La CGT, la gestion des entreprises
FRANCE
E Congrès de la Confédération générale du travail (CGT)
s'est tenu du 13 au 18 juin 1982 a Lille, Ville dont le
/ maire n'est autre que le Premier ministre socialiste, Pierre Mauroy. Invités dès le premier jour des assises à l'hôtel de ville, les délégués ont eu droit à la primeur de l'annonce des mesures d'austérité de la bouche de Pierre Mauroy en person-
Jean LANTIER
Ce coup du sort a accentué les difficultés de la direction sortante, aux prises avec une opposition à plusieurs visages, avait marqué des points,
Congrès confédéral, sion de l'élection présidentielle (mai 1981)
et du coup de force militaire en Pologne
(décembre 1981). Le bilan de cette direction était mauvais: chute spectaculaire des votes CGT aux élections professionnelles dans des secteurs de la production et hémorragie de syndiqués et de militants. Ces deux facteurs, bien qu'à l'œuvre depuis dix ans, se sont accélérés depuis la rupture de l'Union de la gauche le
14 septembre 1977, pour prendre un tour catastrophique depuis l'élection de François Mitterrand à la présidence de la Ré-
L'entrée de quatre ministres communistes au gouvernement a renforcé l'étroite dépendance de certaines fédérations de la CGT à l'égard des ministères correspondants. Celles de la Santé, des Chemins de fer et la Fonetion publique ont vu leur autonomie réduite au commentaire des circulaires des ministères du Parti communiste français (PCF).
Enfin, le renversement du rapport des forces entre le PC et le PS a profité à une Confédération française démocratique du travail (CFDT) qui ne tenait pas plus que la CGT à renouer avec l'unité d'action syndicale. Pourtant, quelques semaines avant le Congrès, à l'occasion du ler Mai, la CGT a mené une unitaire en direction de la CFDT. Le Parti socialiste (PS) et le PC avaient besoin d'une unité au sommet, et la CGT, en quelques jours, après des années et des années de division, a retrouvé des accents
Pourtant, c'est une CGT malade qui a ouvert son Congrès à Lille. Malade des zigzags de sa propre ligne. Avant mai
1981, le programme du PS était pour elle celui de la gestion de la crise. Apres l'élection de François Mitterrand, il était celui pour lequel les travailleurs avaient voté, l'objet des vœux suffrage universel.
La CGT le prenait pour base. Ce tournant a marqué une fracture durable au sein des militants du PC, largement majoritaires au sein de la CGT. Le brusque ralliement du et l'austérité de gauche
Un premier bilan du 41e Congrès de la CGT
By répondre au cours PC au programme du candidat François Mitterrand, la participation, sur cette base, de ministres communistes au gouvernement, a entraîné la CGT à présenter ce gouvernement comme celui des travailleurs. Précisément, au moment où le sentiment d'impatience à l'égard de changements qui n'arrivaient pas dans les entreprises, grandissait parmi la masse des délé-
Ce décalage est apparu de manière flagrante tout au long du Congrès, obligé de s'interroger à chaud sur les mesures d'austérité. La direction, soucieuse de s'aligner sur l'alliance gouvernementale, n'a pas recueilli un écho particulièrement enthousiaste chez ceux des délégués qui enregistrent quotidiennement dans leurs entreprises une déception, une envie gran. dissante d'en découdre avec le patronat, une vaine attente de mesures en leur faveur, venues du gouvernement.
ADAPTER LA CGT
A LA NOUVELLE REALITE
GOUVERNEMENTALE La direction, profondément renouvelée depuis 1978, date du 40e Congrès confédéral, avait pour objectif essentiel d'adapter la CGI a la coalition gouvernementale. Pour ce faire, il lui fallait faire passer l'idée d'un syndicalisme de gestion, intervenant dans la marche des entreprises, sur l'organisation de la production. Aussi, pour sortir de la crise, la CGT préconise-t-elle désormais de transformer ses syndicats en chasseurs de gaspillages dans le processus de production. Ces gaspillages qui seraient la manifestation de l'insouciance patronale à l'égard de l'économie nationale. Pour la direction de la CGT, cette économie nationale doit être relevée, elle qui était bradée aux étrangers par Valéry Giscard d'Estaing. Dans ce cadre, la CGT ne dédaigne plus améliorer la concurrence des entreprises nationalisées ou privées, pour peu que cela améliore les possibilités de vente sur le marché intérieur ou à l'exportation ...
Les syndicats sont dès lors appelés à proposer les meilleures mesures pour accroître la compétitivité de leur entreprise. Jusqu'aux fonctionnaires, à qui on demande de surveiller les marchés d'Etat, pour que l'administration achète français.
ne. Et le champagne offert par des huissiers en gants blancs n'a pu faire glisser la pilule du blocage des salaires. Ce Congrès se trouvait ainsi marqué d'emblée par les conséquences de la récente dévaluation du franc français. Il devait même de ses travaux. Ainsi, la Banque nationale de Paris (BNP), l'un des grands groupes financiers récem ment nationalisés, avait-elle prévu d'acheter ses ordinateurs à IBM. Grâce à l'intervention de la CGT, à la BNP et à CII-Honeywell Bull, la banque n'achètera pas du matériel IBM mais du matériel français.
