Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Deux ans après : manifestations et perspectives

· Inprecor n° 132, 13 septembre 1982 · p. 25-26 · 1 410 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme

ES dizaines - et plus vraisemblablement des centaines - de milliers de personnes sont descendues dans la rue à l'appel de Solidarité, le 31 août, dans toute la Pologne. En de nombreuses villes, les affrontements ont été très durs, les forces de l'ordre n'hésitant pas à tirer sur la foule lorsque les gaz lacrymogènes et les coups de matraque ne suffisaient pas à disperser les manifestants.

La junte tue, la junte assassine : telle est la seule conclusion que pourront tirer les masses polonaises au lendemain du pulation est avec nous et ne soutient pas ceux qui violent l'ordre et la loi. »

4 morts, des centaines de blessés, plus de 4 000 arrestations, tel est le bilan de cette journée d'affrontements entre une classe ouvrière exaspérée et l'appareil répressif au service d'une clique de bureaucrates et de généraux. Les promesses fallacieuses d'entente nationale, réitérées dans l'allocution du général Jaruzelski quelques jours auparavant, apparaissent pour ce qu'elles sont : des mots, de la fumée, du vide, une piètre ruse pour tenter d'endormir l'ennemi. Mais en vain.

La détermination dont ont fait preuve les foules de jeunes manifestants est d'autant plus impressionnante que le dispositif de dissuasion mis en place ne laissait aucun doute quant aux intentions du pouvoir. « Les lois de l'état de siège peuvent plaire ou déplaire, affirmait Jaruzelski, menaçant du bâton après avoir agité la carotte, mais elles doivent être respectées. Aucune atteinte ne sera tolérée. »

Ni les colonnes de blindés, ni les manœuvres des troupes du pacte de Varsovie aux portes mêmes de la capitale, ni les appels au calme de la hiérarchie catholique demandant aux travailleurs de ne pas descendre dans la rue n'auront empêché les manifestations.

Certes, les dirigeants de la Commission nationale provisoire de coordination de Solidarité (TKK) étaient conscients des risques qu'ils prenaient en appelant à la mobilisation du 31 août. « Nous nous rendons compte que la décision de la TKK pourrait entraîner des victimes. Oui. Mais des manifestations auront lieu de toute façon, et elles seront réprimées », disait Z. Bujak, dans l'appel lancé le 18 août. Par ailleurs, il soulignait ceci : « Il est impossible de taire une manifestation. Le pouvoir en a peur », alors qu'« il s'est avéré que les différentes formes de grève de courte durée sont peu efficaces, parce que plus faciles à dissimuler. » des victimes, il y en a eu. Certains y verront une confirmation de leurs craintes quant aux conséquences sanglantes de telles manifestations et au découragement que cela pourrait entraîner dans la population. Mais l'image de la résistance opiniâtre et massive qu'opposaient les manifestants face aux blindés ne marquera-t-elle pas encore bien plus la conscience et la mémoire de tous les Polonais, leur redonnant confiance dans la possibilité de dire « non » à la junte, « non » à l'ordre bureaucratique, « non » à la répression ?

L'impudence de la télévision polonaise, tentant de présenter la mobilisation comme une « manifestation artificielle organisée par des bandes de voyous et des nervis déchaînés », n'aura pu susciter que rires ou grincements de dents. Pour tous ceux qui pouvaient encore en douter, la preuve est faite que Solidarité vit et poursuit le combat.

Quelles perspectives donner à la mobilisation après cette démonstration de force du mouvement de résistance ? Telle est

POLOGNE

Deux ans après :

la question à laquelle la direction clandestine se trouve confrontée de maniere plus aigue que jamais

Le point de vue exprimé par Z. Bujak à propos des grèves partielles est partagé par de nombreux ouvriers s'exprimant dans la presse clandestine, en raison notamment du nombre très élevé de licenciements qui en a résulté sans que les travailleurs puissent riposter.

