Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

"Le projet de programme à moyen terme" du PCI

· Inprecor n° 13, 29 septembre 1977 · p. 13-20 · 7 556 mots

Italie

ITALIE La situation que traverse actuellement l'Italie exige indiscutablement l'élaboration d'un programme économique à moyen terme. Il est en effet parfaitement clair que l'économie italienne ne pourra pas sortir de la crise profonde où elle est plongée par le seul recours à des mesures conjoncturelles, à des clauses d'urgence et à des prêts ou des facilités de paiement internationaux. Par ailleurs, la signification réelle des décisions adoptées à court terme ne peut être saisie que dans le cadre d'une perspective plus large. Les dirigeants du Parti communiste italien (PCI) sont d'autant plus sensibles à cette question qu'ils ont été conduits tout au long de cette année à appuyer, directement ou indirectement (ou, tout au moins, à ne pas contester) une série de mesures prises par le gouvernement Andreotti. Ces mesures ont certes donné quelques résultats, mais pas précisément dans le sens des perspectives tracées par le PCI lors de la campagne électorale de 1976 et qui constituent aujourd'hui encore le leitmotiv de sa propagande et de son agitation. Le taux d'inflation a été réduit; le déficit de la balance des paiements maitrisé; les engagements envers les créditeurs étrangers maintenus; la productivité accrue, de même que le nombre global d'heures de travail; quelques secteurs industriels importants ont commencé à remonter la pente; le rythme d'augmentation des salaires s'est ralenti; et, globalement, les revenus de la classe ouvrière ont été réduits en termes de pouvoir d'achat réel. Mais, même si cette énumération succinte suffit à montrer comment la bourgeoisie, grâce à l'habilité du patronat et aux manœuvres intelligentes du gouvernement Andreotti, a réussi même plus qu'au cours des années précédentes à faire retomber sur les travailleurs le poids de la crise, ce qui ne s'est par contre pas réalisé, c'est la relance espérée de la production, sur une échelle suffisamment large, sinon vraiment généralisée. Les investissements, par ailleurs, continuent à stagner. Les vicissitudes de Gioia Tauro, le gigantesque complexe sidérurgique en gestation, condamné avant même d'avoir vu le jour, symbolisent l'absence persistante de perspectives réelles concernant une industrialisation organique du Mezzogiorno. De même, la crise qui frappe le secteur public, du colosse de l'acier Italsider au "colosse" de l'alimentation Unidal, ne contribue certes pas à accroître la crédibilité de la capacité attribuée à ce secteur de jouer un rôle moteur dans la relance économique attendue.

Livio MAITAN L'accroissement continu du chômage, enfin, combiné aux menaces qui pèsent sur certains secteurs industriels importants dans les prochains mois, ou même carrément les prochaines semaines, est l'expression la plus dramatique d'une situation d'impasse et de paralysie. Il est clair, en définitive, que le PCI ne peut pas se contenter d'offrir encore à ses militants et à ses électeurs la perspective peu enthousiasmante d'un soutien au gouvernement Andreotti et à ses mesures d'urgence, ou l'accord conclu en juillet par les six partis dits de "l'arc constitutionnel" (l'ensemble des partis représentés au parlement à l'exclusion de l'extrême-droite et de l'extrême-gauche - NDT). Le PCI doit démontrer, ou tout du moins donner l'impression que ses positions et ses objectifs actuels s'inscrivent dans un projet de plus grande envergure dont les effets seront tout autres que les mesures entrées en vigueur dans le courant de l'année écoulée ou celles prévues à court terme, et qui soit à même d'apporter effectivement quelques avantages économiques et politiques à la classe ouvrière et aux autres couches opprimées. Son "Projet de programme à moyen terme" (Proposta di progetto a medio termine) élaboré par une commission spéciale du comité central et achevé au mois de juin se fixe précisément cet objectif. Le cadre du «Projet" et ses fondements analytiques Dans la note introductive, Giorgio Napolitano en définit le cadre général en mettant en valeur trois points : 1 - la nécessité de préciser la perspective d'uné "transformation graduelle mais en profondeur de la société italienne"; 2 - la nécessité d'élaborer un projet à moyen terme qui permette "dans un délai de trois à cinq ans... de surmonter les facteurs de crise et de déséquilibre les plus graves qui caractérisent aujourd'hui la situation italienne et mettent en danger les institutions démocratiques" ; 3 - "une cofncidence de fait entre le point de départ du projet, dans les différents domaines, et les propositions que nous avons faites lors des négociations ouvertes début mai avec les autres partis démocratiques en vue d'un programme commun de gouvernement" (cet accord, comme nous l'avons vu, a été signé début juillet).

