EPUIS le fiasco de l'aventure des Malouines, la dictature militaire argentine ne parvient pas a trouver un nouvel équilibre. Pendant deux mois, c'est l'Armée de terre qui a assuré la continuité de la junte, après le retrait des représentants de l'Armée de l'air et de la Marine. La junte, qui s'était démembrée le 21 juin, a cependant fini par se reconstituer le septembre. Il s'agit pour elle de torité du régime argentin dans les difficiles renégociations de la dette extérieure et les pourparlers diplomatiques à propos des
Malouines. Il s'agit aussi de renforcer son autorité interne pour conduire le processus qui devrait aboutir au rétablissement d'un régime civil en 1984.
En effet, les militaires auront les plus grandes difficultés à s'en tenir au calendrier de la transition qu'ils ont eux-mêmes établi.
Dès le 29 août, le nouveau ministre de l'Economie, Dagnino Pastore a démissionné (en même temps que le directeur de la Banque centrale) deux mois à peine après son entrée en fonction. Le gouvernement semble en effet partagé entre la poursuite d'une politique économique libérale sous la dictée du Fonds monétaire international (FMI), et une politique d'intervention de l'Etat, de relance de l'industrie nationale, qui implique de renouer le dialogue avec le mouvement ouvrier.
Alors que le salaire minimum est l'équivalent de 275 francs, une augmentation exceptionnelle de salaire de 80 francs a été accordée par le gouvernement en août. La CGT-
Azopardo, dont la direction bureaucratique est ouvertement
Jorge BUARQUE
Lors de la cérémonie d'investiture du gouvernement de Reynaldo Benito Bignone, un haut fonctionnaire déclarait :
« Nous sommes revenus à 1972 ! » Cette formule résume bien la situation politique argentine : « Pire ! A cette époque le général Alejandro Lanusse avait le soutien des commandants en chef des trois armes.
Juan Domingo Peron (Parti justicialiste)
et Ricardo Balbin (Parti radical) représendes solutions de rechange possibles, et nous ne sortions pas vaincus d'une
La défaite subie en juin 1982 face à la force d'intervention britannique des
Malouines, en même temps que le développement d'une contestation croissante contre la dictature, ouvre une nouvelle situation politique. Un ancien ministre du général Leopoldo Galtieri en a résumé les caractéristiques essentielles: crise de la junte militaire, fragilité des alternatives bourgeoises fiables, tandis que le mouvement ouvrier commence à se recomposer lentement après la grave défaite qu'il a subie en mars 1976 et la destruction massive de ses cadres par une des dictatules plus sanguinaires qu'ait connu l'Amérique du Sud.
fin de 1981, les déclarations bellicistes de la junte militaire ont réaffirmer ainsi l'au- ture.
par une Cour martiale. voie d'une ouverture. qui traverse l'ensemble de la société. monté d'un ton. Prenant comme prétexte le conflit avec le Chili autour de la question du canal de Beagle, la dictature a lancé une intense campagne pour préparer l'opinion publique à une entreprise guerrière. La recette est classique : son objectif a été de recomposer l'unité des commandements militaires et de les asseoir sur un ample consensus social impliquant les partis bourgeois d'opposition et neutralisant la lutte démocratique et
POURQUOI LA FUITE EN AVANT
L'opération militaire avait pour but fondamental de recomposer le cadre politique national à l'avantage de la dictature et non de s'opposer de fait à l'impérialisme, et encore moins de déclencher une guerre. C'est ce que confirment les révélations rendues publiques après la défaite
Les soldats qui sont rentrés des Malouines n'ont pas eu peur de la censure : ils ont dénoncé non seulement l'extrême couardise de leurs officiers, mais aussi la complète impréparation de l'armée à une guerre. « Nous sommes partis pour un défilé militaire et non pour une guerre. Nous n'avions pas de munitions, de vêtements ni d'infrastructure pour supporter le
ARGENTINE engagée dans la collaboration avec le régime, avait menace d'appeler à une grève générale en septembre. Elle a finalement renoncé à ses initiatives, tandis que la CGT-Brésil animée par la bureaucratie péroniste a organisé le 22 septembre une manifestation de 20 000 personnes devant le siège du gouvernement.
C'est le plus important meeting depuis l'installation de la dieta-
Le gouvernement a promis de rétablir la liberté d'association, et donc de lever la tutelle militaire sur les syndicats d'entreprise, et de restaurer le droit de grève avant la fin novembre.
Mais l'armée elle-même reste agitée par les conséquences des Malouines. Un courant parmi les officiers et sous-officiers réclame des comptes sur le comportement de la haute hiérarchie, et certains exigent même des mesures d'épuration.