Quant aux manifestations de rue, si elles permettent de marquer un rapport de forces à un moment donné - à condition d'être massives et très bien préparées — elles ont, elles aussi, des limites évidentes : outre la répression sanglante à laquelle elles peuvent donner lieu, elles n'ont guère de sens si elles ne s'articulent pas avec la lutte dans les places fortes de la classe

Certains, tel le Groupe de Solidarité combattante de Wroclaw, font l'apologie des manifestations de rue en les opposant à la grève, sous prétexte que « dans la rue, tu es incognito », alors que « dans les entreprises, ce sont toujours les mêmes qui font la grève ». Ils se prononcent délibérément en faveur de la lutte dans la rue : « Ne nous laissons pas enfermer dans le cadre restreint des entreprises. »

A quoi Wladyslaw Frasyniuk, le dirigeant de Solidarité clandestine de cette même ville leur répond : « La lutte menée par une organisation sociale forte, efficace et consolidée sera seule capable de "changer le cours des événements". Il n'y a qu'une telle organisation qui puisse obliger le pouvoir à signer un compromis avec la société. Notre tactique, c'est une reconstruction apparemment pénible et peu spectaculaire de l'organisation des travailleurs dans les entreprises; il s'agit de reconstruire une organisation qui soit en mesure de défendre l'intérêt social en employant la grève générale comme dernier recours. La situation dans le pays est telle que ce dernier recours peut s'avérer bientôt une nécessité. Toutes nos actions sont et doivent être soumises à la préparation d'une telle grève. »

Voici un an, le ler Congrès de Solidarité fixait pour objectif l'établissement d'une République autogérée et démocratique. Or, une telle perspective ne peut signifier que le renverse. ment du pouvoir actuel. La bureaucratie polonaise, appuyée en cela par celle du Kremlin, n'hésitera devant rien pour défendre sa place et ses privilèges. Comment penser, en effet, que ceux qui ont plongé le pays dans le chaos au point de provoquer une chute du pouvoir d'achat de 50% à la fin de l'année,

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soient capables d'employer autre chose que la force pour maintenir leur contrôle sur la masse des travailleurs ?

Face à l'inévitabilité d'un tel affrontement, certains pas en avant ont été effectués dans Solidarité en ce qui concerne le travail en direction de l'armée. « Ne pas agir contre l'armée, mais mener un travail de l'intérieur. Ne pas compter sur un réflexe de conscience nationale au moment de l'épreuve, lorsqu'un ordre place le soldat polonais face à l'ouvrier. Devancer de tels moments, en stimulant l'atmosphère de lassitude et d'amertume qui commence à naître parmi les officiers, due à leur rôle d'occupant », préconise un militant de Solidarité dans Tygodnik Mazowsze, hebdomadaire clandestin de Varsovie.

Dans le même sens, deux jours avant les manifestations du 31 août, le Comité de fondation du syndicat indépendant des miliciens lançait un appel aux miliciens à travers Radio Solidarnosc : « Ne suivez pas les ordres du 31 août. Refusez d'arrêter les manifestants, de les brutaliser. » Il leur était conseillé, au cas où ils seraient vraiment obligés de procéder à des arrestations et à des interrogatoires, « de le faire avec un minimum de zèle ». Ceci ne constitue bien sûr qu'un aspect de la préparation des masses à un affrontement avec le pouvoir.

La perspective de préparation à la grève générale, qui a occupé une place importante dans la presse plusieurs mois - comme l'atteste l'article

28 juin 1982.

clandestine depuis qui suit -, semble avoir perdu un peu de son actualité. En effet, la direction de Solidarité a décrété une trève en juillet, et la TKK a adopté des thèses qui mettent l'accent avant tout sur le caractère progressif de la conquête « de positions qui doivent lui permettre d'élargir les droits sociaux et politiques de la société », et sur la nécessité de construire un mouvement décentralisé.

Quels que soient les rythmes et les étapes du combat engagé, c'est bien le problème de l'orientation stratégique de Solidarité qui est posé au lendemain de ce 31 août. C'est la nécessité de définir le contenu même de ce que Wladyslaw Frasyniuk appelle : « Changer le cours des événements. »

Nous publions ci-dessous la traduction française d'un article publié dans le numéro 5 de juin-juillet 1982 d'Inprekor polonais. Cet article, qui est une prise de position de la rédaction d'Inprekor polonais dans le débat en cours au sein de Solidarité en Pologne, permet à la fois de présenter ce débat et les positions que défendent les militants de la IVe Internationale. D'autres éléments de ce débat ont été publiés dans Inprecor numéro 128 du 14 juin 1982, et dans Inprecor numéro 129 du

J. A. Vendredi 3 septembre 1982.

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