Page 14

Conformément à cet objectif, le projet s'articule en deux parties, la première intitulée "nécessité et orientations d'un projet de transformation et de renouveau de la société italienne", la deuxième intitulée "les choix politiques que proposent les communistes pour les prochaines années". Il va de soi qu'il ne s'agit pas, en général, de nouveautés, mais d'une reformulation d'idées et d'objectifs exprimés depuis nombre d'années et précisés surtout dans la période la plus récente. Il y a toutefois un effort de systématisation qui fait mieux ressortir le contenu réel : le ton et les accents sont d'ailleurs plus en harmonie avec la politique de "non-méfiance", à savoir l'appui substantiel au gouvernement d'Andreotti. L'appareil conceptuel et terminologique s'en ressent d'une façon évidente. L'accentuation des prémisses analytiques s'en ressent également. Le point de départ - il ne pouvait en être autrementest une constatation de la profondeur et de la gravité de la crise : "La crise où se trouve plongée l'Italie depuis des années est entrée dans une phase d'acuité extrême, sur le plan social et politique. La relance économique qui s'est produite en 76, a confirmé la vitalité d'une grande partie de notre tissu productif et a mis en lumière l'importance qu'a eu l'attitude responsable et constructive du mouvement des travailleurs. Elle s'est toutefois accompagnée d'un taux d'inflation élevé, d'un lourd déficit de la balance des paiements, d'une stagnation sustantielle de l'emploi; cela confirme la persistance et l'aggravation des contradictions et des problèmes fondamentaux qui pèsent sur l'économie italienne. L'incertitude quant aux perspectives qui se dessinent en ce qui concerne l'activité productive - y compris du fait des difficultés de l'économie mondiale - et plus encore la situation de l'emploi, l'ampleur du processus déjà en cours d'exclusion de larges couches de femmes du marché du travail officiel et de restrictions des débouchés pour des masses très considérables de jeunes, en particulier les titulaires du baccalauréat ou d'un diplôme universitaire, l'extension des dangers de désagrégation dans le sud et de nouveaux phénomènes de marginalisation dans les grandes villes, provoquent un malais social croissant. Le danger qui menace les institutions démocratiques provient surtout d'une telle situation et de la crise profonde de l'Etat, de sa difficulté organique aussi bien à faire face efficacement à l'acuité des contradictions économiques et sociales que, sur un autre plan, à stopper le développement de la criminalité de droit commun et politique, briser la spirale de la violence, rompre la trame subversive par laquelle des forces réactionnaires obscures s'efforcent de plonger le pays dans le chaos. " (pp. 15-16). Comme on voit, l'idée d'une crise globale de la société italienne est clairement exprimée. Toutefois, par rapport à des analyses précédentes des documents et rapports officiels (par exemple, des rapports et des discours de Berlinguer) on met une sourdine sur le fait qu'il s'agit d'une crise structurelle de la société capitaliste. Il suffit de noter que le programme fait disparaître ou presque des catégories comme "classes sociales", "bourgeoisie", et même "capitalisme", qui gardent tout au plus une valeur purement descriptive ou terminologique (ce n'est qu'en de rares occasion qu'on utilise, en passant, l'expression "pays capitaliste" ; on fait allusion une fois au "marché capitaliste actuel", en mettant l'accent sur "actuel" et, si nous avons bien lu, l'expression "classe ouvrière" ne revient que deux fois tout au long des 122 pages du texte). Le fait que l'analyse soit affaiblie et émoussée, à savoir le contournement de l'origine plus profonde de la crise, s'exprime avant tout par le caractère superficiel et même banal de la description des manifestations de la crise, par l'accent mis sur les effets plutôt que sur les causes (la citation ci-dessus est significative à ce sujet), par la non-prise en considération d'un facteur pourtant très important comme l'épuisement ou l'affaiblissement d'une série de secteurs stimulant le boom prolongé, et par l'accentuation privilégiée des facteurs spécifiques à l'Italie par rapport aux facteurs plus décisifs qui opèrent à l'échelle internationale (1). Sur le plan politique, le projet utilise d'une façon acritique des expression employées traditionnellement par des partis conservateurs et par leurs porte-parole (comme "force subversives" , "action subversive trouble" , etc.) Il renonce au contraire complètement à indiquer quelles tendances la crise du système engendre ou pourrait engendrer à l'avenir au sein de la classe dominante : des tendances visant à la restauration du système, inspirées par une logique de conservation ou de relance des mécanismes du système en tant que tel, et non par une quelconque myopie politique ou un esprit réactionnaire et borné. Une telle démarche est confirmée encore une fois par l'interprétation traditionnelle du tournant politique de 47 comme une "déviation" du chemin de la Résistance et de la perspective de démocratie avancée. On glisse encore une fois sur le fait que le tournant décisif avai: déjà été accompli par le choix de la reconstruction sur des bases capitalistes, avec le consensus et la collaboration active des partis ouvriers eux-mêmes; et que le type de développement économique que l'Italie a connu durant 20 ans, au-delà de ses spécificités bien connues, a eu tous les traits essentiels de toute une étape - à savoir une onde longue de développement - du capitalisme, plus précisément du capitalisme du 3ème âge. Sur ce plan, il n'y a pas de différences qualitative importante entre l'Italie et les autres pays d'Europe occidentale. Le projet du PCI non seulement ne souligne pas cet élément central, mais au contraire procède en direction opposée, dans la mesure où il fixe à plusieurs reprises comme objectif à l'Italie d'atteindre le niveau déjà atteint par des pays capitalistes dits plus avancés. Sur le plan idéologique, finalement, le projet parle très généralement et avec des accents quasiment moralisateurs d' "une crise de valeurs préoccupante, qui se manifeste par différentes formes de désarroi idéologique et moral" (p. 16). Il garde un silence complet sur les données qui devraient être incontestables, à savoir qu'il s'agit d'une société historiquement déterminée, la société bourgeoise: Il suggère par contre, parfois, que certaines valeurs sont par elles-mêmes positives : n'est-ce-pas la signification de l'adjectif "préoccupant" dans la phrase que nous venons de citer ? Dans l'un de ses rapports, d'ailleurs, Enrico Berlinguer n'avait-il pas explicitement affirmé la portée positive de certaines valeurs dont s'inspiraient des conservateurs italiens du siècle passé ?