De même dans l'aéronautique, où des plans sont dressés par la CGT pour remplacer sur les avions Dassault (essentiellement militaires) l'électronique américaine par l'électronique françcise. Même intervention pour les réacteurs, les chars d'assaut et les missiles.
Cette orientation vise à intégrer les comités d'entreprise dans la gestion, créer des conseils d'atelier chargés de recueillir les bonnes idées des travailleurs pour organiser le travail le mieux possible en fonction des objectifs de production.
Pour la CGT, participer à la gestion, c'est possible dès maintenant, et pour deux raisons : d'abord parce que c'est elle qui le propose (venant d'une centrale syndicale de classe, ce serait là une garantie). Ensuite, parce que le gouvernement est celui des travailleurs, et que le socialisme dès maintenant, cadre d'une économie mixte, dans laquelle preuve doit être faite qu'il est possible gérer en fonction de l'intérêt national, done plus seulement en fonction de la logique du profit.
Seconde innovation de taille dans la CGT: l'orientation vers les coopératives ouvrières. Défini dans le document soumis au vote des délégués, ce secteur coopératif permettrait de résoudre le sort d'entreprises régionales ou locales. Il permet de contourner l'épineuse question des nationalisations, de la constitution de filières uniques par branche industrielle.
Ainsi, des petites entreprises du textile, ou la célebre firme Manufrance, des imprimeries ou des fabriquants de papier sont-ils orientés vers la création de coopératives ouvrières. La CGT avait polémiqué depuis 1973 avec la CFDT sur les coopératives ouvrières. Lip (1973), c'était l'antithèse du programme de tinalisations de la CGT.
communistes au gouvernement font done beaucoup pour
Cette orientation n'est pas passée. Très présente dans les rapports d'intro-
duction et de conclusion de Henri Krasucki (nouveau secrétaire général qui succède à Georges Séguy), cette gestion et ses fastes n'a pas été reprise, sauf par des délégués venus des cadres CGT (UGITC).
Au contraire, les délégués de syndicats ouvriers comme ceux de Renault-Sandouville, des mines de fer de Lorraine, des mines de l'Ouest, des PIT, ect., sont intervenus pour montrer que les mesures d'austérité ne feraient que renforcer la combativité dans leur secteur, et l'intransigeance ouvrière à l'égard de leurs reven-
Si quelques interventions téléguidées de la tribune ont chanté les charmes des coopératives ouvrières, la tonalité ouvrière de la plupart des interventions a emde fait la direction d'atteindre pleinement son objectif. Heureusement pour elle et le résultat des votes, la direc-
Usa ligne avec un double désormais classique. Le rapport contenait done à la fois l'affirmation des traditions de classe de la CGT et l'orien-
Henri Krasucki a parlé à la fois de la Révolution d'octobre, mère de la révolution prolétarienne, et de la synthèse à la sauce CGT du réformisme et de l'orientation lutte de classe. Ce double langage est nécessaire pour faire l'équilibre entre une sensibilité stalinienne classique et une sensibilité de type eurocommuniste. Si la direction a pris soin de mettre l'accent sur la seconde, elle s'est parée d'un costume classique pour éviter toute rupture à l'espagnole dans la partie du mouvement ouvrier organisée par le PCF.
Après le Congrès, la direction élue devra se battre au sein de la CGT pour faire passer l'orientation vers la gestion Si cette dernière a été votée majoritairement, elle n'a cependant pas convaincu. Car la voter massivement, ce n'est pas forcément s'engager à l'appliquer dans la pratique.
REDUIRE LES OPPOSITIONS
INTERNES Le second but de la direction de la CGT lors de ce Congrès était de colmater les brèches ouvertes par l'émergence d'oppositions à différents niveaux de Confédération. Le Parti socialiste avait, en 1978, lors du 40e Congrès, mené bataille pour une « ouverture » démocratique et une représentation plus importante de son courant politique au sein de la direction nationale. Cette fois, bien que dans différentes initiatives l'opposition syndicale, il a choisi de ne pas se battre, au profit d'une négociation centrale avec la direction de la CGT. Cette tactique a été un échec malgré le poids considérablement renforcé du PS dans le
40e Congrès, doublait ses sièges dans la direction nationale pour représenter 7 % de la Commission exécutive (CE). Cette fois, il représente 7.63 %. Et encore, tous les candidats élus ne sont-ils pas homologués PS par les têtes de file du courant socialiste. C'est Henri Krasucki qui les a choisis pour
Le PS est intervenu de l'extérieur, pour imposer à la CGT la reconnaissance de la solidarité gouvernementale ; il voulait que cesse le petit jeu cégétiste, qui encensait les réalisations des ministres communistes et dénigrait les mauvaises mesures des autres ministres. Il a eu gain de cause, le rapport final d'Henri Krasucki introduisant la « nécessaire solidarité gouvernementale ». Tout cela n'est que peu de choses, quand on sait que le PS représente 36 % des suffrages et la majorité du Parlement à lui tout seul. La vieille tare du PS, son manque de liens consistants avec le mouvement syndical, n'est tou-
Outre le PS, des responsables confédéraux, certains membres du PC, sont entrés en conflit ouvert avec la majorité de la direction dans la dernière période. Représentant l'aile la plus attachée à l'Union de la gauche, ils avaient réagi à sa signant la pétition dans les luttes », qui avait touché des dizaines de milliers de militants du PC, du PS et de l'extrême gauche, et qui réclamait la perspective d'un mouvement gé. néral unitaire pour les luttes. tants avaient pendant plus de dix ans été les porte-parole officiels de la CGT pour le Programme commun. Dans le même temps, ils avaient encouragé l'attitude critique de la CGT à l'égard de la Fédération syndicale mondiale (FSM).
