EPUIS le 5 juillet 1982, une nouvelle guerre a éclaté en
Deritoire somalien, dans les regions du catadus et du
Mudug, près de la frontière éthiopienne. Cette guerre opposerait l'armée somalienne à des forces oppositionnelles au régime Siad Barre. Selon diverses publications, le Front démocratique de salut somalien (FDSS) et le Mouvement de libération somalien (MLS) y seraient impliqués. Mais il est encore très difficile de connaître la réalité exacte des forces engagées dans ce conflit. Bien que l'Ethiopie démente officiellement sa participation aux combats, il demeure que la grande majorité des observateurs sur place mentionne la présence de forces éthiopiennes. L'hebdomadaire français Marchés tropicaux et méditerranéens du 20 août 1982 fait référence à des témoins occidentaux affirmant que « l'essentiel des forces d'invasion est
Claude GABRIEL
Ces récents événements peuvent sans doute surprendre, dans la mesure où, en
1977, c'était le scénario inverse qui s'était déroulé. Le conflit s'était alors développé en territoire éthiopien. A cette époque, l'armée somalienne avait pris l'initiative de l'attaque, le 23 juillet 1977, en se dissimulant derrière le Front de libération
Somalie occidentale (FLSO), un mouvement qui affirmait lutter pour le droit à l'autodétermination des populations somalies vivant dans l'Ogaden éthiopien. Après l'échec de cette tentative et la subie par les Somaliens, voilà cette même région à nouveau bouleversée au nom d'arguments totalement inverses :
les populations de cette région, devenues oppositionnelles, soutiendraient fois-ci une lutte de libération contre la militaire du
Barre. Hier, pour le pouvoir somalien, il l'Ogaden ; aujourd'hui, il s'agirait, pour une partie de l'opposition somalienne, de s'appuyer sur ces populations pour renverser Siad Barre avec l'aide de leurs amis éthiopiens ...
En réalité, deux aspects distinets se conjuguent dans ces affrontements répétés entre l'Ethiopie et la Somalie. Il convient de n'en oublier aucun.
DES FORMATIONS SOCIALES
ET LA MANIPULATION DES ETATS
Il y a d'abord, en arrière-plan de ces conflits, la question nationale et ethnique somalienne. Parce qu'il y a précisément une forte homogénéité des populations d'ethnie somalie, la question de la frontière entre la Somalie et l'Ethiopie, coupant une partie de ces populations du reste de ce peuple, est une source per-
Un nouveau conflit dans la Corne de l'Afrique
Somaliens dissidents ». laire ou une guérilla manente d'instabilité. L'idée de la réunification de la « Grande Somalie » a toujours fait partie de la propagande des gouvernements somaliens. Toutefois, après sa défaite de 1978 face aux forces éthiopiennes, cubaines et soviétiques, Siad Barre a publiquement renoncé à cet « idéal », le 9 mars 1978, en annonçant le retrait unilatéral des troupes somaliennes.
L'Ogaden a toujours représenté une région ballotée entre les deux pays. Cette zone a été cédée à l'Ethiopie par les Britanniques après la Deuxième Guerre mondiale, dans une période où la politique impérialiste ment de l'empire du négus Hailé Sélassié ler. Le cadeau de l'Ogaden relevait de la même démarche que le laisser-faire occidental au moment de l'annexion de l'Erythrée par le pouvoir d'Addis-Abeba après 1952. Ce type de conflit est done directement lié à l'héritage du colonialisme et à la politique impérialiste dans
La question de l'Ogaden fut à l'origine d'un premier conflit en 1963, puis d'un deuxième en 1966 et d'un troisième en 1977-1978. A chaque fois, l'Etat somalien a pu s'appuyer sur un fort sentides populations somalies qui possèdent une langue commune, une même religion et une même organisation sociale, quel que soit le côté de la frontiè re où elles vivent.
Pourtant, cette question nationale somalie ne prend pas toujours l'aspect d'une volonté politique claire et unanime, parmi ces populations que l'on trouve non seulement en Ethiopie, mais aussi à Djibouti et et même au nord du Kenya.