Page 15

Les objectifs de transformation de la société italienne Notre critique de la démarche analytique n'est pas un but en soi : elle sert à mieux souligner la logique interne d'une conception. En partant des prémisses que nous venons de mentionner, le projet du PCI ne peut qu'avancer des objectifs dans le cadre du système et proposer de nouveau, pour la énième fois, des finalités que personne n'oserait contester mais qui, en fin de compte n'apparaissent que comme des vœux pieux (développement du Mezzogiorno, plein emploi notamment). Nous allons voir dans quelle mesure ces objectifs sont effecfivement réalisables, et dans le contexte donné et dans le contexte envisagé par les dirigeants du PCI à court et à moyen terme. Conséquence logique de cette analyse, le projet propose non pas la rupture et le dépassement des mécanismes de l'économie capitaliste, mais l'élimination des causes plus spécifiques de la crise, le dépassement des distorsions, des disfonctionnements et des déformations qu'il dénonce, des situations de rentes ou, plus généralement, de parasitisme qui représentent depuis longtemps les cibles principales de la critique du groupe dirigeant du PCI. Dans la partie qui concerne - faut-il le souligner - non pas le moyen terme de 3 à 5 ans, mais la transformation sociale à plus long terme, le projet affirme : "L'objectif fondamental d'une extension et d'une reconversion de la base productive implique des changements profonds dans les rapports sociaux. Il s'agit de réduire effectivement les poches très larges de parasitisme et de travail improductif, d'éliminer les positions de privilèges, les rigidités et les pirés déséquilibres qui entravent le lancement d'un processus plus sain et plus organique de développement économique et social, une large concentration des ressources matérielles et humaines dans les activités productives, dans les secteurs essentiels pour une évolution du pays dans un sens moderne et progressiste. Mais une telle entreprise ne saurait être réalisée que par le consensus; elle ne peut donc être construite qu'autour d'idéalités et de finalités nouvelles et se développer en même temps comme réforme économique et comme réforme intellectuelle et morale de la société. " (p. 25). L'inconsistance et le caractère très général et presque banal des objectifs avancés ne sont pas compensés par l'affirmation qui suit immédiatement sur la nécessité de lutter pour "des valeurs humainement et socialement avancées" ', et "pour des orientations vers des luttes décidées pour la liquidafion des maux et des plaies du chômage et de l'ignorance, de l'isolement individuel, de l'inégalité, de la centralisation bureaucratique. " Au contraire, la tentative de conférer une certaihe dignité idéologique à une conception gradualiste ultra-modérée conduit à des formulations nébuleuses à propos d' "une nouvelle échelle de valeurs"' , fondée sur "une revalorisation du travail productif et créatif", du "travail productif et socialement utile" (p. 26). Il est significatif que dans certaines des inferventions publiées à propos du projet dans l'hebdomadaire du Parti "Rinascita" , ce concept ait déjà été critiqué. • Il suffit de rappeler un article de Claudio Napoleoni, un économiste élu depuis peu sur les listes du PCI, qui pourtant n'a pas hésité même récemment à utiliser des concepts ou des formules explicitement révisionnistes en soutien à la stratégie du groupe dirigeant autour de Berlinguer : "La combinaison de ces deux qualifications du travail (productif et créatif) -écrit Napoleoni - me semble une constante dans le texte, qui tend quasiment à les considérer comme s'impliquant l'une l'autre. La difficulté qui en découle est la suivante : si au terme "productif" on attribue la signification qu'il a dans là -réalité capitaliste, les deux termes non seulement ne s'impliquent pas réciproquement, mais au contraire s'excluent l'un l'autre. Productif signifie en effet productif de plus-value" ce qui fait donc référence à un travail abstrait ou aliéné, ce qui est le contraire d'un travail créatif, réalisé par l'homme." ("'Rinascita". ", n° 31, 5 août 1977). Ailleurs, et à propos de problèmes particuliers, le texte se dégrade même jusqu'à tomber dans la rhétorique la plus creuse, par exemple en affirmant qu'il faut "redonner dignité et sérieux" à l'école italienne (p. 28), en écrivant qu'il faut "développer les capacités personnelles de. chaque invividu et les échanges solidaires entre tous les hommes" (p.30), oL en parlant du sport comme d' "un moyen d'enrichissement physique et moral des individus et de conquête d'une dimension collective importante" (p.31). Le problème de l'égalité est également posé dans des termes idéalistes et abstraitement démocratiques. Le paragraphe consacré aux "rapports sociaux" peut être synthétisé dans une proposition acceptable par n'importe quel fibéral ou philanthrope : "Il faut promouvoir d'un côté une élévation substantielle de la grande masse du peuple, et surtout des couches les plus besogneuses et arriérées y compris par une politique de redistribution de privilèges qui nourrissent des gaspillages de richesses intolérables. (p.32). Si d'autre part, le projet pose la problématique du mouvement des femmes, il envisage toutefois la solution du problème comme réalisable dans le cadre de la famille, sans la moindre allusion à un dépassement de cette institution (pp. 30 et 34). Cela est une autre indication de l'inspiration non seulement gradualiste, mais même gradualiste modérée du projet en question. Il est significatif que, précisément au début de la première partie, on introduise dans un chapitre séparé le thème de l'austérité. "L'austérité", dit-on "est une nécessité incontestable pour faire face aux difficultés économiques actuelles. Il n'y a pas d'alternative. Mais, dans notre conception, l'austérité ne représente pas un expédient temporaire, une courte période de sacrifices douloureux pour en revenir ensuite aux orientations antérieures; ce n'est pas une réduction momentanée de la consommation, conque comme immuable; c'est une proposition visant à changer, selon un programme précis, le "mode de fonctionnement et les finalités sociales des mécanismes économiques, l'orientation des investissements, de la pro"duction et des dépenses publiques, la qualité de la consommation elle-même et donc à agir sur le mode de vie qui leur est lié, sur le modèle de culture et de comportement de secteurs entiers de la société italienne. " (p. 21).

