une mère, toutes les mères"
ANS la calle Uruguay, en plein centre de Buenos Aires, la
Maison des mères est installée au deuxième étage vieil immeuble. Sous la surveillance permanente police (« Hier encore il s'en est présenté un chez moi, se prétendant technicien de la compagnie du téléphone, mais je le connaissais déjà », nous raconte une mère). C'est là que se
« INPRECOR » : - Comment votre mouvement est-il apparu ?
— Un an après le coup militaire qui a mis en place la dictature, de nombreuses mères de gens enlevés et disparus se sont rencontrées au cours des diverses démarches administratives qu'elles faisaient pour se renseigner sur le sort de leurs enfants. Une mère, Asusena Villaflor Devicenti, elle-même aujourd'hui disparue, a eu l'idée de nous rassembler sur la Place de mai pour envoyer une lettre à Videla,
Président à l'époque. Nous nous sommes réunies pour la première fois un samedi, mais la maison du Gouvernement était fermée. Nous étions alors 14. Nous sommes revenues le vendredi et nous avons convenu de revenir la semaine suivante demander une réponse. Nous avons fixé le jeudi. A partir de là, chaque semaine nous étions plus nombreuses. La presse ne disait rien. Pas même qu'il y avait des disparus. Quand nous fûmes plus de cent, ils commencèrent à nous réprimer. Ils nous détenaient pendant plusieurs heures, pendant des nuits. Une fois, ils nous ont enfermées dans une cellule avec un cadavre ... Chacune de ces années à compté pour cing.
- En 1979, nous avons arrêté pendant un an de nous réunir sur la place, tant étaient fortes les menaces et les intimidations. Nous souffrions déjà assez, dans l'ignorance où nous étions du sort de nos enfants ! Mais à partir de janvier 1980, nous sommes revenues. Ils nous ont emmenées une fois de plus. Mais nous sommes restées fermes. Ils ont été obligés d'admettre qu'il leur en coûterait moins de nous laisser nous réunir.
- Maintenant, nous sommes plus de
2 500 dans le mouvement dans tout le pays. Tous les jeudis, nous sommes 300 à
400 sur la Place de mai, à 15 h 30. Pour les dates importantes comme la Fête des mères ou l'anniversaire de la maison des mères, nous sommes jusqu'à 2 000. Nous avons établi une déclaration de principes et nous avons un statut légal. Notre organisation est simple. Il y a une commission de fondation de 20 mères, avec une commission administrative de 11 personnes.
Nous avons des commissions de solida-
"Un fils, tous les fils,
Interview des Mères de la place de Mai d'un de la rité pour aider les enfants des disparus versité. Nous nous réunissons en groupes
- Il y a aussi une commission de - Oui. Elle a été formée il y a un mois. Elles font des recherches particulières. Il y a des militaires qui adoptent des enfants qui ont disparu en même temps que leurs parents, sans le moindre respect des normes légales. Il y a d'autres enfants dans des orphelinats ...
- Quand vous vous êtes organisées, cela constituait un premier défi au régime. Quelle était alors la réalité de la répression ? La situation aujourd'hui est-elle ou non différente ?
- En 1976, il disparaissait des gens à ce moment-là, notre mouvement fut le seul à affronter la dictature. Nous n'avons jamais cessé de faire face, tout en sachant que nous faisions de la politique, pour exiger de connaître le sort de nos enfants et attaquer la dictature. Maintenant la situation est bien différente. La semaine dernière, il y eût quatre enlèvements. Pour l'un des enlevés, à Buenos Aires, on sait déjà où il se trouve. Quant aux autres, de Cordoba, il n'y a pas de réponse officielle aux demandes d'habeas corpus (1). En février, une travailleuse enceinte de trois mois, Ana Maria Martinez (2), fut assassinée.
