Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Réanimation et réorganisation du mouvement ouvrier et populaire

· Inprecor n° 134, 11 octobre 1982 · p. 17-21 · 5 425 mots

Syndicalisme Argentine et Chili Économie mondiale

Un article du Parti socialiste des travailleurs (PST-U)

ANS le cadre de ce dossier sur la situation dans le Cône

D sud latinoaméricaim (compté par laticle sur le Chli déjà paru dans Inprecor numéro 133 du 27 septembre

1982), nous publions un article rédigé par un camarade du Parti socialiste des travailleurs d'Uruguay (PST-U), et publié en brochure par la délégation en Europe du PST-U.

Le PST-U, qui appartenait au Comité international pour la reconstruction de la IVe Internationale (CIRQI), fondé en dé-

Mario SUAREZ

LA MARCHE AU COUP D'ETAT

Les premiers symptômes de la crise chronique qui menaçaient de couler l'impérialisme après le boom de l'après- guerre, associés à l'approfondissement des luttes ouvrières et populaires, ont été suffisants pour briser la structure capitaliste ossifiée de l'Uruguay.

La bourgeoisie, divisée, s'est montrée incapable de maîtriser sa crise économique et politique combinée à la plus forte poussée du mouvement de masse dans l'histoire du pays, dans le cadre du régime démocratique bourgeois.

Dans ces conditions, face à la dynamique croissante des luttes, il devenait impossible d'appliquer un plan économipolitique capable et de prolonger que l'agonie du du régime. La combativité mouvement ouvrier, qui s'était porté à la tête des luttes, mettait en danger la vie du régime capitaliste.

D'un autre côté, les pressions croissantes de l'impérialisme qui commençait à transférer sa propre crise sur le monde colonial, réclamait un plan de surexploitation des travailleurs de la part de la bourgeoisie uruguayenne, pour résoudre du même coup le problème de sa propre survie et obtenir une plus grande contribution du capital de la métropole impérialiste.

C'est ce qu'ont compris les militaires qui, avec l'accord de la bourgeoisie, ont dissout le Parlement le 27 juin 1973 et se sont préparés à affronter le mouvement ouvrier. Le long processus du coup militaire avait ainsi abouti. Commençait alors le chapitre de la résistance ouvrièet populaire dans un contexte de contre-révolution et de misère.

Avant le lever du soleil, ce 27 juin, les ouvriers qui prenaient le premier tour dans leurs entreprises arrêtèrent spontanément les machines et proclamèrent la grève générale.

Quelques heures plus tard, alors qu'elle était déjà un fait accompli, la Convention nationale des travailleurs (CNT)

tement de ce Comité international.

TEJAY. LA

FEUE CONTINUE

appela à son tour à la grève générale. Pendant quinze journées héroïques, les travailleurs et le peuple firent face au coup militaire. Ils ne furent vaincus que par la répression la plus brutale qu'ait jamais connue le pays. La direction incontestée du mouvement ouvrier ne sut pas se montrer à la hauteur de ces événements historiques.

La politique de conciliation de classes suivant laquelle le Parti communiste (PC) avait dirigé la CNT conduisit les travailleurs à compter sur l'apparition de certains secteurs militaires « progressistes » qui ne se sont jamais manifestés. La direction de la CNT dirigea la grève générale en misant sur une issue à la péruvienne, avec un Velasco Alvarado, et elle se retrouva face à un coup à la brésilienne (1). Dès le début, la lutte ouvrière fut menée à la défaite. Ainsi se terminait la période de luttes étudiantes et ouvrières ouverte en 1968 et 1969, qui avait culminé avec l'irruption des masses et conduit tionnaire.

Avec le triomphe du coup d'Etat débuta une forte offensive de la bourgeoisie, fondée sur le recul du mouvement de

URUGUAY cembre 1980 et regroupant le courant lambertiste et les militants ayant fait scission avec la IVe Internationale, n'a rejoint aucun des deux regroupements internationaux issus de l'écla-

Le PST-U continue en revanche à se réclamer des bases du

Congrès de réunification de la IVe Internationale de 1963.

Les notes sont de la rédaction d'Inprecor.

masse et soutenue par une répression brutale de la part du gouvernement bonapartiste collégial qui venait de se mettre en place.