Page 16

A dire vrai, les illustres auteurs du texte s'adonnent à l'opération classique qui consiste à noyer le poisson. Ne pouvant pas rester insensibles aux réactions que le sermon sur l'austérité a provoquées dans des couches importantes de lecteurs ouvriers du Parti, et parmi les membres eux-mêmes, il dore la pilule en assemblant des concepts différents et en élargissant d'une façon désinvolte la notion d'austérité. La mystification - le mot est plus que jamais pertinent - consiste précisément en ceci : derrière des perspectives futures dont la réalisation est pour le moins incertaine, ou derrière des rideaux de fumée de rhétorique, on cache le contenu réel, à savoir les attitudes déjà prises et qui, en toute probabilité seront confirmées dans un avenir proche, non à propos d'un concept métahistorique d'austérité, mais face à l'austérité concrète et prosafque que le gouvernement Andreotti a déjà commencé à imposer aux masses des travailleurs, de son point de vue, avec un certain succès. Pour le reste, le projet n'avance aucun thème ou objectif nouveau. Il reprend essentiellement le concept d'une nouvelle phase de la "révolution démocratique et antifasciste", en souhaitant la "valorisation de la matrice antifasciste et du caractère progressiste du pacte constitutionnel"; il se contente de répéter le thème de la "gestion démocratique de l'économie" de la "décentralisation et de la réorganisation des structures de l'Etat", du "développement du pluralisme social et politique", du "renouveau et de la démocratisation de la Communauté économique européenne" (pp. 36 à 41). Naturellement, le projet reprend aussi largement le thème des "éléments de socialisme" qui pourraient être introduits graduellement "dans le fonctionnement de l'économie et de la société" . Mais ces éléments sont présentés sous une forme encore plus diluée et inconsistante que dans les textes précédents. Bien évidemment, la plus large convergence peut se réaliser, au moins au niveau théorique, sur de telles "exigences". La recherche de telles convergences sur une base polyclassiste s'étend à la phase de "transformation er de renouveau de la société italienne", et ne concerne pas seulement le moyen terme. Cela suppose que la satisfaction de ces exigences puisse être l'œuvre commune de "forces d'inspiration politique et idéologique diverses, dans le cadre du respect des conceptions générales propres à chacune des composantes du mouvement démocratique et populaire". Le fait est que, d'une façon plus générale, il n'est pas fait de distinction nette entre le programme de transformation d'ensemble et. le projet à moyen terme. Ce n'est que la conséquence logique d'une conception gradualiste qui tend à éliminer tout saut qualitatif en terme de pouvoir, la notion même de contenu de classe, et à réduire les affrontements entre classes opposées à des "confrontations" dans le cadre constitutionnel entre honorables protagonistes d'un pluralisme social et politique quasi idyllique. Les objectifs à moyen terme Les objectifs pour la période intermédiaire - à laquelle est consacrée, comme nous l'avons déjà signalé, la deuxième partie de l'ouvrage - sont définis dans les termes suivants : "L'objectif fondamental qu'il faut atteindre durant les prochaines années sur le terrain social et économique doit être d'assurer un poste de travail utile, sûr, protégé, à un nombre croissant d'Italiens. Concrètement, il est nécessaire d'augmenter substantiellement l'occupation dans le Mezzogiorno (région du Sud de l'Italie) et, de cette façon, le taux d'activité de la population à l'échelle nationale; de préparer la diminution graduelle du chômage des femmes et des jeunes; de rapprocher le marché du travail occulte du marché du travail officiel." (p.49). La méthode proposée - qui fait référence à une conception et à une formule présentes depuis longtemps dans la thématique

."La programmation - qui durant la période du centre-gauche avait été imaginée pour corriger partiellement le cours et les effets d'une croissance destinée, en apparence, à continuer de façon autonome et à rester vigoureuse. - s'impose à nouveau comme méthode et instrument indispensable pour garantir et orienter le développement du pays grâce à une œuvre globale de rénovation, de constitution de nouvelles indications et références pour l'activité productive, de fixation stricte des limites, des compatibilités et des priorités, ceci dans une phase dominée par l'exigence de dépassement des facteurs de faiblesse structurelle, de déséquilibre, de gaspillage, de difficultés financières qui minent la possibilité de reprise et d'expansion de l'économie italienne" (pp. 47-48). Le projet confirme - et on ne pouvait en attendre autre chose, vu l'orientation stratégique fermement adoptée maintenant par le groupe dirigeant du PCI - l'acceptation des "exigences" de fonctionnement du marché et du "développement autonome de l'entreprise". Il prend même soin de souligner que la programmation envisagée devra servir à "dépasser la crise structurelle elle-même du marché et de l'entreprise "(p.54). Le rôle pilote du secteur économique public est à nouveau rabâché; néanmoins, on répète encore une fois qu'il n'est pas nécessaire dans ce but d'accroître son ampleur (p.55). En d'autres termes - comme cela était indiqué dans les documents du dernier congrès et dans le programme des élections de l'année passée - il y a là la renonciation explicite et, pour ainsi dire, théorisée, à frapper, grâce aux nationalisations, un quelconque groupe industriel, même monopoliste (dans un passé, pas très lointain, on proposait, par contre, quelques nationalisations, par exemple, celle de l'industrie pharmaceutique). Ensuite, on prévoit plutôt une contraction qu'une extension des marges de manœuvres du secteur public et, plus généralement, de l'Etat, dans la mesure où un thème récurrent du projet n'est autre que la nécessité non seulement de ne pas accroître mais, carrément, de réduire les dépenses publiques (pp. 51 et 60). Pour le reste, on répète des généralités, par exemple, sur la nécessité de faire "'un effort difficile et original (?!) de déplacement des ressources de la consommation vers les investissements" (p.52). En ce qui concerne l'inflation, l'objectif visé — il n'est pas très clair s'il s'agit du court ou du moyen terme - consiste à réduire son taux "au niveau moyen relevé dans les autres pays industriels avec lesquels l'Italie entre en concurrence". (p.50). Il n'y a pas de quoi se réjouir!