Sur l'Afghanistan, la division de la direction de la CGT est également apparue. Le Bureau confédéral, la direction quotidienne de la CGT, s'est divisé par moitié sur le refus de condamner l'invasion de l'armée soviétique. Sur l'unité d'action entre les centrales syndicales, sur les queldémocratiques confédéral, que Georges Séguy re », sur l'élection présidentielle et l'appel quasiment ouvert à voter pour le candidat du Parti communiste français, ils avaient manifesté publiquement leur désaccord. Force est de constater qu'ils ont raté leur sortie du Bureau confédéral. Ils n'ont pas bataille au 41e Congrès l'exception de l'un d'entre eux, Louis Moynot. Adepte des thèses défendues en Italie par les dirigeants communistes de la CGIL, Bruno Trentin et Luciano Lama, se faisant donc le défenseur du syndicalisme à l'italienne, il a prédès janvier 1978, un rapprochement sur le fond avec la CFDT qui en était à l'heure de son « recentrage ». Défenseur d'une austérité nécessaire, il s'est illustré au 4le Congrès par une intervention défendant cette option même où les mesures de blocage des salaires venaient d'être annoncées. Il a ainsi offert sur un plateau à la direction confé. dérale la possibilité d'amalgamer l'opposition avec la social-démocratie.
Malgré cela, ça n'a pas été possible. Car le troisième étage de l'opposition, les syndicats nationaux et les syndiqués qui s'étaient retrouvés autour de l'appel pour battre Valéry Giscard d'Estaing, et dans la Coordination syndicale CGT pour Solidarité, ont pu poser au cours même du déroulement du Congrès la questior d'une réponse immédiate à l'austérité selon Mauroy.
Pour la première fois, des délégués communistes révolutionnaires sont intervenus à un Congrès national de la CGT. Pour assumer haut et fort leur activité en faveur de Solidarité, malgré l'avis de la majorité de la direction de la CGT, pour revendiquer leur combat pour chasser Valéry Giscard d'Estaing, contre l'orientation confédérale qui refusait à l'époque de faire des élections présidentielles une échéance clé pour le mouvement ouvrier. Mais aussi pour poser un problème autour duquel ont constamment tourné les dirigeants confédéraux sans oser l'aborder : la CGT est face à une austérité de gauche. Quelle perspective avance-t-elle face au blocage des salaires ? Annoncées le dimanche 13 juin au soir, les mesures n'ont suscité un début de réponse que jeudi 17 au matin ...
Cette opposition des syndicats de base est appelée à se clarifier. Née de l'Appel de Marseille pour chasser Valéry Giscard d'Estaing, elle a grandi par son soutien à la classe ouvrière polonaise. Aujourd'hui, confrontée à une coalition gouvernementale de gestion de la crise, à une direction confédérale CGT qui louvoie pour ne pas y répondre, elle mûrit. Elle devra être capable, dès la rentrée de sep tembre 1982, d'avancer des propositions d'action centralisée contre le blocage des
PREMIERES CONCLUSIONS
Le 4le Congrès de la CGT a permis normalisation conjoncturelle l'opposition au sommet de la CGT. C'était le plus facile à faire. La plupart des membres critiques du Bureau confédéral étaient isolés des syndicats de base. Les remous de l'appareil les ont laissés seuls face à la majorité de la direction.
contradictions, nées de la politique d'austérité gouvernementale, feront que ce Congrès sera très rapidement considéré comme dépassé.
Beaucoup de militants de la CGT ne comprennent pas pourquoi le PC reste au gouvernement pour y gérer la crise. Ils ne sont pas prêts à retenir leurs coups contre le blocage des salaires. La direction confédérale joue la carte de la coalition gouvernementale, elle ne répond donc pas frontalement aux mesures de réduction du pouvoir d'achat ; ce n'est pas de cette façon qu'elle pourra combler ses pertes aux élections professionnelles. Elle risque de d'une centrale syndicale officielle, ministérielle. Ce n'est pas non plus de cette façon qu'elle récupérera les suffrages et les adhérents qu'elle a perdus depuis la chute de Valéry Giscard d'Estaing. Dans ce contexte, l'opposition, active essentiellement au niveau des svndicats d'entreprise, aura l'oreille attentive d'un nombre toujours plus important de syndicalistes qui attendent autre chose que l'inféodation au gouvernement pour trouver une issue ouvrière à la crise.
Paris, 28 juin 1982.