La raison objective de cette complexité tient à la formation sociale somalienne elle-même. 60 % de la population est considérée comme totalement nomade et une partie des 40 % restants comme seulement semi-sédentaire. Entre autres conséquences de cette situation, il y a la force composé d'Ethiopiens accompagnés d'un nombre restreint de
Quelle que soit la confusion actuelle sur la nature des protagonistes, il demeure certain que les combats sont importants, avec l'engagement de chars et d'autres véhicules blindés. Des centaines de morts seraient déjà dénombrés. Un tel conflit ne peut donc passer pour une simple guérilla de maquisards. Il s'agit d'une guerre. La ligne de front se réduit pour le moment à une bande de territoire somalien le long de la frontière avec l'Ethiopie. Au plan militaire, il semble que nous ayons affaire à une guerre classique opposant des forces équipées d'armes relativement modernes, sans rapport avec un soulèvement popude partisans.
toujours prépondérante des clans lignagers dans toute la vie sociale, économique et politique de ce pays. Y compris la question de l'existence d'une véritable dirigeante stable en Somalie demeure un point en débat. Au plan politique, cette situation a pu par le passé aboutir à un éparpillement généralisé de groupes représentant pour la plupart des intérêts claniques distincts. C'est ainsi qu'au ment des élections de mars 1969, il y avait
88 partis en compétition ! On comprend dès lors l'importance du coup d'Etat de
1969 de Siad Barre qui, par l'installation d'une junte militaire nationaliste, s'ef forçait de créer les conditions coercitives pour bâtir un Etat et une classe dirigeante centralisés. Après treize années, le régime militaire n'a réussi qu'une partie de son pari et la force des clans demeure.
Ce fractionnement en clans du peuple somali complique donc terriblement la question nationale somalie dans les ré.
gions frontalières et contestées. Les hauts et les bas de l'irrédentisme somali en
Ethiopie (comme à Djibouti
Kenya) sont souvent tributaires de l'état des relations entre les notabilités claniques locales et les groupes au pouvoir à
Mogadiscio. Manœuvres, purges, scissions accompagnent donc côté somalien, les conflits entre la Somalie et l'Ethiopie. Ce fut aussi le cas avec les Fronts opérant en Ogaden.
ces problèmes s'ajoute celui de l'utilisation et de la manipulation que peuvent faire de cette question nationale les différents gouvernements de la région, à commencer par ceux d'Ethiopie et de sans compter l'impérialisme.
L'autodétermination tions concernées est le dernier souci de tous ces gouvernements. Il en est des nomades somalis comme des populations de l'Erythrée et du Tigré au nord de l'Ethiopie. A travers l'argument du respect des frontières héritées du colonialisme, des
guerres se prolongent depuis trente ans dans cette région de l'Afrique comme si étaient d'abord des instruments nécessaires au règlement des crises politiques internes aux régimes en place. La relance successive des offensives éthiopiennes contre les Erythréens ou les guerres entre la Somalie et l'Ethiopie viennent à propos pour désamorcer des problèmes sérieux au sein des régimes concernés.