C'est dans ce contexte qu'a éclaté une mutinerie, le 20 septembre 1982, à la base aéronavale d'Ushuaia en Terre de
Feu. Son instigateur, le contre-amiral Zaruategui, va être jugé intin, la question des disparus, malgré la volonté des artis politiques bourgeois d'enterrer l'affaire au nom d'un
« amnistie réciproque », demeure un obstacle de taille sur la
Pourtant, plus l'armée tarde à retourner dans ses quartiers, et plus elle exerce la responsabilité du pouvoir politique, plus elle risque de subir dans ses propres rangs l'onde de choc froid, l'encerclement et les Anglais », a déclaré un soldat. Tous les témoignages confirment cette appréciation. Le général
Basilio Lami Dozo, chef de l'Armée de l'air, a reconnu que moins d'un tiers des avions argentins étaient en condition de combattre, pour d'innombrables problè-
Pourquoi alors la décision de la junte militaire ? Le facteur décisif a été la mondes luttes ouvrières, qui a rendu explosive la situation politique et accentué l'isolement de la dictature. Les manifestations à l'appel de la Confédération générale des travailleurs (CGT), le 30 mars, ont été le point culminant atteint par la résistance ouvrière au cours des six années de dictature. C'était juste une semaine avant le débarquement aux Malouines. Et cela a été le dernier élément qui a décidé la junte à lancer l'opération.
La dictature a utilisé tous les moyens pour empêcher la préparation de cette journée de lutte du 30 mars. Elle a renforcé le contrôle social, pourchassé les syndicalistes, tenté d'intimider le mouvement (cela a été notamment l'objectif de l'enlèvement et de l'assassinat de la militante du Parti socialiste des travailleurs
- PST —, Ana Maria Martinez). Malgré cela, les manifestations ont été un grand
1. Clarin, 29 juin 1982.
fait reculer. Trois travailleurs de plus ont a été causée, avant tout, par l'incapacité succès. Certains détails en sont peu connus et il est essentiel de comprendre leur réelle portée. La manifestation de Buenos Aires a mobilisé 15 000 personnes qui se sont affrontées pendant des heures avec l'énorme appareil répressif. Les manifestations des villes de province ont également été importantes. Ce qui s'est passé à Mendoza en est un exemple probant : la manifestation a commencé avec environ 500 participants, et la police a refusé d'obéir aux ordres de s'y opposer par la force. C'est donc la gendarmerie, corps spécial connu pour sa brutalité, qui est entrée en action et a ouvert le feu sur les premiers rangs, tuant un des dirigeants. La télévision locale, qui a filmé la scène en direct, l'a révélé à toute la popu-
Sa réaction a donné une claire indication des modifications politigues en cours en Argentine et de la disposition des travailleurs à la lutte. Le centre de la ville s'est rempli de manifestants qui ont affronté les forces de répression et les ont
Cette radicalisation exprime une réponse ouvrière à la crise économique et à la politique de la dictature. La crise s'est en effet aggravée qualitativement au cours de l'année 1981 et des cinq premiers mois de 1982. Les indicateurs de conjoncture ont enregistré une chute du pouvoir d'achat des salariés de l'ordre de 51 % entre février 1981 et février 1982. Près de 30% de la population active (soit 3 millions de personnes) se trouvent sans emploi : le plan économique Alemann-Galtieri prétendait faire passer ce chiffre à 5 millions ! Le revenu salarial réel de la classe ouvrière est inférieur d'environ 30% à ce qu'il était avant le coup d'Etat de 1976. Les calculs officiels eux-mêmes reconnaissent que la chute du salaire réel des fonctionnaires est de l'ordre d'au moins 40%.
Divers éléments antérieurs à la journée du 30 mars ont donné des indications du niveau de révolte de la population. Dans la zone sud de Buenos Aires, Bolano et Berazategui, 45 000 personnes ont occupé des terres pour garantir leur droit au logement. Elles ont mis sur pied des directions de l'occupation, résisté à la répression. La lutte pour « La Paix, du Pain et du Travail! », mot d'ordre des manifestations, a fait tache d'huile. Pour la dictature, il devenait urgent de modifier cette situation. C'est ce qui a décidé l'opération des Malouines.
74 JOURS
POUR UNE HUMILIANTE DÉFAITE
Aujourd'hui encore, les rues de Buenos Aires sont pleines d'affiches sur les Malouines. Parmi les appels, les proclamations patriotiques et les dénonciations de Margaret Thatcher et des USA, se détache l'affiche la plus colorée et la plus répandue : « Prière du soldat des Malouines » ... Invoquant l'aide divine, le « soldat des Malouines » commence par demander « la compétence pour mes chefs ».