Page 17

Il vaut la peine de faire allusion au chapitre sur "la relance de l'agriculture" qui fait encore mieux ressortir la conception globale du projet. Il suffit de penser qu'est indiquée la nécessité de "libérer l'agriculture de l'incrustation des intérêts de classe et corporatifs qui l'ont condamnée à un rôle subalterne, en opposant artificiellement des intérêts en réalité homogènes" (p. 62). La pénétration toujours plus profonde et généralisée du capitalisme dans les campagnes, soit sous les formes classiques soit de façon plus "moderne" , devient simplement une "incrustation". Il serait suffisant que les méchants renoncent à faire valoir leurs propres "intérêts de classe et corporatistes" pour se rapprocher du meilleur des mondes possible. Il est dommage que nos astucieux théoriciens du compromis historique ne nous expliquent pas pour quelle raison, dans les campagnes, il n'existe pas d'intérêts antagoniques mais seulement des oppositions "artificielles". Vu les prémisses, il n'est, du reste, pas surprenant que soit données au capitalisme agraire les assurances les plus amples d'intangibilité : "Dans cette confrontation (dans le cadre de la programmation) - affirme le projet - l'entreprise capitaliste libérée des entraves de la rente foncière et intéressée au développement de la production et de la technique peut trouver un espace. " (p. 63). Enfin, dans cette distribution si généreuse d'espace, même les multinationales ne sont pas oubliées. Il suffira que l'Etat italien ne développe pas "une attitude d'acceptation passive de tout ce qu'elles se proposent de faire". Dès lors, les choses pourront s'arrenger dans le cadre du "développement industriel dont le pays a besoin" et dans celui de ce merveilleux pluralisme "social et politique" envers lequel seuls des vieux dogmatiques aux vues étroites peuvent nourrir une défiance. Du reste, de quoi devraient avoir peur les multinationales susdites si la partie internationale du projet - outre la réaffirmation déjà mentionnée de la démocratisation de la CEE, c'est-à-dire du cadre et des structures supranationales qui ont caractérisé le développement du capitalisme et du capitalis-

Andreotti me monopoliste en particulier au cours de plus d'un quart de siècle - ne manque pas de faire les éloges de la convention néocolonialiste de Lomé et précisément dans les dernières lignes, il envisage - et ceci est une "nouveauté" par rapport au texte précédent - une "réelle démocratisation du fonctionnement des principaux organismes monétaires internationaux" (donc du FMI) (2). Nous avons déjà fait allusion à la conception du. cadre politique qui découle évidemment de la stratégie du dit compromis historique. Il suffit d'ajouter que, du point de vue institutionnel, aucun changement radical n'est suggéré, qu'une série de réformes prévues ont un caractère avant tout technique (par exemple à propos de la restructuration du pouvoir exécutif et des appareils administratifs - pp. 107-108), que des problèmes qui, dans une perspective d'efficacité la plus élémentaire, se posent depuis des décades, comme l'absurde fonctionnement bicaméral, sont évoqués mais avec la réserve immédiate qu'ils ne peuvent être résolus pour le moment. Evidemment on se préoccupe de ne pas heurter ceux dont les intérêts - qui, ici, sont plus de caste que de classe - seraient lésés par l'introduction d'une Assemblée législative unique (3). Les variations sur le thème de "la participation ouvrière" ne comportent, même pas de façon prospective, de changement substantiel. Toutes les instances et les instruments envisagés sont conçus dès le départ comme subordonnés aux institutions traditionnelles. "Le problème de la participation des travailleurs au niveau des entreprises doit être situé dans le cadre de l'enclenchement d'un processus de programmation à l'échelle nationale et régionale; les assemblées élues seront des lieux de synthèse et de décision. " La logique de la position - dans la mesure où les auteurs du texte s'efforcent d'éclairer leur conception - est, en dernière analyse, celle de la "cogestion" , même si, avant tout pour des raisons tactiques, aussi bien les dirigeants du PCI que ceux des syndicats (même les plus à droite comme Lama) doivent continuer à répudier cette formule. Cependant, ils ont déjà commencé à juger de façon pas totalement négative l'expérience qui s'est développée en RFA (4). Nous n'avons pas besoin de revenir sur les contenus réels du projet. Il est évident que son objectif est celui d'une rationalisation et d'une démocratisation du système et, en aucune manière, celui de mettre en mouvement des processus qui en tant que tels pourraient perturber les mécanismes et les structures de la société. Nous voulons seulement souligner que l'on peut établir une analogie légitime entre le programme actuel et le dit Plan Pieraccini, c'est-à-dire le document fondamental de la programmation promulguée par les gouvernements de centre-gauche au milieu des années 60. Il est du reste symptomatique que le projet comporte une référence explicité à ce dernier et encore plus que dans un numéro récent de "Rinascita" (n° 28) - consacré au bilan des 30 dernières années - la note du républicain La Malfa soit citée en des termes positifs, document qui a incontestablement contribué à la gestation du plan Pieraccini. Les buts principaux du document de gouvernement de centre-gauche étaient exactement : "Le plein-emploi de la force de travail " et "l'élimination des différences entre régions arriérées, particulièrement le Mezzogiorno, et les régions avancées. " La logique de son inspiration était celle du dépassement des distorsions, des disfonctionnements, des manifestations de parasitisme, c'est-à-dire une logique de

