C'est à la fin de l'année 1981, seize mois après avoir pris le pouvoir par un coup d'Etat militaire, que la dictature a ouvert le procès de 52 dirigeants syndicaux. Les accusés proviennent tous de la centrale syndicale DISK (Turkiye Devrim-
Sendikalari Konfederasyonu -des syndicats ouvriers révolutionnaires), la seconde par ordre d'importance des confédérations syndicales du pays.
Dans un acte d'accusation dont la lecture a duré 70 jours, ces dirigeants syndicalistes ont été accusés « de tentative de renversement par la force et la violence de l'ordre établi, pour instaurer un système marxiste-léniniste ». quis contre eux la peine de mort.
dirigeants syndicalistes d'un moindre niveau de responsabilité, des délégués d'atelier et des ouvriers vont être jugés dans des procès séparés mais qui sont liés à ce procès-fleuve, sous l'accusation d'avoir organisé et dirigé des grèves illégales ou non.
En fait, les accusations portées contre les dirigeants de la DISK ne reposent sur rien. Jusqu'au coup d'Etat du 12 septembre 1980, ils ne sont pas allés au-delà d'une activité syndicale normale.
Ces dirigeants ont joué un certain rôle en remplissant la fonction qui est celle de tout syndicat, c'est-à-dire lutter pour réduire l'exploitation de la classe ouvrière et limiter le taux de plus-value qui lui est extorqué. Mais ils considéraient la lutte pour une véritable démocratie ou-
52 syndic
vrière, en Turquie et à l'échelle internationale, comme une menace pour leurs intérêts spécifiques. C'est pour cela qu'ils se sont employés à saboter tout développement allant dans cette direction. requiert la peine de mort contre ces dirigeants syndicaux. S'agit-il d'un accident ou d'une erreur? Ni l'un ni l'autre, bien évidemment, si l'on se place du point de vue des généraux.
FAIRE TAIRE
LA CLASSE OUVRIERE En effet, ces responsables ont été à la tête de la DISK, organisation qui a joué un rôle très important dans le combat qu'a mené la classe ouvrière turque au cours des quinze dernières années. Ce que tente la junte, en accusant les dirigeants de la DISK. c'est essentiellement d'intimider l'ensemble de la classe ouvrière turque. Mais il s'agit-là d'un objectif qu'elle ne peut pas avouer de but en blanc.
Le 12 septembre 1980, la DISK a été interdite de toute activité. Cette mesure extrême n'a pas été prise à l'encontre de la principale centrale syndicale du pays, Türk-Is (Turkiye Isci Sendikalari Konfederasyonu - Confédération des syndicats turcs). Mais, bien que son secrétaire général soit devenu ministre dans le gouvernement militaire, l'activité syndicale de cette organisation a été, en fait, très fortement limitée. De plus, les militaires ont décidé d'interdire aux syndicalistes de alistes risquent quitter leur organisation pour adhérer à une autre confédération.
Dans ce contexte, près de 300 000 travailleurs continuent comme des militants de la DISK et suivent le procès où leurs dirigeants sont menacés de la peine capitale.
Au cours des vingt dernières années, tous ces travailleurs ont vécu au moins une grève, c'est-à-dire qu'ils ont fait l'expérience du syndicalisme et de la lutte syndicale. Ils sont le premier secteur de la classe ouvrière à s'être familiarisé avec les idées socialistes. Ils constituent donc le noyau du mouvement ouvrier organisé turc. Si la junte réussissait à les intimider, cela ne manquerait pas d'avoir des effets décourageants sur l'ensemble du monde du travail. C'est pour cela que la dictature a choisi de braver les réactions éventuelles de l'opinion publique inter-
Bien sûr, le procès des dirigeants de la DISK n'est pas le seul exemple du recours massif de la junte aux poursuites, aux arrestations et à la torture pour tenter d'intimider les travailleurs. Beaucoup de travailleurs sont inculpés pour avoir participé à des grèves illégales. Des dizaines de milliers de personnes, liées à différentes organisations révolutionnaires, sont poursuivies, dont une forte proportion de dictature lance une offensive impitoyable contre les acquis accumulés par les travailleurs au cours des deux dernières décennies, tels le droit de grève, les
la peine de mort !