La prière n'a servi à rien. Les 10 000 soldats qui ont combattu dans les iles le savent bien, de même que toute la population argentine. La défaite des Malouines de la junte militaire à combattre l'impérialisme. Et c'est essentiellement pour cette raison que s'est déclenchée la terrible crise que connaît à présent la dictature militaire.
Pourtant, en choisissant la cible de l'opération militaire, le général Galtieri a cherché à éviter la confrontation. D'où d'ailleurs l'envoi de troupes non préparées à la guerre. D'où aussi le choix des Malouines et non pas du canal de Beagle, dans la mesure où il est évident que la dictature chilienne aurait été obligée de combattre pour les mêmes raisons que la dicargentine. Le général Galtieri a pensé en revanche que Margaret Thatcher n'interviendrait pas aux Malouines, comme il l'explique clairement dans une interview qu'il a accordée à la journaliste italienne Oriana Fallaci. Il n'est pas impossible que cette conviction ait été alimentée par les informations fournies par le Département d'Etat américain aux autorités de Buenos Aires. Selon cette version, Washington était non seulement prévenu de l'opération, mais aurait donné son vert. Il n'est pas impossible que les choses se soient passées ainsi. La tentative de coup d'Etat du 23 février 1981 en Espagne a déjà illustré l'existence de diplomaties parallèles et même contradictoires au sein du Département d'Etat.
D'autre part, le choix des Malouines comme cible de l'opération militaire cher chait à capitaliser au profit du gouvernement militaire les sentiments anti-impérialistes du peuple argentin. Ce sentiment existe, et c'est une donnée essentielle de l'histoire du pays. Il s'est manifesté et approfondi au cours même de la guerre. L'impérialisme britannique a été et demeure un ennemi à abattre. La solidarité latino-américaine, fondée sur ce sentiment, a connu sa plus claire expression dans les Pérou et dans l'activité diplomatique des gouvernements de Cuba et du Nicaragua.
Pourtant, malgré la confusion qu'elle a créée, et malgré la réalité de ce sentiment anti-impérialiste, l'opération politique de la dictature a échoué avant même que ne soit décidé le sort de la bataille. • Lors du premier meeting de masse devant la Casa Rosada (palais du gouvernement), le général Leopoldo Galtieri a été vigoureusement hué lorsqu'il s'est présenté porte-parole de l'Argentine. partir de là, les manifestations et rassemblements en faveur de l'effort de guerre ont rapidement diminué. Malgré son accord pour mettre fin à la colonisation britannique, la population ne s'est pas mobilisée activement pour ne pas appuyer la junte militaire. Et, en l'absence d'une politique indépendante du prolétariat, la lut te anti-impérialiste ne s'est pas exprimée
La manifestation du 30 avril, convoquée par la CGT pour commémorer le ler Mai, n'a pas réuni plus de 2 000 personnes, malgré l'appui officiel des autorités. Il y en avait eu dix fois plus le mois précédent pour un corps-à-corps avec la police. Les manifestations du 10 juin, alors que l'armée britannique avait déjà débarqué sur les îles, n'ont pas réuni plus de 3 000 personnes. La raison de ce manque de soutien populaire est évidente. Six ans de proceso (« processus »), avec ses 30 000 disparus (alors qu'il y en a eu 191 sous la dictature brésilienne) et ses 15 000 prisonniers politiques, avec un tiers de la classe ouvrière sans emploi ou vivant d'expédients et de menus travaux, avec une chute du salaire réel supérieure à 50 %, interdisent à la population argentine d'ac corder la moindre confiance à la dictature militairement les agresTous les faits ont confirmé que cette défiance était justifiée. La junte s'est refusée à toucher aux intérêts économiques impérialistes en Argentine. Elle a été incapable de répondre militairement et de mobiliser les forces potentielles. La Marine s'est contentée de laisser couler le croiseur Belgrano. L'Armée de terre a reculé en abandonnant ses soldats. L'Armée de l'air s'est refusée à poursuivre le combat des trois derniers jours pour protéger une armée en déroute.
La couardise politique et militaire de la junte a été mise en évidence par l'action de l'un de ses représentants exem plaires : le lieutenant Astiz. En 1976, il a été responsable de l'Ecole de mécanique de la marine, par laquelle passèrent, selon Amnesty International, 4 700 hommes, femmes et enfants, dont 100 seulement ont survécu aux traitements qu'ils y subirent. Peu après, il a été responsable de l'infiltration du Mouvement des mères de la Place de mai, de l'enlèvement et de l'assassinat de douze d'entre elles. Ensuite, il
a été responsable de l'infiltration dans les organisations d'exilés à Paris. Et il a été le premier à se rendre aux Britanniques ...