Parfois, ce sont directement des fluctuations dans les rapports avec l'impérialisme qui motivent un de ces régimes à se lancer dans une aventure guerrière de ce type. La guerre de l'Ogaden de 1977 fut ainsi directement motivée, du côté de Mogadiscio, par l'espoir de recevoir une aide massive, y compris économique, de la part de l'impérialisme à un moment où la révolution éthiopienne était encore marquée par une forte auto-organisation des masses, aussi bien dans la capitale que dans les campagnes. L'empire du négus, que les militaires du Derg (mot amharique signifiant « Comité des égaux ») ne voulaient nullement voir éclater, était pourtant agité par de fortes convulsions. Les forces centrifuges n'agissaient plus seulement en Erythrée mais aussi dans le Tigré et en Ogaden. Dans cette dernière région, le pouvoir central d'Addis-Abeba avait toujours été source d'oppression et de misère. Après la chute de l'empereur Hailé Sélassié (12 septembre 1974), les populations découvraient petit à petit les militaires « révolutionnaires » avaient la volonté de maintenir un pouvoir centralisateur et répressif contre les régions contestatrices. Simultanémentéclata une crise entre la Somalie et les Soviétiques qui aboutit à la rupture de ces derniers avec Mogadiscio, laissant le terrain libre à un rapprochement de ce pays avec les puissances impérialistes. Ces derniè res avaient probablement manœuvré depuis fort longtemps pour faire reculer la présence soviétique dans ce pays, notamment afin d'y trouver la solution au recul des positions impérialistes dans la Corne de l'Afrique après la chute de Hailé Sé lassié. L'une des conséquences de ces rapports nouveaux entre la Somalie et les Etats-Unis fut la cession de la base militaire de Berbera, près de Djibouti, à la marine américaine (1).
Mais la guerre de l'Ogaden, qui opposa les régimes somalien et éthiopien, ne fut pas seulement causée par les exigences nationales des populations somalies en Ethiopie et par les manœuvres américaines contre la révolution éthiopienne. De part et d'autre, le conflit venait à point pour régler certains problèmes politiques internes. Du côté somalien, on en profita pour remettre de l'ordre dans les Fronts satellites que l'on entretenait en territoire éthiopien, afin de contrôler de plus près des directions qui avaient eu tendance, à un moment, à parler audacieusement en leur nom propre (2). Du côté éthiopien, la guerre favorisa une intense campagne d'intégration des milices paysannes encore très incontrôlées. Loin d'être une simple mesure nécessaire d'intégration militaire dans une armée révolutionnaire, cet événement constitua un pas dans le renforcement de l'armée bourgeoise contrôlée par le Derg, avant la mise au pas des comités de quartier à Addis-Abeba et la répression contre le Meison (Mouvement socialiste panéthiopien) (3). Au plan plus général, cette guerre permit au Derg de confirmer que, dans l'affaire de l'Ogaden comme dans d'autres, il n'avait nullement l'intention de négocier un droit quelconque à l'autodétermination. Enfin, les militaires éthiopiens réussirent à cette occasion à obtenir des Soviétiques et des Cubains une intervention militaire massive à leurs côtés et sans la moindre ombre de critique envers leur politique. Un état-major commun fut même mis en place, composé de généraux des trois pays ... Après cette guerre, une guérilla se maintint en Ogaden. Les Cubains y sont toujours présents avec environ 9 000 hommes qui surveillent la frontière. En 1981, on dénombrait plusieurs milliers de réfugiés en Somalie, venant de cette zone. Selon le haut-commissaire aux réfugiés des Nations unies, il y a entre 500 000 et 900 000 réfugiés de l'Ogaden en Somalie.
LE CONFLIT DE 1982 Cette fois, comme en 1977, il faut retrouver tous les différents éléments qui interviennent dans le nouvel affrontement afin d'éviter de n'en privilégier qu'un seul.
Depuis 1977, quelques modifications se sont produites dans les deux pays.
Tout d'abord, les Somaliens n'ont pas obtenu des Etats-Unis l'engagement inancier et militaire qu'ils espéraient Nashington n'a pas voulu s'aliéner défini tivement le pouvoir éthiopien et a préféré temporiser en attendant des changements probables dans les rapports entre Soviétiques et les militaires du Derg. Comme dans bien d'autres conflits en Afrique, l'impérialisme américain sait maintenir plusieurs fers au feu. Les prétendues contradictions que décèle la presse bourgeoise en confrontant des citations des diffé. rents officiels et politiciens américains tient aussi parfois à la complexité des intérêts américains, la ligne générale adoptée à un moment donné par la Maison-Blanche pouvant être infléchie par des lobbys industriels et financiers. L'Ethiopie est au 19e rang des fournisseurs et clients africains des USA, avec respectivement 89,5 millions de dollars et 62,2 millions
1. La Somalie, avant l'Ethiopie, avait été qualifiée par Moscou d'« Etat révolutionnaire anti-impérialiste et socialiste ». Le régime de Siad Barre recevait alors une aide militaire importante et passait pour le maillon fort de la présence soviétique dans la région. Après la chute de Hailé Sélassié en Ethiopie, tout fut brutalement remis en question. Les Soviétiques ont probablement cherché à favoriser un rapprochement entre les deux pays. Ils ont du moins préféré ne pas laisser la situation éthiopienne évoluer sans leur intervention. Plusieurs petites crises avaient déjà eu lieu entre Somaliens et Soviétiques à propos de questions économiques, comme par exemple les droits de pêche. D'un seul coup, après leur retrait de Somalie, le régime de Siad Barre devint pour les Soviétiques un régime réactionnaire. A l'évidence, celui-ci n'avait pourtant jamais cessé d'éde dollars d'échanges pour 1981. La Somalie est très loin derrière.