congés payés, le versement d'une retraite, l'amélioration des conditions de travail, des services de santé et une relative amélioration du niveau de vie. Le procès de la DISK est aujourd'hui la pierre angulaire de toute la contre-offensive gouvernemen-
L'ESSOR DU MOUVEMENT OUVRIER TURC Ce que la dictature militaire tente de faire, c'est de renverser le cours ascendant qu'a connu, au cours des vingt dernières années, le mouvement ouvrier, et qui a constitué un bouleversement fondamental de la société turque.
A l'aube des années 1980, la classe ouvrière turque avait déjà acquis une force numérique considérable. Selon les statistiques publiées à la fin 1981, le nombre de travailleurs assurés sociaux était de 2 154 000. Mais ce chiffre ne représente qu'une fraction du prolétariat industriel, parce qu'il exclut les travailleurs qui ne sont pas assurés sociaux du fait de la pression patronale et des menaces de licenciement. Cela concerne beaucoup d'ouvriers qui travaillent dans les innombrables petites entreprises liées au secteur de la petite industrie. Ces travailleurs non assurés se comptent certainement par millions.
C'est ainsi que les statistiques officielles chiffrent à un demi-million le nombre de petites entreprises et exploitations qui ne sont pas couvertes par la sécurité sociale. Cela donne une certaine idée du nombre de travailleurs dans la petite industrie.
De plus, les 2 154 000 travailleurs mentionnés plus haut ne comprennent pas les centaines de milliers d'ouvriers employés dans les entreprises de l'Etat et qui, d'après une législation adoptée après 1975, sont comptés comme fonctionnaires. De la même manière, les ouvriers employés temporairement dans les activités minières et les industries saisonnières ne sont pas pris en compte dans ces chiffres.
Si l'on tenait compte de l'ensemble de ces catégories, la classe ouvrière industrielle représenterait plus de 25 % de la population active en Turquie.
Enfin, si l'on ajoute le prolétariat agricole, qui n'a jamais été recensé mais compter par millions, et les 1 500 000 fonctionnaires, on voit que la proportion de travailleurs salariés dans la population active doit dépasser les 50 %.
LA SYNDICALISATION
Le processus de syndicalisation dans ces masses de travailleurs salariés présente certaines caractéristiques spécifiques. Il est impossible pour les ouvriers industriels non assurés et les travailleurs agricoles d'adhérer à un syndicat, et la loi interdit aux fonctionnaires de se syndiquer.
Cependant, une large majorité des 2 millions de travailleurs assurés sociaux est syndiquée dans les deux principales confédérations. Türk-Is compte environ un million et demi d'adhérents, la DISK environ 300 000. Les confédérations fascistes MISK (Milliyetei Isci Sendikalari Konfederasyonu - Confédération nationale des syndicats) et la centrale islamique Hak-Is n'ont été en mesure de recruter que quelques dizaines de milliers d'adhérents. On estime, en outre, que des syndicats indépendants regroupent au total plusieurs centaines de milliers de travailleurs. On ne peut guère accorder de confiance aux chiffres donnés par les centrales syndicales elles-mêmes. Nous avons donc procédé à une rapide estimation qui, étant donné l'exagération des statistiques officielles, est certainement plus proche de la réalité. Les chiffres donnés par la direction de la DISK varient entre 800 000 et un million d'adhérents.
Le principal danger de ces surestima. tions, c'est de faire apparaître en contrepartie les luttes des travailleurs turcs comme moins importantes qu'elles ne le sont en réalité. Si la DISK avait eu un million de membres dans la période qui a précédé le coup d'Etat du 12 septembre 1980, la situation aurait été profondément bouleversée. Ces 300 000 travailleurs organisés par la DISK représentaient une petite minorité de la classe ouvrière, même s'ils ont joué un rôle moteur et ont permis d'élever le niveau de l'ensemble du mouvement ouvrier.