LA NÉCESSITÉ D'UNE POLITIQUE
ANTI-IMPERIALISTE
POUR LE MOUVEMENT OUVRIER
En décidant de se lancer dans l'opération des Malouines, le général Galtieri est parvenu un instant à reprendre l'initiative en politique intérieure. Tout d'abord, il a désarticulé l'offensive ouvriè.
re qui s'était dessinée avec les manifestations du 30 mars. Ensuite, la dictature a atteint son objectif d'un accord de collaboration avec les oppositions bourgeoises et les directions syndicales. Le silence de ces secteurs sur l'offensive patronale (3000 licenciements à l'usine Ford) et même sur la poursuite des enlèvements (3 travailleurs ont été enlevés à Cordoba les 21 et 22 juin, accusés d'être des militants du groupe Politica Obrera), a même favorisé pour un court moment cette initiative de la junte dans un moment de grande confusion politique pour le mouvement ouvrier.
Une claire politique d'indépendance de classe, qui n'abandonne pas le combat contre la dictature et qui soit capable de développer une mobilisation anti-impérialiste autour des mesures économiques, politiques et militaires susceptibles de vaincre l'impérialisme, était nécessaire pour répondre aux manœuvres de la dictature. Une telle politique n'a pas vu le jour. La responsabilité en incombe aux directions ouvrières :
1) Les syndicalistes péronistes et le Parti justicialiste ont appuyé la junte et se sont opposés à toute mobilisation ouvriè. re indépendante. Lorenzo Miguel, le principal dirigeant de la CGT, est même allé jusqu'à comparer le général Galtieri Juan Peron ! Dans un article publié par la revue El Caudillo, sous le titre suggestif « Les frères sont unis », la photo du général Galtieri a été publiée avec la légende suivante : « Il y a longtemps que nous n'avions pas entendu un président tenir ce langage. » En réclamant un « gouvernement militaire de transition », les péronistes se sont compromis dans un soutien à la continuité de la dictature militaire.
Le Parti communiste argentin (PCA) a adopté une position analogue.
2) Le PST, organisation argentine de la Ligue internationale des travailleurs (LIT - issue de la scission du Comité international pour la reconstruction de la IVe Internationale) et Politica Obrera, formations qui se réclament du trotskysme, ont commencé par présenter un plan de revendications anti-impérialistes et antidictatoriales, mais elles ont très rapide. ment abandonné toute perspective de lutindépendante. Elles se sont dissoutes de fait dans le soutien au patriotisme de la junte. Cette évolution a été particulièrement évidente et scandaleuse en pratique : les deux partis ont organisé des galas, récolté des fonds et appelé à une retenue sur les salaires au profit d'un « Fonds patriotique », lancé et contrôlé par la dictature. Les revendications antidictatoriales ont disparu de leur agitation sous le prétexte : « Nous sommes dans le même camp militaire que la dictature ! »
3) Enfin, d'autres groupes révolutionnaires, ne saisissant pas la nouvelle situation, s'en sont tenus à leur politique de tous les jours, sans changer une virgule, se cantonnant à une position neutraliste face à la guerre.
Dans cette situation, la confusion politique s'est accrue et a permis à la dictature de manœuvrer à sa guise pendant les premières semaines de la guerre, malgré sa crise profonde. Mais la haine des généraux s'est aussi qualitativement approfondie à partir de la reddition de Puerto Argentino (Port Stanley pour les Britanniques). Une nouvelle crise plus profonde et plus explosive encore est en gestation.
LA CRISE POLITIQUE
ET LE RÉALIGNEMENT DES FORCES BOURGEOISES La défaite politique a précipité la chute du général Leopoldo Galtieri, après le refus des partis politiques de se réunir avec le Président pour étudier le cadre de la poursuite du proceso. Le général Reynaldo Bignone, désigné par l'armée et ayant à son seul actif de ne pas avoir été directement compromis dans la guerre, n'est pas parvenu à recomposer l'unité des commandements militaires. Les généraux de brigade ont manifesté leurs réserves. Un général, Delia Larroca, a même été arrêté pour avoir exprimé des critiques sur la conduite de la guerre. L'Armée de l'air et la Marine ont évité de se compromettre dans la nomination du gé néral Bignone, qui a été ainsi investi en violation du statut politique défini par les militaires eux-mêmes pour le fonctionnement et le renouvellement de la junte.
Des rumeurs faisaient état de possibles pronunciamientos, en raison de dissensions persistantes entre les militaires. Un nouvel épisode de ce conflit a éclaté avec la démission du général Basilio Lami
Dozo, chef de l'Armée de l'air, qui avait défendu ouvertement le projet de création d'un parti des militaires pour continuer le proceso.