COMMENT FUT APPLIQUE LE PLAN

ÉCONOMIQUE DE L'IMPÉRIALISME

La défaite du mouvement de masse était la précondition à l'application d'un nouveau plan économique. Mais ce n'était pas la seule : il fut nécessaire en plus d'expulser demi-million d'Uruguayens, un dans leur majorité des travailleurs qualifiés, qui ne pouvaient être absorbés dans le cadre du nouveau plan économique.

1. Le Parti communiste et la direction de la CNT qu'il contrôlait avaient développé beaucoup d'illusions dans les intentions des militaires de type « péruvien » qu'ils avaient cru voir apparaitre lors du pré-coup d'Etat de février

1973. Ainsi, s'attachant à vouloir faire pression sur une fraction militaire qu'ils croyaient favorable à un processus réformiste du type de celui impulsé par Velasco Alvarado en 1968 au

Pérou, ces directions ont tout fait pour donner un caractère purement défensif à la grève générale de riposte au coup d'Etat.

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Il y avait là un objectif politique particulier : parmi ce demi-million d'exilés se trouvait la majeure partie des militants politiques et syndicaux des luttes antérieures, qui auraient pu constituer la colonne vertébrale du mouvement ouvrier pour surmonter les effets de la défaite. Pour atteindre son but, la dictature fut obligée d'arrêter et de torturer un Uruguayen sur cinquante et à en traduire un sur 500 devant les tribunaux. Les syndicats ont été interdits, de même que les partis politiques et les organisations démocratiques. C'est ainsi qu'a été écrasée l'opposition qui continuait à résister aux plans de la dictature.

Cet écrasement fut aggravé par la généralisation des échecs dans le Cône Sud. Le coup militaire de 1976 en Argentine a marqué le point extrême de ce cycle de

Le nouveau plan économique fut conçu et exécuté du point de vue des intérêts du secteur de la bourgeoisie le plus étroitement lié au capital financier de la métropole impérialiste, qui contrôle partir de son insertion dans les banques et les « frigorifiques » (2), la majeure partie du mouvement de capitaux dans le pays

Dans ces conditions, le salaire réel des travailleurs fut réduit de 50 % par rapport à ce qu'il était avant 1973. Il fut rongé par l'inflation, en même temps que s'allongeait la journée de travail, que les conditions de travail empiraient, que les conquêtes accumulées au long de l'histoire du mouvement ouvrier étaient liquidées. C'est par la répression et la surexploitation que la dictature parvint à freiner la dislocation du capitalisme dans le pays et à prolonger son agonie. A travers son ministre de l'Economie et des Finances, elle se définit un plan économique du type de ceux qui allaient être imposés quelques années plus tard par l'impérialisme au monde semi-colonial.

Le développement relatif antérieur fut annihilé. Les branches destinées à remplacer les importations par la production nationale s'effondrèrent, incapables de rivaliser avec l'industrie des métropoles impérialistes. C'est ainsi que disparurent pratiquement l'électronique, le peu de métallurgie qui existait, et les accessoigea les industries à forte main-d'œuvre comme le cuir (chaussures et vêtements) et le textile lainier, bénéficiant de confortables revenus à l'exportation. A travers la pénétration du capital financier et la détérioration des termes de l'échange, l'exploitation impérialiste s'intensifia, tirant profit des effets du chômage, qui atteignit en 1976 le taux record de 15 % de la population active, d'après les sources officielles. L'inflation s'éleva à des taux à trois chiffres, et la journée de travail à 12 ou à 16 heures dans certaines industries alimentaires.

Pour encourager l'investissement, le gouvernement stimula la construction, par le biais de travaux publics subventionnés par l'Etat : barrages de Palmar et Salto Grande, ponts internationaux de Paysandu et Fray Bentos, routes et infrastructures en général. Malgré tout cela, la balance commerciale est restée négative depuis 1974, et l'endettement extérieur, déjà chronique, s'est aggravé.

L'APPROFONDISSEMENT

DE LA CRISE MONDIALE ET SES REPERCUSSIONS Après la récession de 1974-1975, l'impérialisme obtint une stabilité relative jusqu'en 1978. Il recommença alors à frapper l'industrie nationale, à élever des barrières protectionnistes dans les métropoles impérialistes, à ouvrir davantage encore les économies du monde semi-colonial, en particulier dans le Cône Sud. Le règlement orchestré depuis Washington aboutit à la liquidation des secteurs qui avaient connu le plus fort développement les années précédentes, les contraignant à un endettement accru, à des accords avec les banques, où à la faillite pure et simple.

