Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

La bureaucratie frappe encore le mouvement démocratique

· Inprecor n° 132, 13 septembre 1982 · p. 17-18 · 1 661 mots

Chine Stalinisme

Le 28 mai 1982, Wang Xizhe et, le 29, He Qiu, deux militants du Mouvement démocratique chinois de Canton, étaient respectivement condamnés à quatorze et dix ans de prison.

Ancien garde rouge, He Qiu, ouvrier aux chantiers navals de Canton, a été arrêté une première fois le 18 juin 1973 pour « opinions non conformes » émises dans une lettre adressée à son frère. Libéré en octobre 1976, il rejoindra le Mouvement démocratique dès sa naissance et deviendra le rédacteur en chef de la Voie du peuple, une des revues de Canton les plus lues en Chine du Sud. Arrêté une seconde fois en août 1980, relâché quinze jours plus tard, il deviendra dès septembre 1980 le rédacteur en chef de Zeren (Devoir), organe de l'Association nationale des revues parallèles, dont il était l'un des principaux animateurs (1).

Wang Xizhe, lui aussi ancien garde rouge (l'un et l'autre ont un peu plus de trente ans), ouvrier à Canton, est le co-auteur du dazibao célèbre Sur la légalité socialiste (2) en 1973-1974. Arrêté en 1975, libéré en 1978, il s'exprimera dans différentes revues, notamment dans la Voix du peuple et le Bulletin du cheraucratie frappe vement démoc cheur qu'il anime. Il est l'un des rares théoriciens du Mouvement démocratique qui soit marxiste radical. Il n'hésite pas à faire référence au trotskysme, en particulier sur la question du droit de tendance ; il a poursuivi, depuis, sa réflexion sur la démocratie socialiste et la dictature du

Ces deux militants, qui appartiennent à l'aile marxiste du mouvement, ont été arrêtés à nouveau en avril 1981 avec une trentaine d'autres animateurs de revues non officielles. Sans nouvelles d'aucun d'entre eux pendant plus d'un an, on a pu croire, un temps, à une « disparition » comme dans le cas de Ben Wanding (de l'Alliance des droits de l'homme), arrêté« disparu » depuis avril 1979.

L'un comme l'autre ont été condamnés pour leurs activités « contre-révolutionnaires » : « appel des masses à la résistance et au sabotage, utilisation d'affiches, d'articles et autres moyens pour promouvoir l'agitation contre la dictature du prolétariat et le système socialiste », selon les paragraphes 1 et 2 art. 102 du

A de penale da. De plus aituees

« constitué des groupes contre-révolutionnaires».

encore ratique que l'accusation se soit donnée la peine de respecter sa propre légalité voir à ce propos que, depuis janvier 1980, un Code pénal est entré en vigueur en Chine -, c'est leurs activités de militants du Mouvement démocratique qui ont été plus particulièrement, les initiatives qu'ils avaient prises au moment où Liu Qing, animateur de la revue de Pékin la Tribune du 5 avril, a été condamné à trois ans de rééducation par le travail pour avoir diffusé les minutes du procès de Wei Jingsheng.

Il n'a pas été du tout du goût de la bureaucratie chinoise de voir ses décisions contestées au nom de sa propre légalité ; sans compter que ce même Liu Qing a réussi à faire sortir du fond de son camp une longue lettre, « J'accuse », qui tient a la fois de la plaidoirie et du témoignage,

1. « Autobiographie de He Qiu », Inprecor numéro 86 du 14 octobre 1980.

si vous saviez.... Christian Bourgois éditeur, Paris, 1969.

3. « Interview de Wang Xizhe par un journaliste de la Voix du peuple ». Inprecor numéro 64 du 20 novembre 1979 et « Nouvelles arresta-

Chine : pour la libération de Ho, Zhong, Zhu, Zhang », Inprecor numéro 86 du

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et qui a été publiée à Hong Kong en septembre 1981, puis en France en avril 1982 (4). Tous ceux qui auraient pu être mêlés de près ou de loin à cette affaire, et notamment à l'acheminement de ce document, ont été poursuivis par les foudres de la « justice populaire ». On vient d'apprendre, par exemple, l'arrestation du frère de Liu Qing

Au sujet des crimes contre-révolutionnaires qui lui sont reprochés conformément au Code pénal, Liu Qing explique qu'« entre les mains des bureaucrates, un tel instrument devient le sceptre royal ». Ce Code stipule, en effet, que « sont dits contre-révolutionnaires les actes de tout organisateur Ou meneur d'une clique contre-révolutionnaire ». La tautologie tend la main à l'arbitraire, laissant toute latitude au pouvoir. Pour autant, dans le cas de He Qiu et de Wang Xizhe, comme souvent, le minimum de garanties formelles n'a même pas été assuré (moins encore que pour le procès de Wei Jingsheng, malgre lentrée en vigueur, depuis, du Code pénal et du Code de procédure pénale) : ces procès « publics » ont été menés quasi clandestinement, bâclés en quelques heures devant une quarantaine de personnes triées sur le volet, sans que l'annonce du procès soit publiquement même à la famille. C'est là ce que l'on peut appeler une procédure

Honteuse, au point que les médias of ficiels n'ont même pas diffusé l'information. Certes, si la bureaucratie a frappé si lourdement, c'est qu'elle n'a pas réussi à étouffer les aspirations démocratiques ni à normaliser la jeunesse.