Il est vrai que les commandements militaires ont maintenu tout au long de la crise certains organes de coordination : le Comité militaire réuni à partir du 3 juillet pour étudier les progrès diplomatiques sur la question du canal de Beagle, en particulier. En réalité, cette direction militaire a continué à fonctionner, mais aucune des trois armes n'est parvenue à affirmer son hégémonie politique et militaire.
Le général Roberto Viola, commentant l'investiture du général Bignone à l'intention des journalistes, a résumé ainsi la situation : « Nous vivons une situation extraordinairement difficile. Le problème institutionnel a atteint à présent un très grand degré de complexité. »
Pour reconstituer l'unité de la caste général Bignone s'est fixé gouvernement les différents courants de l'armée. C'est ainsi que l'on peut trouver dans son gouvernement d'anciens ministres de Galtieri (Liciardo à l'Education et Castells à la Santé), de Ongania (Pastore à l'Economie et Bauer aux Travaux publics), de Videla (Reston à l'Intérieur et Pauluci à l'Action sociale), de Viola (Ca-
vallo à la Banque centrale), et même de
Logement). Cette équipe militaire est clairement responsable de la répression : le major Minicucci, officier de liaison entre Bignone et les ministères, a été responsable d'un camp de concentration qui a fonctionné aux alentours de Buenos Aires jusqu'en 1978.
Les buts de ce gouvernement ont été définis par le chef de l'armée, le général Christino Nicolaides : « Il est nécessaire de mettre à profit cette période de transition pour, entre autres choses : a) consolider nos institutions fondamentales; b) capitaliser une adhésion fondamentale pour la cause des Malouines comme base d'une véritable union nationale; c) garantir par tous les moyens adéquats une solution nationale. (2) »
Ainsi se définit un projet d'« ouverture contrôlée », avec un renforcement important des appareils répressifs et un contrôle politique complet de la part des militaires. Dans son discours d'investiture, le général Bignone a prévenu : « Il doit exister une claire conscience du fait que toute recherche d'avantages personnels ou sectoriels illégitimes pendant la période qui commence maintenant porterait un grave préjudice au développement prévu, et pourrait provoquer une crise majeure du pays. Cette affirmation vaut pour les comportements politiques comme pour les questions socio-économiques. »
Ce qui est le plus frappant dans cette politique, et ce qui détermine en grande partie ses rythmes, c'est la complète unité entre la dictature militaire et les partis bourgeois. Toutes les directions bourgeoises se sont en effet prononcées en faveur du général Bignone et de la continuité du régime militaire.
- La multipartidaria (3) a soutenu le général Reynaldo Bignone sous prétexte de ses promesses de démocratisation. Le principal dirigeant péroniste, Deolindo Bittel, alors qu'on ne savait pas encore si Bignone pourrait assumer la présidence, déclarait à un quotidien brésilien : « Un grand effort doit être fait pour restaurer la crédibilité des forces armées auprès du peuple argentin. Si le nouveau président n'assume pas la fonction, cette possibilité sera définitivement compromise, puisque cela mettrait en évidence le désir d'une solution continuiste au sein du cercle militaire. (4) » Il est vrai que la Commission nationale du Parti justicialiste a demandé, dans une déclaration officielle du 2 juillet, « que l'on établisse les responsabilités » ; mais son orientation reste la même : collaboration avec les militaires pour organiser la transition, et ensuite formation d'un gouvernement qui serait issu des élections de mars 1983. Le péronisme représente encore la principale force électorale en Argentine : 8 000 personnes ont manifesté pour l'anniversaire de "la mort d'Evita Peron, et 5 000 pour l'anniversaire de la mort de Juan Domingo Peron. Mais le courant péroniste est profondément divisé et il ne paraît pas capable d'assurer le minimum d'homogénéité nécessaire pour ment. C'est là l'un des facteurs qui a conduit la multipartidaria à discuter de la possibilité, périlleuse, de se convertir en un front électoral pour structurer un futur gouvernement civil ... au cas où les