La bourgeoisie agricole commença, elle aussi, à être touchée et spoliée par les banques et les entreprises de frigorifiques. L'investissement lié à la spéculation immobilière et au tourisme fut stimulé par la surévaluation du peso argentin. Une grande masse de capitaux fut ainsi détournée de l'investissement productif. Des capitaux étrangers furent attirés par les taux

Il en résulta un endettement des secteurs productifs qui atteignit, d'après certaines données officielles, le chiffre record de 4 milliards de dollars en 1981 : 2 milliards pour l'industrie, 1 milliard pour l'agriculture et le reste dans le commerce et les prêts hypothécaires. Le déficit de la balance commerciale connut également un bond en avant et s'éleva à 3 milliards de dollars à la fin de 1981, soit plus de 1 000 dollars par habitant, un des taux les plus élevés du monde. Pendant les cinq premiers mois de 1982, les réserves en devises tombèrent à 266 millions de dollars, soit 32 % de ce qui existait au début de

Pour compléter le panorama, ajoutons que le taux de croissance qui avait été positif pendant les 8 premières années de la dictature, fut de — 0,8 % en 1981.

Au moment de la récession internationale de 1974-1975, la dictature bénéficiait de la défaite qu'elle venait d'infliger à la classe ouvrière. Dans le cadre de la crise économique internationale actuelle, elle fait au contraire face à un processus de réanimation du mouvement de masse.

LES PREMIERS PAS DANS LA

REANIMATION DU MOUVEMENT

OUVRIER ET POPULAIRE L'année 1976 marqua le point le plus bas du reflux du mouvement de masse. C'est alors qu'on trouvait dans les prisons le chiffre le plus important de prisonniers politiques. La répression était à son comble. Depuis, s'est produit un lent ressaisissement du mouvement de masse, des reculs temporaires, mais dans une tendance générale de remontée.

Les premiers épisodes restèrent isolés parvinrent pas à surmonter l'état d'atomisation du mouvement. Ce furent des défaites. Mais par la suite, les conflits furent plus nombreux et mieux organisés.

Ce n'est pas le mouvement ouvrier, mais le mouvement étudiant, qui fit irruption le premier. En 1978, la résistance obtint sa première victoire : les étudiants vétérinaires firent une grève d'un mois et imposèrent leurs revendications. conflit de l'université vétérinaire fut suivi par d'autres qui furent autant de revers pour la dictature : dans la Chimie, les Lettres classiques, la formation technique.

Mais la remobilisation prit véritablement corps quand les travailleurs firent à leur tour irruption sur la scène des luttes, le 10 mai 1980. Le décret modifiant la date de la commémoration du ler Mai fut massivement rejeté. Malgré l'interdiction formelle du gouvernement et les menaces patronales de licenciements, l'absentéis me sur les lieux de travail fut supérieur à 35 % en moyenne et à 60 % dans la cons truction et certains autres secteurs. Il y eut une protusion de bulletins et de tracts distribués à Montevideo.

Ce jour-là fut également célébrée une messe de commémoration de la Fête nationale, à laquelle participèrent plus de 1500 personnes dans une église du centre de la ville, à l'initiative d'un organisme intersyndical.

LA VICTOIRE OUVRIERE

ET POPULAIRE DU 30 NOVEMBRE 1980 Cette reprise du mouvement ouvrier et étudiant s'exprima lors du plé. biscite du 30 novembre 1980. Les pressions démagogiques du gouvernement américain de Jimmy Carter forcèrent le gouvernement uruguayen à élaborer un programme de mise en place d'institutions légales de la dictature militaire. Le premier pas consistait en l'approbation par référendum d'une nouvelle Constitution pour faire accepter aux partis traditionnels de la bourgeoisie le « façade » démocratique du régime

Mais, en dépit de la propagande officielle et du peu d'espace concédé à l'opposition, il y eut 58 % de « non ».

Le front bourgeois s'était divisé entre ceux qui soutenaient le programme proposé par la dictature militaire et ceux qui le rejetaient. Les contradictions dans les rangs de la bourgeoisie amenèrent un secteur à se ranger derrière le peuple et les travailleurs. Pendant un mois, il y eut une explosion de vie politique dans le pays s'engouffrant dans cet espace étroit que la répression avait dû céder : débats, meetings et rassemblements se multiplièrent.