En effet, pour ce qui est des couches sociales sensibilisées par le Mouvement démocratique, essentiellement la génération de la Révolution culturelle et la jeunesse urbaine, la disparition du Mouve. ment démocratique et la suppression des droits démocratiques (modification de la Constitution : d'abord " 4 grandes libertés », notamment d'affichage des dazibao, puis suppression du droit de grève dans la version 1982 de la Constitution) ont déplacé les enjeux du directement politique vers le terrain artistique et culturel.

Puis, après que l'attaque se soit portée contre « la dernière ligne » du mouvement (campagne contre le Groupe des d'un artiste du Sicondamnation de Li Shuang) au moment de la campagne contre le libéralisme petit-bourgeois clôturée par les autocritiques de l'écrivain militaire Bai Hua, l'enjeu s'est encore déplacé sur le terrain des mœurs, spécialement sur la question des relations pré-maritales.

s'agit pour construire une « civilisation spirituelle socialiste ». Des concours pour la sélection des familles modèles conformes aux « 5

(bonne entente entre époux, entre belle-mère et belle-fille, respect des personnes âgées et amour des enfants) sont organisées. Hu Yaobang en personne, le président du Parti communiste chinois (PCC), a dénoncé « l'inconstance en matière conjugale » et a prôné tout à la fois

Hier aussi, la croisade pour la pensée de Mao. (DR) « une morale sociale et une opinion publique saines ». Actuellement, Yu Luojin, une femme auteur du Nouveau Conte d'hiver (5), qui vient de publier un Conte de Printemps, deux fois divorcée et qui avait collaboré à la Tribune du 5 avril, est la cible d'une campagne d'ordre moral.

La mise au pas de la jeunesse chinoise n'est pas achevée. Sur ces questions, la résociale aurait même plutôt tendance à s'étendre. Dans ces conditions, il n'aurait pas été de bonne politique pour la bureaucratie de raviver le souvenir de l'existence du Mouvement démocratique. Au contraire, il importait de déconnecter les manifestations actuelles de résistance de celles qui étaient apparues au moment

(1976). Les bureaucrates chinois, tirant les leçons de l'« échec » du procès de Wei Jingsheng qui, de leur point de vue, a été finalement contre-productif, auraient sûrement préd'ailleurs plus que probable que d'autres condamnations ont été prononcées sans que rien n'ait filtré. Ainsi, malgré les proclamations sur la légalité socialiste - la condamnation de Wang Xizhe prend ici valeur de symbole —, la bureaucratie chinoise continue à préférer la méthode des « disparitions »; elle s'assied littéra lement sur sa légalité de fraîche date.

Wang Xizhe et He Qiu sont Cantonces « procès publies » n'ont pas pu être tenus secrets. Les liens entre Hong Kong et Canton sont constants. Et quand, le 8 juin 1982, le vice-président chargé des Affaires extérieures de l'Union des étudiants de l'Université chinoise de Hong Kong et le président de l'Union des étudiants de l'Université de Hong Kong ont interrogé les autorités cantonnaises, celles-ci ont choisi de reconnaître les condamnations. toute façon, l'information aurait fini par être connue à Hong Kong et les mensuels Zhengming et Seventies (animés par des courants issus du PCC), ainsi que le Centre d'étude sur le Mouvement démocratique chinois, s'en seraient fait large-

On oublie trop souvent que la majeu.

re partie des informations qui parviennent sur la Chine passent par Hong Kong, et que les militants de la démocratie socialiste ont joué (notamment depuis 1973), et jouent encore, un rôle irremplaçable, en particulier dans le soutien et le développement de la solidarité internationale au Mouvement démocratique. On oublie trop souvent que militer à Hong Kong exige aussi un certain courage.

On peut même dire que le problème de Hong Kong, pour la direction chinoise, c'est d'abord celui du contrôle social du PCC sur « les compatriotes Kong », fatalement moins serré, malgré la collaboration de la couronne britannique et de la bureaucratie chinoise. Un problème qu'elle s'applique d'ailleurs à résoudre. Ainsi, deux militants de Hong Kong du Centre d'étude sur le Mouvement démocratique chinois ont-ils « disparu » dans les prisons chinoises à l'occasion d'un voyage à Canton. Le premier, Liu Shanging, en décembre 1981, le second, par l'expérience de l'Union soviétique et des pays de l'Est, tente d'empêcher toute manifestation de dissidence. Héritière du maoïsme, elle utilise tous les instruments du despotisme bureaucratique. C'est ce qu'elle a rappelé à sa manière à l'occasion du 40e Anniversaire des « Causeries de Yenan sur l'art et la littérature » (la première campagne de répression des artistes et des intellectuels).

La solidarité internationale n'est pa vaine : elle peut servir de porte-voix à ceux qui ont engagé le combat pour les droits démocratiques en Chine, ou qui s'apprêtent à le faire ; elle doit se développer pour exiger la libération de Liu Shanging et Li Zhiyi, de He Qiu et Wang Xizhe, de Wei Jingsheng, Ren, Liu Qing et

Jacques et Jean TOSSI Paris, fin juillet 1982. 4. Liu Qing, J'aceuse, Robert Laffont, Paris, 1982.

5. Yu Luojin, le Nouveau Conte d'hiver, Christian Bourgois éditeur, Paris, 1982.

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