C'est bien pourquoi, malgré les promesses américaines, Siad Barre n'a pas fait mystère de ses critiques envers les Occidentaux : « L'indifférence de l'Occident nous surprend plus qu'elle nous déçoit, a-t-il affirmé. Comment les Occidentaux peuvent-ils rester si crédules face aux Soviétiques qui font des promesses qu'ils n'ont pas l'intention de tenir et qui, ici comme en Iran ou en Afghanistan, s'apprêtent à les placer devant le fait accompli ? (4) » Les Américains, en effet, après un accord tardif avec les Somaliens pour l'utilisation de la base navale de Berbera, n'ont toujours pas pris la décision d'en faire une pièce importante de leur dispositif dans la région. Une bonne part des anciennes installations soviétiques sont dans l'attente d'un réaménagement pour des forces américaines. Après sa défaite militaire dans l'Ogaden, cette prudence américaine a été un second coup dur pour Siad Barre au sein de son régime.
Toujours du côté somalien, la situation politique intérieure a connu, depuis 1977, de nouveaux développements. Après la guerre de l'Ogaden, un groupe d'officiers, dont certains connus comme ayant conservé des sentiments pro-soviétiques, tentèrent de renverser Siad Barre. Ce fut un échec et deux d'entre eux ont été fusillés. Cet épisode permit une fois encore de constater la complexité des problèmes. Loin d'être seulement des soldats aigris par une défaite militaire, ils étaient aussi porteurs d'un vieux conflit entre leur clan, celui des Mijerteins, et celui des Darods, auquel appartient le président somalien. De cette première épreuve de force va naître le Front de salut somalien (FOSAS) qui épouse donc partiellement un conflit interclanique dans la politique intérieure somalienne. Le FOSAS se signale d'abord en 1981 par un début de terrorisme urbain. Ces activités aboutissent à une plus forte répression et elles mettent en évidence certaines complicités dans l'administration et l'armée, ainsi que des liens avec d'anciennes personnalités qualifiées à l'époque de pro-
Il semble en effet que la rupture avec Moscou ait divisé le groupe dirigeant. La guerre de l'Ogaden permettait de maintenir la cohésion de façade par un rappel des vieux idéaux nationalistes de la tre un régime militaire répressif. De son côté. Fidel Castro avait fait un séjour à Mogadiscio durant son périple africain. Il y avait soutenu à l'époque le caractère « socialiste et révolutionnaire » du régime. Dès 1976, lui aussi dénonce le régime comme pro-impérialiste.
2. Le Monde, 5 septembre 1982. 3. Le Meison était un groupe d'orientation populiste d'origine maoiste qui, à la différence du Parti révolutionnaire du peuple d'Ethiopie (PRPE), soutint durant toute une période le Derg. Le Meison apporta son soutien à la liquidation physique du PRPE que des actions ultra-gauches et totalement irresponsables avaient isolé. A son tour, le Meison dut rompre avec les militaires et sa direction fut pourchassée.