- Maintenant, rien n'a changé. Les militaires changent de poste, mais ce sont toujours les mêmes. L'actuel président, Bignone, a organisé la répression à Tueu-
- L'histoire d'Astiz, celui qui commandait les troupes en Georgie du Sud (pendant la guerre des Malouines), est significative. Au milieu de 1977, il s'était infiltré dans le Mouvement des mères, en disant qu'il avait un frère disparu et que, comme ses parents étaient malades, c'était lui qui s'occupait du cas. Il venait avec une petite qui prétendait être sa
ARGENTINE réunissent et que travaillent les mères de ceux qui ont disparu depuis le coup d'Etat du 24 mars 1976. Neuf de ces mères ont répondu à nos questions. Certaines font partie de la commission des fondatrices, et parmi elles, la vice-présidente du mouvement. Les autres sont quelques-unes parmi toutes celles qui travaillent là normalement.
sœur. A cette époque, nous nous réunissions sur la Place de mai, dans des églises et des maisons des familles. Nous n'avions pas encore la Maison des mères. Il a aussi commencé à venir à nos réunions, à l'Eglise de Santa Cruz, et à connaître tout le monde. Nous savons maintenant que c'est lui qui a dénoncé la fondatrice du mouvement, Asusena Devicenti, plus une douzaine de personnes, les deux religieuses françaises, des frères et maris de disparues, qui furent tous enlevés et dont on ne sait plus rien. Nous pensions alors qu'il avait été enlevé lui aussi. Mais plus tard, il fut reconnu par quelqu'un en France, infiltré dans un groupe d'exilés. Dénoncé, il partit pour l'Afrique du Sud. Il y a une revue ici, qui insiste toujours sur la version selon laquelle on a tué les religieuses françaises en les jetant à la mer depuis un - Pourtant, le gouvernement annonce maintenant la création d'un organisme qui, par « humanité », recueillerait toutes les données sur les disparus et donnerait - Oui, il y a beaucoup de promesses. En 1976, le gouvernement informa même POEA (3) qu'il avait mis sur pied un service du ministère de l'Intérieur pour informer sur les prisonniers. Mais sa seule activité était de recevoir les dénonciations et, si quelqu'un voulait savoir quelque chose sur les disparus, ce service cherchait des informations sur ses amis et relations. Il y a quelques jours, après la démission du gouvernement, un communiqué a été publié par le ministère de l'Intérieur, selon lequel le ministère de la Justice clarifierait toutes les situations. Celui qui a fait le communiqué est le même général qui a promis en mars des informa1. Nom donné à l'institution garantie par la loi anglaise de 1679 (Habeas Corpus Act), en vue d'assurer le respect de la liberté individuelle. 2. Voir Inprecor numéro 120 du 8 mars 1982. 3. Organisation des Etats américains.
DiSPARUS.
tions complètes. Mais les mères ont déjà été d'innombrables fois devant les juges, en vain : les juges, dont l'impartialité est plus que douteuse, demandent des informations à toutes les autorités militaires sur les enlevés, mais ils disent tous ne rien savoir. Le nouveau ministre de la Justice, contredisant le précédent, a dit, aussitôt après sa prise de fonction, que cette question était du ressort du ministre de l'Intérieur et non de sa compétence.
- Ce sont eux les véritables terroristes, les « terroristes d'Etat ». Les gouvernements sont tous les mêmes. La politique ne change pas. Nous n'obtiendrons quelque chose que par la force de la lutte populaire et démocratique.
- Nous avons demandé audience au nouveau Président. aucun président ne nous a reçues. Seul Viola a répondu, disant qu'il était si occupé qu'il ne pouvait pas nous recevoir, mais que nous pouvions contacter un fonctionnaire supérieur. Nous avons toujours répondu que non : ces hauts fonctionnaires ne font que répondre qu'ils ne savent rien, et même qu'ils doutent qu'il y ait des disparus.
- Il y a quelques jours, a été publié un tableau des pertes subies aux Malouines. Il y aurait eu 900 blessés, 200 disparus, et près de 100 morts confirmés. Il y en a qui pensent que c'est plus, mais ce que je veux dire, c'est que dans toute guerre il y a davantage de blessés que de morts et de disparus. Où sont les blessés de cette guerre ? Depuis Videla, les gouvernements de Manifestation à Paris pour la présentation des « disparus » argentins. (DR)
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C.
