consacrés à la déstabilisation du Nicaragua et ouvertement avoués au printemps dernier par Thomas Enders, le sous-secrétaire d'Etat chargé des affaires latino-américaines, devant le Sénat américain, n'en constituent que la partie connue. Le Sénat américain a donné, par l'adoption de l'amendement Symms, carte blanche au président pour intervenir dans la région. Les Américains ne peuvent tolérer indéfiniment le développement de ce foyer révolutionnaire.
La coopération militaire US avec le Honduras est devenue une véritable opé ration de construction d'une armée d'intervention dans la région, aussi bien contre le Front Farabundo Marti de libération nationale - Front démocratique révolutionnaire ((FMLN-FDR) du Salvador que contre la révolution sandiniste. Les groupes somozistes ont été renforcés par les désertions de l'ancien membre du Gouvernement de reconstruction nationale (GRN) Alfonso Robelo, dirigeant du Mouvement démocratique nicaraguayen (MDN), et du vice-ministre de la Défense chargé des milices, Eden Pastora, ainsi que par le départ vers le Honduras d'une dizaine de milliers d'indiens Miskitos en octobre 1981.
Ces groupes constituent le fer de lance de l'agression directe contre le Nicaragua. Les principaux sont la « Légion 15-Septembre » (ex-gardes somozistes) qui dispose d'une radio du même nom, l'Union démocratique nicaraguayenne (UDN), ou encore le secteur du Misurasata (organisation des Indiens) contrôlé par le pasteur Stedman Fagoth. Au total, de 3 000 à 4 000 hommes armés le long de la frontière hondurienne.
Ainsi, le 24 juillet 1982, une bande d'une centaine de « contras », équipée de mortiers et de mitrailleuses lourdes, a fait
Get Esteli, laissant quatorze morts et emmenant huit otages. Ces assassins ont expliqué qu'ils auraient épargné leurs victimes « si elles avaient appartenu à des sectes religieuses ... » De retour au Honduras, ils ont été ramenés en camions à leur campement par les soldats de l'armée hondurienne.
Cependant, ces groupes « contras » n'ont toujours pas réussi à s'unifier ni à établir une stratégie cohérente. L'ex-commandant Eden Pastora ne s'est pas engagé de leur côté. Après le massacre de San Francisco, il a même affirmé publiquement qu'il ne s'allierait pas avec les criminels et qu'il n'entreprendrait rien qui puisse faciliter une intervention américaine. Cette attitude donne une indication du sérieux avec lequel il faut prendre les menaces qui pèsent sur le Nicaragua.
— Vous avez parlé du rôle des sectes religieuses. Quelle est leur place dans le dispositif contre-révolutionnaire ?
- Un aspect frappant de la situation actuelle, c'est leur pullulement. Il en existe près de deux cents. Elles sont copieusement financées par les sectes nord-américaines. Leur objectif est double. Sur le plan interne, organiser les secteurs de la population qui se trouvent en marge du processus révolutionnaire et les détourner des tâches de défense (les sectes font notamment campagne contre le port des armes). D'autre part, sur le plan international, contribuer à isoler les secteurs progressistes de l'Eglise américaine, de plus en plus actifs aux Etats-Unis dans le mouvement contre la guerre et contre l'intervention en Amérique centrale.
Il faut ajouter quelques précisions concernant le rôle particulier des indiens Miskitos, vu la campagne internationale qui a été orchestrée à leur sujet. C'est en décembre 1981 que la situation à leur sujet est devenue assez grave. Depuis juillet 1979, ils étaient travaillés par plusieurs sectes, en particulier les praves, dont un ancien pasteur lié à la dictature d'Anastasio Somoza, Stedman Fagoth. Les sandinistes ont sûrement commis des erreurs de comportement (paternalisme, autoritarisme) qui ont pu choquer la communauté indienne attachée à ses valeurs traditionnelles et au respect des anciens, alors que les sandinistes sont souvent des « muchachos ».
