économiques du pays, pression impérialiste, dépendance vis-à-vis de l'aide tiennent des postes clefs, car ils sont des obstacles qui brisent la solidarité interne et affaiblissent la confiance des masses"".» dans cet article une présentation des principaux dirigeants exclus du Comité central lors du Ve 200 000 le nombre de membres du parti qui
24. Diàn Ket, Paris, 14 avril 1982, p. 3. 25. Le Duan, art. cit., 1982, p. 145. 26. Cité par Nayan Chanda, Far Eastern Economic Review, 16 avril 1982, p. 17.
27. Pham Van Dong. art. cit., p. 67. 28. Le Duan, art. cit., 1982, p. 87-88.