Page 18

rationalisation et de modernisation qui conduirait l'Italie au niveau des pays capitalistes les plus avancés de l'Europe occidentale. Simultanément, l'objectif sur lequel insistaient les socialistes était celui d'une démocratisation des structures politiques. L' "Avanti" , organe du PS, exprimait cette espérance avec un titre devenu celèbre - "Depuis aujourd'hui, l'Italie est plus libre" - qui saluait la formation du gouvernement. de centre-gauche. L'illusion ou la mystification consistait à supposer qu'il suffirait à une coalition gouvernementale de permettre à un parti ouvrier d'entrer dans le poste de commande, pour reprendre une expression devenue depuis objet de risée, pour influer sur les grands choix socio-économiques du système. Celle-ci devait rapidement se briser contre les mécanismes réels du système et contre les lois écrites ou non écrites du fonctionnement des appareils. Evidemment, il ne faut pas ignorer les différences qui, toutefois, ne sont pas nécessairement en faveur du projet actuel. Sur le plan des énoncés, en fait, le plan Pieraccini était, sous certains aspects, plus radical. Les socialistes, en parficulier, durant cette période, parlaient, par exemple de la nécessité de "s'attaquer de façon décidée aux concentrations monopolistiques et de limiter et d'encadrer l'activité des cartels" à l'échelle européenne (document de janvier 62). Ce qui est plus important c'est qu'alors le problème consistait à maintenir un développement économique soutenu alors qu'aujourd'hui il s'agit de sortir de la crise la plus grave depuis la grande dépression. A cette époque l'économie industrielle semblait fonctionner avec un rythme satisfaisant - cela est si vrai que les programmateurs concentraient quasi complètement leur attention sur les problèmes du Mezzogiorno, de l'agriculture et des dites infrastructures, alors que maintenant elle est durement frappée dans ses centres vitaux et, dans la meilleure des hypothèses, avance de manière hoquetante. Ceci signifie que les marges propices à des transformations à l'intérieur du système et à des redistributions des revenus sans grand traumatisme, si elles ne sont pas tout à fait inexistantes sont cependant très exigues. Nous savons quel est l'argument principal - explicite ou implicite - des fauteurs de la stratégie du groupe dirigeant du PCI : les rapports de forces politiques sont aujourd'hui plus favorables dans la mesure où le mouvement ouvrier peut se présenter sur un seul front et dans la mesure où le PCI a, de tous les points de vue, un poids considérablement supérieur à celui qu'avait le PSI en 1963-64. Ces éléments, indubitablement, jouèrent et influèrent sur les formes et sur les. rythmes et, à la limite, exceptionnellement pourront permettre quelques résultats partiels. Cependant, en dernière analyse, la logique et la dynamique d'un projet qui envisage au départ et de façon explicite une insertion dans les mêmes mécanismes où s'était insinué le PSI avec l'opération de centre-gauche, seront décisives. De plus, nous disons : quelques épisodes — comme les négociations sur la loi 382 concernant le passage d'une série de pouvoirs et de fonctions de contrôle aux régions et l'acceptation à la RAI-TV de la pratique de répartition des postes entre bureaucrates - et les tentatives de présenter sous un jour favorable des lois comme celle sur la reconversion industrielle - qui ne font que perpétuer les vieux critères et les vieilles méthodes de stimulants et subventions au capital privé - ont déjà fait entrevoir la disponibilité du PCI à parcourir la même parabole de reculades successives. Le fait est que, une fois effectué un choix stratégique déterminé, commence à opérer une sorte de logique infernale à laquelle ont déjà été soumis les partis sociaux-démocrates. Une logique du moindre mal qui n'aboutit pas seulement à une renonciation aux buts révolutionnaires historiques mais au renoncement même aux objectifs de transformation réformistes. Le «Projet» est-il réalisable? Nous pouvons avoir une nouvelle preuve des contenus réels du projet, sur trois plans. En premier lieu, lorsque des énoncés généraux, il passe aux concrétisations, le projet met à nu son caractère modéré. Sans exagération on peut dire qu'il envisage comme souhaitable ce qui existe déjà - ne serait-ce que sur le plan de l'adoption formelle - ou ce qui est en préparation ou prévu pour des termes proches. Il suffit de penser à l'appui donné à la loi sur la reconversion industrielle, à celle en faveur de l'intervention extraordinaire dans le Mezzogiorno, à celle sur le nouveau régime du sol, aux indications sur la restructuration du salaire, au contrôle (qui en réalité n'en est pas un) sur les investissements déjà prévus dans quelques contrats de travail, à la nouvelle organisation de la RAI-TV, aux nouveaux organismes collégiaux des écoles (sur lesquels d'ailleurs "l'Unita" , durant les derniers mois a eu l'occasion de consacrer des articles un rien triomphalistes). (Pp. 54, 76, 88, 99 et 101). En second lieu une concrétisation ultérieure des orientations économiques du PCI s'est exprimée dans l'accord conclu entre les six partis, en juillet passé. Un tel accord envisageait, sur le plan politique, le lancement de mesures répressives, il évitait toute position sur la question tant mise en avant par le PCI, du syndicat de la police libre de s'affilier aux grandes centrales syndicales nationales. Il ne contient aucune allusion à une rénovation des institutions. Il pose le problème de l'école sous l'angle de la "normalisation". Un des projets de loi les plus concrets - celui de la loi 382 sur les compétences régionales - fut violé, quelques jours après le début de la discussion au Parlement, par la Démocratie chrétienne qui a imposé des modifications importantes dans un sens centralisateur, bureaucratique et de défense des propriétaires parasitaires. Sur le plan économique, les choses ne sont pas moins claires. L'accord comporte l'acceptation du cadre prévu dans le projet - assez pesant - établi en rapport avec le FMI, l'accentuation de la nécessité d'une réduction du déficit et d'une contraction des dépenses publiques, avec les répercussions inévitables sur la sécurité sociale, l'explicite reconnaissance du blocage ou de la limitation de l'embauche dans l'administration publique, la claire affirmation de la nénécessité de réduire les coûts et celle de la mobilité de la main-d'œuvre, une hypothèse de relance de la cons-