Au moment où les incursions militaires des « contras » se sont intensifiées à la frontière hondurienne, les sandinistes ont évacué la population pour arrêter l'hémorragie et faire face aux attaques venant du Honduras. Au Honduras même, les réfugiés Miskitos vivent dans des camps financés par l'Organisation des Nations unies (ONU). Une partie d'entre eux est favorable à une politique de réinsertion sur place. En revanche, le courant de Stedman Fagoth s'y oppose. L'unité qui a lancé une agression militaire, début juillet 1982, était composée de deux cents Miskitos.
Au caragua même. la situati mble s'être considérablement améliore Les nouveaux villages construits à l'initiati-
que la bourgeoisie nicaraguayenne n'a que y participe. Au début, elles avaient ve du FSLN à Tasba Pry sont maintenant terminés et offrent aux Miskitos des conditions de vie et d'hygiène sans précédent. En juillet dernier, le commandant Tomas Borge, ministre de l'Intérieur, est allé y faire un meeting et remettre aux communautés de la zone les titres de propriété collective. Si la situation s'est done améliorée, elle reste néanmoins précaire du fait des tensions militaires : ainsi, pour des impératifs de défense, les sandinistes ont été obligés d'interdire la sortie des bateaux de pêche du port de Puerto Cabezas, sur la côte caraibe.
Cela dit, toute la campagne internationale sur de prétendus massacres de Miskitos est une énorme opération d'intoxication orchestrée par les services impérialistes.
- Vous venez d'évoquer plusieurs aspects des menées contre-révolutionnaires. De quelle façon s'articulent-elles à la résistance intérieure de la bourgeoisie nicaraguayenne?
- Il est incontestable que le sabotage de la bourgeoisie atteint des dimensions qui remettent en cause « l'unité nationale » prônée par les sandinistes et les objectifs de développement économique.
Malgré les mesures sévères de contrôde rétorsion, la décapitalisation continue. La quasi-totalité de la direction principale organisation politique bourgeoise, le Mouvement démocratique nicaraguayen (MDN) d'Alfonso Robelo, a pris le chemin de l'exil volontaire au Costa-Rica. Le MDN et le Conseil supérieur de l'entreprise privée (COSEP) refusent toujours d'occuper les sièges qui leur sont réservés au Conseil d'Etat. Au printemps, le directeur de la Banque centrale du Nicaragua a démissionné à son tour de son poste en dénonçant le contrôle croissant du ministère de la Planification (dirigé par le commandant sandiniste Henri Ruiz) sur la politique monétaire, qui - selon lui -va jusqu'à mettre en cause l'existence d'un secteur privé ...
Le principal angle d'attaque politique de la bourgeoisie c'est, pour l'heure, de relayer les campagnes de la hiérarchie catholique contre l'athéisme de la révolution sandiniste et contre les mesures de mobilisation populaire face aux agressions américaines, qui revêtent parfois un caractère contraignant.
De fait, le secteur privé est de plus en plus marginalisé. Dans l'agriculture, principal secteur productif tourné vers l'exportation, le secteur public, s'il ne représente que 20% environ de l'activité, travaille en étroite liaison avec le secteur coopératif qui est en fort développement. Aujourd'hui, il n'y a plus guère que dans la culture du coton que la grande propriété capitaliste demeure majoritaire.
Dans l'industrie, les mesures d'expropriation successives ont porté le secteur public à près de 40% de la production. Dans les services, à la suite de l'extension du réseau de magasins populaires, l'Etat contrôle désormais les deux tiers des activités. De façon générale, on peut dire plus le contrôle de l'essentiel de la machine économique.
Cependant, face à l'agression américaine, aux réalisations sociales et au renforcement des organisations de masse inspirées par le FSLN, la bourgeoisie ne dispose pas l'une base sociale assez solide pour lui permettre de remettre en cause par elle-meme le processus. Ainsi, contrairement à il y a deux ans, elle n'a plus guère d'espoir de pouvoir retourner la situation à son avantage par le biais d'un processus électoral en 1984 ou 1985. Sa seule issue, c'est l'alliance ouverte avec l'impérialisme.