Tous les secteurs politiques, syndiétudiants et de quartiers, qui s'é taient développés lentement dans la clandestinité, comprirent le sens des forces qui s'étaient mises en mouvement et s'employèrent à tirer parti de l'espace ouvert.

2. Par « frigorifique » l'on entend le sec teur de la conservation et de la commercialisation de la viande, très important dans l'économie uruguayenne à l'instar de l'Argentine. Pour illustrer l'importance du troupeau uruguayen, certains parlent d'« or à quatre pattes ».

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voquant en riposte une vague de luttes la CNT, première centrale qui ait unifié

La réponse à la dictature, ce tut un million de « non », jusqu'à 80% dans certains quartiers ouvriers.

Le gouvernement fut plongé dans une crise politique profonde, sans que le rapport de forces entre les classes ait pour autant qualitativement changé. En revanche, ce fut un progrès important dans la prise de confiance et dans la réorganisation du mouvement ouvrier et populaire.

LE MOUVEMENT DE MASSE ASSIMILE LE TRIOMPHE DU « NON »

Après une brève période d'expectative, le mouvement de masse a commencé à assimiler la signification de cette victoire et à la traduire dans la lutte. Ce fut le mouvement étudiant qui retourna le premier au combat. Avant même la reprise des cours fut lancée une pétition nationale contre l'application de l'examen d'entrée à l'Université, rendu obligatoire depuis l'année précédente. La pétition recueillit 10 000 signatures en un mois de mobilisations auxquelles se sont joints les lycéens. Elle fut remise aux autorités uniment devant le rectorat.

Après la démission du recteur en août de la même année, la pétition a été reprise avec cette fois plus de 30 000 signatures, ajoutant la revendication d'autonomie de l'Université et d'arrêt de l'intervention gouvernementale.

Du côté de la classe ouvrière, l'assimilation de la victoire du « non » et la reprise de la mobilisation franchit un nouveau pas en avant à la veille du ler Mai 1981. Avec une expérience et une force supérieures à celles de l'année précédente, le refus du changement de date donna lieu à des préparatifs dès un mois auparavant. Sur les lieux de travail, on discuta des mesures à prendre et on organisa l'absentéisme. La lutte syndicale prenait un caractère clairement politique, et sa force fit reculer le gouvernement. Une semaine avant le ler Mai, il rétablit la date traditionnelle de la commémoration.

Cette victoire stimula les luttes revendicatives sur les salaires et les conditions de travail. Une nouvelle génération de travailleurs avait été intégrée à la production après la grande saignée de l'immigration et de la répression consécutive au coup d'Etat de 1973. Cette nouvelle génération, forgée par des conditions de travail particulièrement dures, ne ressentait pas de la même façon les effets directs de cette défaite. Si elle n'héritait pas des traditions de la lutte des classes uruguayenne, vu la discontinuité introduite par la dictature, elle possédait, en revanche, un fort potentiel de combativité, peu à peu combiné avec l'expérience des générations plus anciennes. La nouvelle couche de militants et de dirigeants syndicaux qui a émergé représente la rencontre entre la jeunesse et l'expérience d'années de combat.

Face aux symptômes de la nouvelle crise économique, patronat et gouvernement cherchent à nouveau à en faire supporter la charge à la classe ouvrière, pro- dans tout le pays. Timidement d'abord, on renoue avee les méthodes traditionnelles : le refus des heures supplémentaires, les débrayages partiels, les grèves qui éclatent en de multiples endroits. Mais conscients d'un rapport de forces qui ne leur est pas encore favorable, les travailleurs n'écartent pas d'autres mes de mobilisation pour exprimer leurs revendications : tout au long de l'année des dizaines de pétitions ont été lancées dans les entreprises, pour des augmentations salariales et contre les licenciements.

Les conflits les plus importants ont eu lieu dans le textile (Alpargatas, Ildu, Suitex), le secteur public (Ancap, Antel, UTE, Pluna, Municipaux), la métallurgie (Las Heras), l'automobile (General Motors, Ford, Norde), les banques publiques et privées, les transports, le cuir (Cuvalan et Osami), le tabac, l'alimentation et les boissons. Ils confirment que la tentative patronale de faire supporter aux travailleurs le coût de la crise bute sur une nouvelle situation.