- La bureaucratie syndicale s'aligne sur les positions du péronisme. Lorenzo Miguel, de la CGT, a déclaré à un journaliste : « Le pays doit être normalisé d'urgence parce que, voyez le paradoxe, il faut qu'il soit clair que l'homme qui demeure notre leader (Peron) a appartenu à ces forces. C'est pourquoi nous pensons que ces institutions doivent être au seruice du bien-être du peuple argentin et en particulier de ses travailleurs. (5) »
- Les autres forces bourgeoises ont la même attitude, magnifiquement résu mée par le dirigeant du Parti intransigeant (PI), Oscar Allende : « Le PI ne suivra, ni ne soutiendra, ni ne déstabilisera le nouveau cours du régime militaire. »
- Enfin, l'Eglise appuie résolument le régime : « Nous voulons appeler à l'union de tous les responsables de la conduite et de la construction du pays, à tous les niveaux, au nom du bien commun, sans égoïsme, dans un esprit d'ouverture et de fraternité, afin que nous puissions surmonter un des pires écueils qu'une nation ait à affronter : la possible fragmentation du pouvoir, spectre équivaut à l'échec de toute la communauté. » (Résolution de la Commission exécutive de la Conférence épiscopale. ) Ce n'est qu'aux tous derniers jours d'août 1982 que l'Eglise a commencé à poser de timides questions sur la situation des dis-
Cette compromission ouverte de toutes les forces bourgeoises avec le gouvernement du général Bignone donne à la crise politique actuelle une tournure particulière. Le délabrement de la dictature, accentué par la division entre les commandements militaires, est aggravé par le délabrement des partis d'opposition bourgeois, privés de leurs dirigeants traditionnels et déjà divisés autour de plu-
Le général Galtieri en train de prier. (DR)
sieurs candidats déclarés à la présidence de la République. Ainsi, l'accord Bignone avec la multipartidaria, qui continue à être l'option majoritaire des militaires - des élections avec passation des pouvoirs d'ici le 30 juillet de l'an prochain — ne garantit en rien un contrôle de la situation. De plus, l'approfondissement accéléré de la crise économique laisse peu de marge à une collaboration de la classe ouvrière avec un gouvernement péroniste ou de la multipartidaria.
C'est pourquoi on s'engage dans une période de crise politique prolongée et de grande instabilité, dont les formes de dé veloppement vont être essentiellement déterminées par la capacité ou non de la classe ouvrière à retrouver le niveau d'organisation atteint au moment des affrontements du 30 mars. Dans cette situation, on ne peut exclure la possibilité de tentative d'un coup d'Etat militaire lancé par les secteurs opposés au processus d'« ouverture contrôlée », appuyés sur la force de l'appareil répressif et cherchant à trouver un espace par le biais d'un nouveau coup de force répressif contre la classe ouvrière (Lami Dozo, Ongania, etc.). Le débat sur le choix entre ces deux voies se mène de façon pratiquement ouverte parmi les militaires.
LA CRISE ÉCONOMIQUE : LE PRIX DE SIX ANS DE « PROCESO » Cette crise politique est aggravée par la récession économique avec laquelle elle coïncide. En 1950, la production argentine représentait 25 % du total de la production latino-américaine ; en 1960, elle n'en représentait déjà plus que 19 %
10% (6). Les données concrètes qui témoignent de la gravité de selon les sources, mais elles éclairent unanimement le résultat de la politique monétariste suivie : le produit intérieur brut (PIB) de 1981 serait égal à celui de 1970. Il n'aurait crû que de 25 % depuis 1974 (selon le ministre Jose Maria Dagnino Pastore dans son discours du 5 juillet). Il aurait chuté de 9,4% au premier trimestre de 1982 par rapport à la même période de l'année précédente (8), ou encore, le produit intérieur brut industriel serait aujourd'hui inférieur de 30% à ce qu'il était en 1975 (9):
Pendant les cinq premiers mois de l'année 1982, la crise a atteint un sommet. L'emploi industriel, selon les don--
2. Clarin, 4 juillet 1982 3. Multipartidaria : coalition de partis bourgeois, fondée en 1981 à la suite d'une réunion convoquée par le Parti radical indépendant, le Mouvement indépendant pour le développement (MID), le Parti intransigeant, Fédération démocrate-chrétienne et le péronisme (justicialisme), pour coordonner leur action face à l'ouverture de la crise.
4. Folha de Sao Paulo, 26 juin 1982. 5. Clarin, 27 juillet 1982 6. Aldo Ferrer, Economie et politique en Argentine:
7- Adolfo Canotro, Joral do Brasil, ler août 1982.