Certes, il existe toujours un regrouplutôt qu'une force bour- qui s'appelle Coordination déAffaiblie par le départ d'Alfonso Robelo à l'étranger, elle maintient une position qui se dit « patriotique » face aux pressions impérialistes. Dans ce cadre, certains secteurs bourgeois espèrent toujours que la gravité des difficultés éconoenvers le régime et qu'ils pourront alors se présenter comme un recours.
Il faut savoir qu'en 1982 la croissance sera nulle et qu'aux inondations catastrophiques du mois de mai 1982 succède maintenant une sécheresse inhabituelle qui va porter un coup sérieux à des récoltes comme celle du mais.
- Face aux pressions et menaces impérialistes au dehors, aux manœuvres des sectes et de la bourgeoisie à l'intérieur, la direction sandiniste a radicalisé ses formulations politiques, parlant ouvertement de socialisme dans le discours du ler Mai du commandant Thomas Borge et dans d'autres interventions de dirigeants syndicaux. Ces références ont-elles eu des conséquen-
- Plus qu'un tournant dans l'orientation politique (la référence à l'« économie mixte » demeure), cette radicalisation idéologique a une certaine importance au niveau des organisations de masse. Avant, on se disait seulement sandiniste ; maintenant, on se réclame aussi du socialisme.
Les principales organisations de masse, ce sont les Milices populaires sandinistes (MPS). Elle sont très massives et très populaires. Tout le monde ou pres-
Le marché de Massaya (DR) été conçues comme des milices sur les lieux de travail. Aujourd'hui, elles ont évolué dans le sens de milices territoriales de quartier ou de village, pour la bonne et simple raison que les unités de production sont souvent trop petites pour fournir des unités de milice opérationnelles. Néanmoins, dans les entreprises plus importantes, il existe une organisation spécifique de la milice.
Mais la milice est si massive que le niveau de politisation est très inégal. L'organisation de masse qui joue un rôle politique central, ce sont toujours les Comités sandinistes (CDS). C'est autour d'eux que tout le reste s'organise. Ce sont des comités locaux chargés de dis-
Get d'organiser la vie sociale sous tous ses différents aspects. Les gens y participent plus ou moins assidument mais, même s'ils ne vont pas à toutes les réunions, quand ils ont un problème à poser, ils le font à travers les CDS. C'est la structure de représentation et de dialogue entre l'appareil d'Etat et les citoyens.
Quant au mouvement syndical, son panorama s'est modifié ces derniers mois. La Centrale sandiniste des travailleurs (CST), semble bien être devenue aujourd'hui le principal syndicat, devant la CTN (syndicat antisandiniste plus ou moins lié aux syndicats nord-américains), la CGT (liée au PSN, qui est la dénomination du parti communiste ), le CAUS (liée au parti ultra-stalinien PCN) ou au Frente Obrero (Front ouvrier) d'origine maoiste. Les deux dernières organisations paraissent maintenant très réduites. Le FSLN est donc désormais pour la première fois majoritaire au sein de la classe ouvrière (ce qui n'était pas le cas dans les premiers mois qui ont suivi la chute d'Anastasio Somoza), bien qu'il s'agisse d'un secteur où son influence demeure contestée. Tout cela donne une idée des principaux traits de l'évolution de la situation.
Nous voudrions insister en conclusion sur l'actualité du travail de solidarité et sur sa relance nécessaire : le Nicaragua fait face à une campagne hostile et à une agression permanentes. Tous les camarades qui ont participé cet été aux brigades de solidarité ont pu le constater et reviennent dans leurs pays respectifs avec la conviction nécessaire pour donner vie à cette solidarité indispensable.
Propos recueillis par Daniel JEBRAC Paris, 11 septembre 1982.