4. Le Monde, 5 août 1980. 5. Le Monde, 25 et 26 novembre 1981.
ARABIE SAOUDITE REP. ARABE DU YÉMEN RÉP. DEM POPULA DU YÉM • DJIBOUTI ADDIS ABEBA 3389 O Aouache Harrar ETHIOPIE om al Ogaden Au Stophanie LIE
ISOMA
Rodolphe
KENYA
« Grande Somalie ». La guerre l'ennemi héréditaire, l'Ethiopie, pouvait bien faire patienter des officiers marqués par dix ans de « socialisme scientifique » brutalement ment. Il n'est pas non plus exclu que Moscou ait su maintenir certains cercles son influence, meilleur moment pour éclater une crise politique à Mogadiscio.
Quoi qu'il en soit, la déroute en Ogaden va précipiter les choses. Elle place le conjugués d'opposants les plus divers : des clans, des amis de l'Union soviétique, des militaires décus, etc. A aucun moment cependant, il n'est possible, durant ces épisodes, de déceler un quelconque soutien de masse à cette opposition.
En 1981, douze ministres formèrent une tendance au sein du parti unique et demandèrent plus de démocratie, une essentiellement aujourd'hui sur l'existence d'entreprises d'Etat) et une véritable paix avec l'Ethiopie. Ils demandèrent même la création d'un poste de Premier ministre afin de diminuer, de leur point de vue, la concentration du pouvoir des mains du président Siad Barre.
Quelque temps après était annoncé à Londres la formation d'un Mouvement national somalien (MNS), « ni hostile à l'Occident, ni favorable à Moscou », selon l'un de ses leaders, Hassan Adan Wadadi, ancien ambassadeur (6). Enfin, en octohre 1981, trois autres groupes, FOSAS, fusionnaient pour donner naissance au Front démocratique de salut somalien (FDSS), dont les liens avec les Ethiopiens sont évidents. Il dispose d'un émetteur radio dans la banlieue d'Addis-Abeba, Radio Kulmis, et dans l'actuel militaire il peut apparemment compter sur un armement moderne, si l'on accepte l'hypothèse que les troupes engagées sont les siennes et non des troupes éthiophiennes.
En février 1982 éclatent des mutineries dans des garnisons du nord du pays ainsi que des manifestations populaires fortement réprimées. C'est la première fois depuis 1977 qu'apparaît autre chose que des groupes restreints d'opposants.
Mais il demeure impossible de savoir quel peut être le lien entre ces manifestants et l'opposition organisée.
Enfin, en juin 1982, la crise est à son apogée dans le parti au pouvoir. Siad Barre risque de perdre la majorité mais s'en sort en réussissant l'arrestation de sept hautes personnalités (7). L'aceusation portée contre elles est d'abord une prétendue complicité avec l'Ethiopie.
LA CRISE EN ETHIOPIE La situation n'est guère plus brillante du côté éthiophien. Il y a d'abord le problème permanent et toujours pas résolu de la création d'un « parti marxiste-léniniste ». Cette affaire divise les couches dirigeantes éthiopiennes. Les Soviétiques auraient fait d'importantes pressions pour que soit enfin constitué un tel parti, seul moyen sans doute de créer les conditions d'une stabilité de la couche dirigeante. Les Soviétiques étaient intervenus dans le même sens en Angola. Ce genre de partis uniques, reproduisant tous les mécanismes d'un parti stalinien et épousant pour la cause une phraséologie marxiste, peut effectivement jouer un rôle décisif pour homogénéiser, y compris par une les couches petites-bourgeoises, militaires ou non, qui constituent l'appareil d'Etat fragile et instable dans le cadre d'une économie toujours dépendante de l'impérialisme (8).
Selon le Monde du 16 mars 1982, entre Addis-Abeba et Moscou. Le journal français rapporte en effet qu'un article de la Pravda aurait mis l'accent sur les lenteurs du changement en Ethiopie, en rappelant, entre autres, que la révolution avait été faite « sans une avant-garde politique organisée ». Le quotidien stalinien aurait alors rappelé qu'il s'agissait de rattraper le temps perdu.