Page 19

truction sur une nette base de classe et, enfin, dulcis in fundo,, une insistance bien plus forte sur le rôle de l'entreprise que sur l'exigence d'une programmation démocratique. En troisième lieu, comme nous l'avons déjà souligné, on ne peut pas faire abstraction de l'attitude favorable du PCI face aux prises de position du gouvernement Andreotti. Nous l'avons déjà indiqué à propos de l'austérité, des lois peu innovatrices sur la reconversion industrielle et l'intervention dans le Mezzo giorno. Nous ajouterons un exemple plus récent. Le 26 août, le gouvernement prit une série de mesures pour relancer la production, parmi lesquelles la réduction du taux d'escompte de 13 à 11,5%, une réduction des impôts sur les dividendes des actionnaires, des facilités fiscales pour les nouvelles émissions d'actions, la renonciation à l'imposition sur l'acquisition d'une résidence secondaire, une réduction de l'impôt INVIM (impôt immobilier). On peut discuter de l'efficacité plus ou moins grande de telles mesures. Mais il est clair qu'il s'agit de mesures traditionnelles que n'importe quel gouvernement conservateur aurait pu prendre et qui favorisent, sans aucun doute, les industriels, les détenteurs d'action, les propriétaires immobiliers. Le PCI a accueilli ces décisions sans la moindre critique. Il les présenta comme inévitables et sous un jour favorable, se limitant à souhaiter qu'il s'agisse "d'un premier pas auquel devront faire suite d'autres d'autres plus contraignants" ("L'Unita", 27-28 août 1977). Les homélies sur la nécessité de préparer dès maintenent le lancèment d'un nouveau modèle de développement se sont perdues dans les nuages. Mais l'incongruité majeure du projet réside, en dernière analyse dans le fait que, malgré les tentatives de le concrétiser et de le modérer, il n'est pas réalisable quant au but énoncé et aux objectifs souhaités. Nous avons mis en relief les difficultés objectives bien supérieures à celles existantes au moment du lancement de la programmation du centre-gauche. Nous n'entendions pas par là exclure la possibilité d'une reprise économique à moyen terme, mais le cadre du système étant maintenu, cette reprise éventuelle se fera dans un contexte inflationniste dû à des causes structurelles liées au type et aux conditions de l'accumulation sous le capitalisme du 3ème âge (accentuation constante des structures monopolistiques et oligopolistiques, endettement public et privé massif et chronique). En outre, celle-ci ne résoudra pas le problème du chômage. Le projet plaide généralement pour une augmentation des investissements et de la productivité. Il glisse allègrement sur le fait qu'une reprise massive des investissements présuppose une reconstitution du taux et/ou du volume de profit et certaines garanties de continuité. Il glisse aussi sur le fait que ces éventuelles augmentations ne créeraient pas nécessairement de nouveaux emplois et une augmentation de la productivité en dégagerajt encore moins. A moyen terme - dans les 3 à 5 années prévues - l'hypothèse la plus plausible est diamétralement opposée, c'est-à-dire une contraction accrue ou, tout au plus, une stagnation prolongée.

Ensuite, la rationalisation sélective des dépenses publiques, si elle ne reste pas sur le plan des proclamations abstraites, ne pourra que se traduire dans une compression plus grande des possibilités d'emplois. On pourrait objecter que, dans l'agriculture et dans la construction, il existe des possibilités de développement et qu'une demande non seulement potentielle, mais solvable s'exprime déjà (ceci est dû à la situation qui fait qu'une bonne part de la demande de biens de consommation alimentaires est satisfaite grâce aux importations qui pèsent gravement sur la balance des paiements et à l'existence d'une pénurie de logements à prix modérés). Dans ce sens, le projet semble frapper juste. Néanmoins, l'ennui, c'est qu'il oublie ou minimise les obstacles sociaux. Dans la construction, la rente continue à représenter un grave frein et provoque des distorsions dans les choix : priorité à la construction de luxe ou destinée à des couches aisées. Dans les campagnes, outre la rente, s'exerce la logique même de l'entreprise agricole capitaliste et des grands inermédiaires également capitalistes, ou même monopolistes, qui préfèrent réduire la production. - voire la détruire - pour maintenir les prix élevés, ceci de préférence à une extension de la consommation. Comme nous l'avons vu, le projet ne propose sur ce plan aucune mesure, ne disons même pas révolutionnaire mais tout simplement réfermiste. C'est pourquoi même les indications justes dans l'abstrait se vident de tout contenu. La bataille pour un programme de transition Comme nous l'avons souligné au début, l'élaboration d'un projet à moyen terme de la part du mouvement ouvrier - politique et syndical - n'est pas à repousser. La conception léniniste - n'en déplaise aux révisionnistes anciens et nouveaux et à tous les "inventeurs" plus ou moins fantaisistes de vérité sur la transition - a toujours repoussé la séparation stérilisante entre un programme minimum de revendications immédiates et un programme maximum comportant des objectifs liés à la conquête du pouvoir. Elle a sans cesse répété l'aspect essentiel du pont, de l'anneau de conjonction représenté par un programme de transition. Mais l'objectif d'un tel programmeprésenté en termes d'actualité durant des périodes de grande crise sociale et politique, lors de situations révolutionnaires et prérévolutionnaires - ne fut jamais conçu comme devant corriger ou éliminer les "distorsions" ou "disfonctionnements" du système, ou pour promouvoir sa démocratisation, mais bien plutôt comme devant indiquer au mouvement de masse des objectifs auxquels il soit réceptif et dont la réalisation porte atteinte au cadre lui-même du système. Pour utiliser une terminologie habituelle, un programme de transition inspiré par des critères léninistes, loin de se préoccuper de respecter certaines "compatibilités" , tend à exacerber les "incompatibilités" dans la perspective d'une lutte pour le pouvoir. Dans le commentaire sur le projet que nous avons déjà cité, Claudio Napoleoni écrivait : "Nous sommes dans une situation où la classe ouvrière a obtenu des résultats qui ne sont pas compatibles avec le maintien de mécanismes de développement économiques liés à l'appropriation privée mais où, par ailleurs, la production des richesses matérielles dépend toujours de ce type de mécanisme."