LES PROGRES

DANS LA RÉORGANISATION DU MOUVEMENT DE MASSE Pour freiner les mobilisations et la réorganisation syndicale, le gouvernement a rédigé en juillet 1981 une nouvelle loi sur les associations professionnelles qui est entrée en vigueur au mois d'octobre

La majorité des organisations syndicales et politiques ouvrières l'ont aussitôt rejetée comme un règlement visant à atomiser le mouvement ouvrier et à faciliter son contrôle par l'Etat. Mais il y a des différences quant à la possibilité d'utilisation de ce nouveau cadre parmi les travailleurs.

Les luttes qui ont donné naissance à le mouvement ouvrier et qui constitue un progrès historique, sont toujours vivantes dans la mémoire des travailleurs. Aujourd'hui se pose pour eux la nécessité de réorganiser les syndicats et la CNT, de défendre ses dirigeants emprisonnés. Mais tout cela ne signifie pas qu'il faille remet tre la direction de ce processus de réorganisation entre les mains de dirigeants qui ont cherché, avant le coup d'Etat de 1973, à canaliser les revendications dans le cadre du système et ont conduit finalement à la défaite. La réorganisation doit être impulsée à partir de la base, dans la plus grande démocratie interne : c'est la seule façon de construire une direction sur une ligne d'unité et d'indépendance

Quantité de comités d'usine ou de comités de base qui ont regroupé ces dernières années les militants et agissent comme des directions provisoires, se trouvent engagés sur cette voie. La majorité d'entre eux comprend que dans la perspective de réorganisation des syndicats, peut écarter à priori l'utilisation d'aucun espace légal, qui est le produit indirect de nos luttes. Sans perdre de vue que le plus important du chemin se fera par nos propres luttes et par l'organisation patiente à la base, nous devons utiliser la marge syndicale. Cela nous permettra de nous adresser à un plus grand nombre de camarades de travail pour parvenir à détruire la loi anti-syndicale elle-même.

Durant les cinq derniers mois, plus de cent statuts d'affiliation ont été présentés au ministre du Travail, accélérant le processus de réorganisation, entraînant de nouveaux militants, et donnant un plus grand poids à leurs exigences.

La loi promulguée a été incapable de freiner les luttes des travailleurs. Devant la vague de luttes déclenchée par la légalisation des syndicats, la dictature cherche

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à arrêter le processus qu'elle a elle-même mis en marche. Sur les cent projets de statuts déposés, elle n'a accordé la personnalité juridique qu'à quatre entités. Pourtant, les commissions de direction provisoire continuent à tenir des assemblées générales sur les lieux de travail.

Ces deniers mois, la dictature a relancé une répression brutale contre les militants syndicaux. Des centaines de travailleurs impliqués dans le processus en cours de réorganisation syndicale, ont été emprisonnés, maltraités, ou ont dû s'exiler. Il faut ajouter le licenciement sélectif de bon nombre de travailleurs ayant pris part aux activités récentes.

La lutte pour la réorganisation des syndicats et de la CNT va de pair avec la reconquête des libertés démocratiques, la garantie des droits syndicaux et la libération des syndicalistes emprisonnés. Cette tâche est étroitement liée à la mise en place d'une direction syndicale qui remplisse le vide existant pour éviter que ce vide ne soit occupé par des groupes non re-

A la tête de ce processus se détache clairement le secteur bancaire. La plupart des banques ont formé leur commission provisoire et une commission provisoire générale de la branche. Le secteur a apporté son soutien à l'activité d'autres secteurs et s'est incorporé à une coordination des branches les plus avancées dans leur structuration, qui aide à la mise en place de commissions provisoires là où elles n'existent pas, impulse des pétitions contre le chômage par entreprise et pousse à l'affiliation aux syndicats respectifs.

Ces progrès se sont surtout concrétisés cette année. Mais ils sont le produit de trois années de maturation et entrent directement en conflit avee les obstacles accumulés par la dictature, comme les réponses dilatoires aux demandes déjà présentées de légalisation de syndicats. Il devient ainsi clair que le principal obstacle à une véritable activité syndicale et à la satisfaction des revendications, c'est la dictature elle-même. C'est pourquoi notre lutte ne peut se limiter au terrain syndical. Elle doit déboucher sur un combat d'ensemble pour la reconquête des droits démocratiques et le renversement de la dictature.