C'est dans ce climat que la junte militaire décide une nouvelle offensive contre les Fronts erythréens. Elle y engage des forces considérables et, pour la première fois depuis 1978, se passe du concours massif des Soviétiques. La guerre entreprise n'aboutira pas à son principal objectif, la prise des mains du Front populaire de libération de l'Erythrée
6. Le Matin de Paris, 15 juillet 1982. 7. Ces personnalités étaient le vice-président Ali Abukar, l'ancien ministre de la Défense Onto Haton Molamed Aden Sheim et fanc len ministre des Affaires étrangères Omar Arten
8. Voir la revue Quatrième Internationale numéro 5, juillet 1981. Claude Gabriel, « Y a-t-il des partis marxistes-léninistes en Afrique ? ». 1982 et 14 novembre 1981. En 1978, l'offensive contre les Erythréens avait été largement soutenue par la marine et l'aviation soviétiques. Un débarquement éthiopien sur la côte s'était fait à partir de navires soviétiques. Les Cubains cette époque présents en Erythrée sans qu'il soit possible de savoir quel fut leur rôle. Par la suite, ils prirent la décision de se limiter à une aide logistique à l'armée éthiopienne, de soldats, etc. De sources il semble qu'ils soient toujours
(FPLE) de la ville de Nakfa. Cet échec se double d'une aggravation de la situation militaire dans le Tigré, où là aussi un Front s'oppose au pouvoir central (9).
Enfin, l'Ethiopie connaît une grave crise économique. La révolution éthiopienne a libéré des forces sociales longtemps maintenues sous le joug de la monarchie. Aujourd'hui, malgré les entreprises d'Etat, malgré les comités et les coopératives, les différenciations sociales se développent dans les campagnes. En ville, la corruption et la nomenklatura de l'appareil d'Etat favorisent une couche de privilégiés. La pénurie de produits de première nécessité comme le blé, l'huile, le sucre, les textiles, les chaussures ou le savon touche sévèrement la population urbaine. Le chef de l'Etat, le lieutenant-colonel Mengistu Hailé Mariam vient de s'en prendre aux « agriculteurs rétrogrades » qui vendent à des prix prohibitifs (10).
Mais l'essentiel ne vient pas de là. L'économie éthiopienne dépend essentiellement d'une aide financière de la Communauté économique européenne (CEE) (cf. Marchés tropicaux et Méditerranéens du 22 janvier 1982). Le pouvoir a tout fait pour briser, entre 1976 et 1978, l'auto-organisation des masses. L'appareil d'Etat reste aux mains des militaires, de la petite bourgeoisie et de quelques autres profiteurs. Les masses paysannes et ouvrières se sont vues interdire l'accès au pouvoir de décision central, alors même que l'on faisait reculer le pouvoir local de leurs comités de village et de quartier. En conséquence, les lois du capitalisme sévissent toujours dans ce pays, l'appareil d'Etat fonctionne sur le modèle d'un Etat bourgeois, et l'idéologie « marxiste » officielle sert en fait de vernis à un bonapartisme militaire.
A NOUVEAU LES MANŒUVRES AMÉRICAINES C'est donc dans ce contexte que survient l'annonce du conflit en territoire somalien entre l'armée de Siad Barre et des forces oppositionnelles. Personne ne peut croire sérieusement à une telle simplicité du problème : un mécontentement des masses somaliennes, une opposition démocratique et anti-impérialiste et une aiprésents à Asmara, la capitale de l'Erythrée, mais toujours absents des opérations militaires. A noter que l'offensive de 1978 contre les Erythréens se fit juste après la victoire en Ogaden. Il semble que l'intégration des milices paysannes faite à cette époque ait aidé le Derg à relancer le chauvinisme en Ethiopie contre les Fronts érythréens.
En même temps, l'intégration militaire réalisée en Ogaden entre les Ethiopiens, les Soviétiques et les Cubains se prolongea probablement un peu sur le front érythréen, les Cubains subissant la pression conjuguée des autres composantes. C'est donc après un délai que Cuba décida de ne pas soutenir l'armée éthiopienne sur le terrain des opérations en Erythrée. C'est lépoque où Fidel Castro évoque la nécessité d'une « solution politique » à cette guerre. Son soutien global au Derg se poursuit cependant.