DUQUE T DOMEN la dictature disent que dans toute guerre il y a des disparus. Nous voulons savoir sur quel champ de bataille ils ont disparu, et pourquoi il n'y a pas un seul blessé dans cette « sale guerre ». Cette guerre n'a pas existé: ce qu'il y a eu, c'est une vague d'enlèvements sans discrimina-
- Mais le terrorisme continue sous toutes ses formes, même à l'intérieur des prisons. Un jeune vient de se suicider à Caseros : il avait déjà accompli quatre ans et demi d'une peine de six ans. Mais il n'a pas supporté. Ils sont laissés sans soins médicaux, sans assistance spirituelle, isolés tout le jour, avec seulement trois heures de détente commune, et ils ne voient jamais la lumière du soleil. Ils sont parfois punis seulement pour avoir levé les yeux sur le gardien.
- Quel est votre bilan général sur le nombre d'enlevés ?
- Il est difficile de connaître les chifexacts. Peut-être entre 20 000 et 30 000. Dans notre fichier, le plus jeune enlevé avait 20 jours et le plus vieux 80 ans.
-Il y a autant de femmes que d'hommes, bien que la proportion varie selon les couches sociales. Il y a beaucoup de femmes parmi les étudiants, les universitaires, qui ont constitué la première fournée des prisons. Mais au total, 51 % des enlevés sont des ouvriers qualifiés, et il y a parmi eux peu de femmes.
- Près de 80 % des disparus ont été enlevés devant témoins, dans la plupart
HU.
TELLO des cas par des civils ou des militaires sans uniformes. Ils ont été emmenés en D'où notre exigence de les voir réapparaître en vie.
- Il y a peu, pendant la guerre des Malouines, trois journalistes britanniques ont été enlevés alors qu'ils sortaient du ministère des Affaires étrangères. Ils ont été détenus dans une zone interdite aux voitures et emmenés on ne sait où. Mais comme l'un d'eux s'est échappé, il a donné l'alarme. Vu le scandale international, ils ont été libérés peu après. Mais les responsables de l'enlèvement sont restés, comme toujours, impunis.
- Le gouvernement promet l'ouverture. La dictature et les enlèvements continuent à dieter la loi dans le pays. Et vous ?
- Cette situation est terrible. Nous avons une longue tradition de liberté, depuis 1813 que la torture est interdite dans notre pays. Mais maintenant, la torture et les enlèvements sont la règle. Nous vivons sans aucune garantie. Quand nous sortons et fermons la porte de la maison, nous ne savons jamais si nous reviendrons. Quand nous sommes à la maison, nous ne savons pas s'ils vont venir nous chercher. Nous luttons pour le retour aux garanties constitutionnelles. Les disparus doivent réapparaître. Les responsables des enlèvements doivent être jugés. Nous critiquons tous ceux qui, par leur silence, sont complices : les partis politiques doivent tous se prononcer et combattre les accords secrets qui sont en train de se tramer. Nous persévérons dans notre préoccupation : nous voulons savoir où et dans quel état se trouvent les disparus.
- Nous n'abandonnerons pas la lutte jusqu'à la satisfaction de nos revendications. S'ils espèrent que nous renoncerons avec le temps, ils se trompent. Nous n'oublions pas. Le peuple n'oublie pas. Nous pouvons disparaître. Mais la lutte continue et nos revendications seront toujours
Il y a 20000 ou 30 000 disparus, dont on ne sait combien sont peut-être encore vivants. Mais les mères de la Place de mai refusent d'y penser; elles ne cèdent pas, elles ne donnent pas raison à la dictature qui veut présenter leur lutte comme inutile : elles seraient des « folles ». Mais elles ne le sont pas. Elles ont été et sont le premier mouvement à défier et dénoncer la dictature et ses sbires. Sans leur lutte, la répression aurait été pire ; le mouvement ouvrier et populaire aurait eu besoin d'encore plus de temps pour se réorganiser. Leur lutte et leur vigilance ne faiblissent pas. Dans les petites pièces de la Maison des mères se creuse la tombe de la dictature. L'explication est là, toute simple, dans une inscription sur le mur, au-dessus des photos de centaines de disparus : « Un fils, tous les fils ! Une mère, toutes les mères! »
Propos recueillis par Jorge BUARQUE
Août 1982.