8. Clarin, 4 juillet 1982 9. Folha de Sao Paulo, 20 août 1982.
nées du gouvernement lui-même, a chuté
En réalité, il doit avoir chuté d'environ 30 %. Le marché intérieur s'est réduit drastiquement: on a vendu 56 % d'automobiles de moins que pendant la période de l'année précédente (données de la Chambre de commerce et d'industrie) et toute la vente des biens de consommation courante s'est effondrée. L'effet de cette crise sur l'économie traditionnelle a été désastreux, compte tenu du fait que 80% des entreprises argentines sont tournées vers le marché intérieur. La capacité industrielle inemployée s'est élevée à 41 % ou 46 % (données de l'Uniargentine de gestion des entreS'il est vrai que dans la première phase du proceso, les entreprises ont bénéficié de la réduction des coûts salariaux, elles ont vite commencé à rencontrer d'autres problèmes : « Si tu ne meurs pas de la maladie, tu meurs du remède ... »
Une enquête auprès des principales entreprises a démontré que, pour 60 % d'entre elles, les coûts salariaux ne représentaient que 5 % des coûts totaux. En revanche, coûts financiers représentaient 30 à 50 % des coûts totaux, et jusqu'à 80 % pour certaines. La dévalorisation du capital et sa concentration s'accentuèrent. Sous le ministère de Martinez de Hoz, 301 institutions financières firent
Les effets sociaux de cette politique parlent d'eux-mêmes : la part des salaires dans le PIB est passée de 50 % en 1975 à 30 % en 1982. Le blocage des salaires du secteur public a été le principal instrument de régulation du déficit du Trésor.
Peu après le coup d'Etat de 1976, il y avait eu une première attaque violente contre le pouvoir d'achat, imposée par une répression politique mais sans chômage massif : le salaire réel dans l'industrie pour les trois derniers trimestres de 1976 fut de 40 % inférieur à la moyenne de précédente, et de moyenne de 1960 (10). Mais la crise de 1982 a déjà revêtu un autre aspect : une nouvelle chute encore plus brutale du pouvoir d'achat combinée à un chômage massif. Le plan Alemann prévoyait une augmentation du chômage à près de 50% des effectifs industriels, soit 5 millions de travailleurs. L'économie argentine est aujourd'hui incapable d'absorber les effets sociaux de ces six années de dic-
La politique de Pastore et Bignone (qui était déjà un collaborateur de Martinez de Hoz) cherche à répondre à cette situation par une combinaison de mesures en deux temps : un blocage des prix temporaire et formel, ayant pour but de rétablir une marge de manœuvre pour les négociations avec la multipartidaria, et, à partir de là, une nouvelle réduction de la consommation intérieure afin de restreindre les importations et de restaurer un bénéfice commercial permettant de rembourser la dette extérieure et de négocier
Les partis bourgeois seraient d'accord avec cette politique. Après le discours de Pastore qui annonçait la dévaluation du peso, le ministre de l'Economie du dergouvernement péroniste, Mondelli, ne s'est pas gêné pour affirmer : « La description de la situation est exacte et les mesures proposées sont les seules qui peuvent être prises en ce mo-
Mais il ne faut avoir aucun doute : le patronat n'a même pas accepté le blocage des prix à court terme, et il acceptera encore moins des négociations sur les salaires. Le président de l'Union industrielle argentine (UIA), Jacques Hirsch, a déclaré explicitement : « Dans les moments critiques actuels, il est nécessaire de réactiver l'appareil productif mais, en même temps, il y a le risque de tomber dans un processus hyper-inflationniste. Les conditions pour une libre décision des contrats collectifs ne sont pas réunies, et le gouvernement doit continuer à fixer les termes fondamentaux du contrat. » Le Parti radical s'est prononcé dans le même sens : « D'après moi, on commettrait une très grave erreur si on prétendait résoudre la crise par une augmentation massive des rémunérations. Une mesure de ce type provoquerait rapidement une hausse généralisée des prix qui nuirait au but pour-
L'augmentation des salaires doit être différenciée et prudente, en favorisant exclusivement les bas salaires. (11) »
La bourgeoisie argentine est donc assise sur un baril de poudre. Sa marge de négociation est très étroite. La possibilité de réformer ce monstre créé par Martinez de Hoz n'est pas très grande non plus. Une fois de plus, seule la lutte politique de la classe ouvrière peut apporter une réponse radicale à la crise.
L'ACTUALITÉ DE LA LUTTE POUR LE PARTI OUVRIER Dans ce contexte, que l'on peut ré. sumer sous la forme de crise de la dictature militaire, nourrie aussi bien par l'échec de sa politique économique que par l'humiliante défaite des Malouines, la lutte pour la construction d'un parti ouvrier en Argentine acquiert de plus en plus d'actualité. Ce mot d'ordre n'est déjà plus du seul domaine de la propagande et de
S'il est vrai que le populisme péroniste est encore hégémonique dans la classe ouvrière, il est aussi vrai qu'il n'a plus la force d'attraction qu'il avait récupérée avec le dernier retour au pouvoir
10. Editorial de Clarin, 3 juillet 1982. 11. Enrique Vasquez, Clarin, 27 juin 1982.
de Peron en 1973, et qu'en plus, l'accord de Bignone avec la multipartidaria aggra-
D'un autre côté, la classe ouvrière argentine a une tradition et une expérience de lutte politique et syndicale de loin supérieure, pour prendre un exemple, à celclasse ouvrière brésilienne. La construction d'un parti des pourrait y prendre racine plus vite et plus d'une récente grève ouvrière, dans laquelle les travailleurs sont descendus dans la rue avec des posters du pape Jean-Paul II et de Luis Inacio Da Silva « Lula », indique l'impact de l'expérience brésilienne du Parti des travailleurs (PT).