Page 20

Mis à part l'exagération de la première affirmation, la constatation est grosso modo juste. Nous nous empresserons d'ajout d'ajouter qu'une situation de ce type ne peut être prolongé indéfiniment et il serait erroné de la considérer comme irréversible (comme semble y être enclin Napoleoni). Les forces sociales antagonistes, à la différence des joueurs d'une partie d'échecs, ne peuvent pas accepter qu'une situation de pat vienne mettre fin à leurs joutes. La question est de savoir dans quelle direction sera rompu l'actuel équilibre relatif des parties en présence, quelle classe réussira à prendre le dessus, imposant ses propres solutions. La bourgeoisie doit viser à une restauration plus ou moins ample, non pas par balourdise réactionnaire ou par insensibilité politique, mais à cause des exigences fondamentales de l'accumulation, du fonctionnement du système. Si elle ne réussit pas, elle devra faire face à une situation intérieure explosive et deviendra, sur le marché international, la proie des requins qui, contrairement à ce que semblent rêver les auteurs du projet, ne sont point disposés à appliquer dans leur jeu une quelconque règle de "correction" La classe ouvrière ne doit pas se leurrer sur la possibilité de pouvoir rester indéfiniment arqueboutée sur la défensive sans subir une grave défaite. Abstraitement elle peut choisir entre la perspective d'une co. frontation rapprochée et la préparation à une épreuve de force à moyen terme . Pour toute une série de raisons - en premier lieu, vu les rapports de forces politiques existant en son sein, c'est-à-dire vu la prééminence écrasante des organisations réformistes - il est sans conteste préférable d'opter pour la seconde branche de l'alternative. Un projet économique à moyen terme conçu dans la logique d'un programme de transition, c'est-à-dire dans une optique étrangère au gradualisme réformiste, et donc de rupture révolutionnaire, peut et doit être un instrument pour lui donner corps. A titre d'exemple, nous nous limiterons à quelques indications. La défense de l'emploi devra être envisagée sous l'angle de la primauté des intérêts ouvriers avec la pleine acceptation qu'il en découle alors des contradictions lacérantes qui ne pourront trouver leur résolution sans l'instauration d'un nouveau pouvoir politique, d'un nouveau système social. L'axe central de la lutte devra résider dans une redistribution du travail existant, ce qui implique une réduction des heures de travail sans réduction du salaire. Parallèlement on devra prendre pour objectif de frapper au moyen des nationalisations sans indemnisation et sous contrôle ouvrier (car il est inutile de répéter ici ce qu'il est advenu de la nationalisation de l'énergie électrique), les grands groupes responsables de la crise et qui en tirent profit ainsi que des grands agents de la distribution (à commencer par ceux qui opèrent dans le secteur des importations de biens alimentaires essentiels). Contre l'inflation, il faudra imposer une défense intransigeante de l'échelle mobile, unique garantie partielle des revenus des travailleurs, accompagnée de formes de contrôle ouvrier au niveau des coûts de production et au niveau des prix à la consommation.

Les réformistes du PCI objecteront que ces propositions reviennent à une déclaration de guerre entre les classes, y compris sur le plan international. Mais est-il possible d'éluder cette guerre ? Est-il possible, sans être inconscient, d'ignorer ou de sous-estimer le caractère dramatique de la situation ? Le problème consiste à se mettre en condition de vaincre. La base d'un optimisme raisonnable - au-delà des énormes difficultés et des risques colossaux - est que plus des trois quarts de la population active du pays sont concernés par une dynamique de lutte anticapitaliste. Elle réside aussi dans les importantes parties qui se joueront dans les prochaines années, dans des pays comme la France et l'Espagne, où le mouvement ouvrier est encore dans une phase ascendante.

28 août 1977 NOTES 1) Le projet est encore plus sommaire et banal quant à l'analyse de la situation internationale, en n'allant pas au-delà d'affirmations très générales (par exemple, sur le gaspillage des ressources rares, sur la nécessité de lutter contre les gaspillages, sur les dangers de guerre, sur "le changement qui s'est produit dans le rapport de forces à l'échelle mondiale" etc. pp. 17,41, 42, etc.) 2) Le projet ne donne même pas une idée des modalités de cette démocratisation. Mais nous ne doutons pas qu'une fois l'idée lancée, il ne manquera pas d'inventeurs de formules et de concepts disposés à entrer dans les détails ou, mieux, à s'abandonner aux fantaisies les plus "concrètes" 3) Un parlementaire du PCI, Lucio Libertini. ex-socialiste "de gauche" a admis dans un de ses écrits que l'unique solution logique serait le réduction du Parlement à une chambre unique, mais il n'a pas proposé cette solution comme objectif. En compensation, il a indiqué comme un fait positif que le communiste Ingrao, en tant que président de la Chambre, ait "remis en vigueur de façon extrêmement sévère l'usage de la cravate" ! ("Quel parlement ?" - "Quale parlamento ?"- . Einaudi, Turin, 1977, pp. 68 et 43). 4) L'inspiration généralement modérée et la volonté de tranquiliser un peu tout le monde, se manifeste aussi sur les questions plus particulières. Par exemple, le texte semble regretter que les corps de police n'aient pas été renforcés et que dans les prisons se soit "manifesté du laxisme" (pp. 112 et 114). Ailleurs, on certifie de ne point vouloir viser à "un dépérissement de la fonction professionnelle des administrateurs et des dirigeants des banques, mais au contraire, de vouloir rehausser leur fonction. (p. 109). ERRATUM Dans notre dernier numéro (n° 12 du 15 septembre 1977) une erreur s'est glissée dans l'article de Franco Turigliatto sur l'Italie. A la page 16, 2e colonne, 3e paragraphe il faut lire lire: "Pour atteindre son but, le PCI n'a pas hésité à accepter une série de mesures frappant la classe ouvrière. "

Une erreur sur cette page ?