10. Voir Marchés tropicaux et méditerranéens, 30 juillet 1982.
des masses. Si la révolution éthiopienne des groupes militaires aux programmes de modeste quoique fraternelle du régime éthiopien (11).
Malgré les dénégations éthiopiennes, il ne fait aucun doute que les autorités de ce pays ont donné leur feu vert à l'opposition somalienne, lui ont fourni un armement lourd et ont sans doute fourni au moins la logistique. Pas plus que le FLSO n'était en 1977 autre chose qu'un satellite de Mogadiscio dans l'Ogaden, l'actuel FDSS anti-Siad Barre n'est autonome du pouvoir éthiopien (12).
somalien, on a largement crié à l'invasion étrangère pour forcer Washington à renforcer son appui. Mais les Américains savent aussi combien le pouvoir de Siad Barre est fragile et isolé. La politique américaine est partagée entre la crainte de l'établissement d'un nouveau régime pro-soviétique en Somalie et souci de trouver une solution rechange au groupe actuellement au pouvoir à Mogadiscio. Le MNS en a profité pour prendre position contre « l'intervention étrangère » en Somalie, se présentant ainsi comme une carte de rechange possible pour les Occidentaux.
Le 24 juillet 1982, Washington annonce une première aide d'urgence à la Somalie, mais précise qu'il s'agit d'armes défensives (radars, batteries de défense antiaériennes et munitions). Plusieurs journaux notent le caractère toujours modeste de cette aide. Le 16 août, après que Siad Barre ait décrété l'état d'urgence, les Etats-Unis décident d'accorder de nouvelles fournitures (13). Sans qu'il soit possible de préciser l'ampleur de cette nouvelle aide, il ne fait plus de doute que la Maison-Blanche a choisi, pour le moment, de se ranger au côté de Siad Barre. Probablement toujours active au plan diplomatique pour tenter de désamorcer le conflit, l'administration américaine a préféré faire un pas supplémentaire en direction du pouvoir somalien en raison sans doute de la récente révolte militaire au Kenya. La nouvelle situation politique prévalant au Kenya pousse d'un coup l'impérialisme à plus de précision dans sa politique en Afrique de l'Est. Une déstabilisation prolongée au Kenya compromettrait à plus long terme les intérêts et investissements engagés dans la région ainsi que l'espoir de restabiliser l'Ouganda d'après Amin Dada.
Les déclarations du FDSS en faveur d'un « gouvernement démocratique et socialiste » et pour la fin des facilités militaires accordées aux USA confirment sans aucun doute les risques qu'encourent les Américains s'ils persistent dans l'attentisme de ces dernières années.