C'est pourquoi la construction d'un parti ouvrier argentin est déjà une tâche d'organisation et d'agitation. Sa concrétisation dépend certes de l'évolution de la CGT et de l'organisation syndicale. Deux faits nouveaux influencent cette évolution. D'abord, les manœuvres de la dictacontre la CGT s'amplifient. La CGT-Azopardo a été créée (le gouvernement lui a cédé les vieilles installations de la CGT, rue Azopardo) sur la base de l'unification des fractions les plus jaunes de la bureaucratie: les « 20 » (syndicats) restés dans l'appareil syndical pendant cette période et qui constituent l'aile la plus conciliatrice envers le régime, avec
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juillet-août-septembre 1982 n°9 SPECIAL : LA QUESTION NATIONALE AUJOURD'HUI
EDITORI
La question nationale aujourd'hui
Question nationale et question de la terre dans la révolution sud-africaine..
S. Jaber - Le concept de nation et la nation arabe
Livio Maitan - La question Kurde.
Lutte nationale et révolution
Men Euzkadi..
La question nationale en Irlande...
Indépendance nationale et lutte de classes au Quebec........
Michèle Lee - La lutte de la minorité albanaise
Men Yougoslavie.......
ARCHIVES DU MARXISME
Le problème racial en Amérique Latine.
NOTES DE LECTURE
John Ross, e.a. : Profils de la social-démocratie européenne ; Michel Lequenne : Les Antilles dans l'impasse ?..
la Confédération nationale des travailleurs (CNT), de droite, c'est-à-dire les secteurs qui avaient abandonné l'organisation politique traditionnelle du péronisme (12).
D'un autre côté, les dirigeants historiques eux-mêmes de la CGT aujourd'hui CGT-Brésil, du nom de la rue où se trouvent ses locaux) recherchent la reconnaissance du gouvernement et la collaboration avec lui. Le secrétaire de la CGT, Saul Ubaldini, et ses autres dirigeants, étaient présents à la cérémonie d'investiture du ministre du Travail.
Ce processus a aggravé les contradictions à l'intérieur des courants de la CGT qui avaient organisé les diverses mobilisations contre la dictature : les deux « grèves » du 27 avril 1979 et du 22 juillet 1981, le rassemblement de novembre 1981, et les manifestations du 30 mars
Cette expérience stimule l'intervention politique de certaines fractions de la bureaucratie syndicale, dont certains dirigeants seraient personnellement disposés à appuyer la formation d'un parti
Les grèves qui se sont produites au mois d'août 1982 indiquent une tendance vers de possibles grandes luttes ouvrières dans les prochains mois et confirment le processus de radicalisation et de politisation de la classe ouvrière. La lutte des conducteurs d'autobus qui ont imposé leurs revendications et surtout la lutte die
5 13 33 47 67 83 ... 97 111 131 143 rigée par SMATA (le syndicat combatif de l'industrie automobile) ont été les expressions les plus avancées de cette tendance. Les ouvriers de l'automobile donnent des exemples extraordinaires : 800 d'entre eux ont manifesté à l'usine Mercedez-Benz, et 2 500 ont occupé le centre de Buenos Aires le 19 août. La police n'est pas intervenue. Le dirigeant de
SMATA, « Pepe » Rodriguez, « suspendu » en 1976, est intervenu pour appeler à la lutte contre la dictature militaire et présenter un plan de mobilisation pour les prochaines semaines.
A travers ces initiatives, la confiance des travailleurs en leurs propres forces augmente. Les revendications salariales se généralisent. Des commissions d'usine s'instaurent. La classe ouvrière se réorganise, s'appuyant sur l'expérience et les traditions antérieures, et devenant un protagoniste de l'évolution politique.
La lutte pour le parti ouvrier est liée à l'ensemble de ces éléments et répond à la nécessité d'unir les forces contre la dictature. Là se joue l'avenir de la dictature comme de la classe ouvrière argentine.
Jorge BUARQUE
20 août 1982.
12. Cf. Inprecor numéro 129 du 28 juin
1982.
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