Pourtant, rien ne laisse espérer, à court terme, pour les masses de la région, un changement dans la situation. FDSS est un pion dans un conflit qui est loin de se réduire à un affrontement entre Moscou et Washington. Cette région de l'Afrique est l'une des plus pauvres monde. La révolution éthiopienne avait toutes les chances de soulever l'enthousiasme des masses dans cette partie du continent. Mais l'absence d'avant-garde révolutionnaire militaires éthiopiennes et somaliennes, en réprimant pour l'une et en utilisant la
Réfugiés somalis d'Ethiopie. (DR)
nationale pour l'autre, dévoyer le mouvement d'émancipation pouvait trouver bientôt un second souffle, elle se poursuivrait contre la politique du Derg. Elle devrait alors mettre un terme à la répression sanglante menée contre les populations érythréennes. Là, comme dans le Tigré ou en Ogaden, elle recondroit à l'autodétermination des populations. De tels développements permettraient de poser la question du
11. C'est ainsi qu'il est trop souvent oublié dans le conflit entre le Derg et le FPLE érythréen, les impérialistes souhaitent une victoire du premier. car ils savent que le FPLE est un mouvement nationaliste qui s'appuie sur les populations érythréennes et que sa victoire s'affirmerait comme celle d'une « guerre populaire prolongée ». A moins que ne se produisent dans l'idéologie actuelle du FPLE est largement empreinte d'un nationalisme progressiste et radical. Il a su par ailleurs, au plan diplomatique, différencier ses critiques envers le Derg d'une part, envers les Soviétiques puis les Cubains d'autre part. Enfin, une victoire de l'Erythrée dur pour la politique impérialiste en Afrique, qui prétend défendre le prindes frontières héritées du colonialisme, dans la Charte de l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Un renverdétermination des Erythréens et une victoire du constituerait une nouvelle source de français des Relations extérieures, Claude Cheysson, a signé en décembre 1981 un gion (Marchés tropicaux et méditerranéens,
12. Il serait également trop simple de réduire la situation dans cette région à un conflit entre Moscou et Washington. Bien au contraire, qui s'y déroulent peuvent obliger les Soviétiques à des manœuvres de
René Lefort, qui fut le correspondant du Monde en Ethiopie à cette époque, décrit ainsi une péripétie de la fin de la guerre de l'Ogaden : « Mais cet engagement soviétique (celui de ne pas pénétrer en territoire somalien - NDLR) provoque le premier conflit grave entre Addis-Abeba et l'URSS. Le Derg ne rêve que de laver l'affront subi et de régler une fois pour toutes la question de l'Ogaden en infliquatorze ans plus tard, réaliser le projet d'Aman Andom, bloqué par le négus. Or non seulement Moscou le lui interdit, mais il s'oppose aussi, par deux fois, d un plan de bataille qui aurait pouvoir en Somalie autrement qu'à l'occasion d'une guerre classique opposant
Get aux objectifs immédiats fort peu soucieux du sort des populations. En définitive, les questions nationales sont dans cette région des données fondamentales des développements politiques
Paris, 12 septembre 1982. conduit à l'encerclement du gros des forces somaliennes pour mieux les anéantir. dans l'âme, l'armée éthiopienne s'arrête sur la frontiêre. Seuls les aviateurs, l'âme de l'antisoviétisme dans l'armée, outrepassent les ordres et vont bombarder des villes somaliennes, dont Hargheisa et Berbera ». (René Lefort, Ethiopie, la révolution hérétique. Maspero, Paris,
13. Le 12 août 1982, devant l'Assemblée Barre se déclarait à nouveau prêt à des négociations de paix avec l'Ethiopie. n'importe où et n'importe quand, pour un réglement politique. Mogadiscio prétend maintenant ne plus réclamer le territoire de l'Ogaden. mais seulement l'autodétermination pulation. De leur côté, les Ethiopiens demandent comme préalable à toute négociation la reconnaissance de la frontière et des principes de la Charte de l'OUA, ainsi que des réparations pour les dégâts commis en 1977-1978. En outre, ils désirent rester des plus discrets, pour le moment, pressentant ce conflit comme pure-
Les Cubains, qui sont militairement trés présents en Ogaden, ont sans doute conservé leur position politique de 1978 sur cette question. Le quotidien du Comité central du Parti communiste cubain (PCC), Granma, du 26 mars 1978, déclarait : « Ceux qui connaissent l'Afrique savent que, dans chaque pays africain, il y a des tribus qui vivent à cheval sur les frontières dans tous les pays de l'Afrique. De nombreux Etats africains n'ont pas encore dépassé le stade de l'organisation tribale. Le fait qu'un pays puisse conquérir par la force un territoire qu'il conduisant à une véritable catastrophe pour
Voilà pourquoi les Etats africains ont dit : il ne doit pas y avoir de changements de frontières, et il est kors de question de recourir à la force pour changer les frontières. »
Le journal du PC cubain fait ainsi lui aussi une défense assez claire de ce point de la Charte de l'OUA. Mais plutôt que de poser le problème de fond des questions nationales et ethniques et de l'héritage dramatique du colonialisme, il renvoie à une vision assez étrange d'un tribalisme