LA RÉALITÉ POLITIQUE

APRES LE PLÉBISCITE La situation politique du pays a changé après la victoire populaire et ouvrière que représente le plébiscite de 1980. Les masses ont commencé à surmonter leur atomisation politique. Mais le rôle joué par l'opposition bourgeoise à l'occasion du référendum a nourri dans certains secteurs populaires des espoirs illusoires sur le fait qu'elle serait capable de développer cette position jusqu'à ses ultimes conséquences. Cela ne s'est pas produit.

La trêve offerte par les partis bourgeois a permis à la dictature d'échapper à l'impasse politique et d'élaborer un plan politique de rechange. Le plan était prêt dès juin 1981. Le dialogue avec les partis traditionnels et leur aval permirent au général Gregorio Alvarez d'accéder au pouvoir en septembre et de proclamer louverture d'une période de « transition »

(3). Le programme politique du governement se résumait à trois points fondamentaux:

- légalisation des partis traditionnels et maintien des autres dans l'illégalité ;

élections internes pour les partis légalisés en novembre 1982 et élections retour progressif à l'« Etat de

- droit » avee l'élaboration d'une nouvelle

Constitution, avec la participation des partis bourgeois, qui serait ratifiée par référendum en 1984 et donnerait un cadre aux organes militaires du institutionnel gouvernement.

Utilisant l'espace politique ouvert par la mobilisation de masse, et en accord avec le nouveau plan politique du gouvernement, les partis traditionnels essayèrent de se placer à la tête du movement de masse et d'occuper le vide politique. A travers des organes de presse (dont sont les secteurs de gauche), « Blanco » et « Colorado » (4) parvinrent à capter l'attention.

La base des partis a manifesté son opposition au prétendu dialogue avec la dietature. Divers secteurs du movement de masse en vinrent à la même conclusion : il ne serait possible de commémorer l'anniversaire du plébiscite de 1980 que par une mobilisation de masse de tous les secteurs d'opposition à la dictature. Les junesses socialistes et la jeunesse « Blanca » ont appelé à manifester ce jour-là, et plus de

7 000 personnes défilèrent sur l'avenue du 18-Juillet en criant des mots d'ordre

* Liberté, oui! Dictature, tels que :

non! Libérez, libérez les prisonniers

PRAXIS

INTERNATIONAL

Editors: Richard J. Bernstein & Mihailo Markovic

PRAXIS INTERNATIONAL is a new journal committed to goals of democratic socialism. It carries on the spirit and work of the Yugoslav journal PRAXIS on a broader international front. The journal encourages critical analysis of existing political, economic and social systems - capitalist and socialist - and provides a forum for the discussion of radical alternatives.

Published quarterly in April, July, October and January

First issue April 1981

Subscriptions to Volume 2(1982)

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Basil Blackwell • Oxford • England pour lutter! Syndicats, oui, dictature,

Il était clair que le dialogue politique n'avait rien changé : ni à la situation économique des travailleurs, ni à l'absence de libertés démocratiques, ni au degré de répression. De sorte que si les partis traditionnels se trouvent placés dans le rôle de direction du movement de masse, sont incapables de répondre à ses aspirations les plus fondamentales. Aucune des espérances créées par les partis bourgeois avec le « dialogue » et la période de « transition » n'ont été satisfaites. La liberté de presse, réclamée par les hebdomadaires « blanco » et « colorado » est non seulement déniée aux groupes de gauche, mais réduite et bafouée pour les partis traditionnels eux-mêmes. Les rares réunions politiques autorisées le sont sur la base d'un ordre du jour limité et contrôlé. Le governement n'est revenu que sur 300 des 8 000 proscriptions politiques prononcées et il considère comme close la discussion à ce sujet. Le thème de l'amnistie est tabou. Malgré la libération de prisonniers politiques qui ont purgé leur peine, il reste plus de 1 000 prisonniers politiques, et les conditions de vie dans les prisons ne se sont pas améliorées. La dictature refuse de reconnaître sa responsabilité concernant les « disparus » et le retour des exilés n'est pas autorisé.

En conséquence, un mouvement populaire s'est dessiné qui revendique les li-

3. Le général en retraite Gregorio Alvarez, ancien artisan du coup d'Etat de juillet 1973. ayant ensuite participé activement à la lutte répressive contre le movement des Tupamaros, a été désigné le ler aout 1981 par les chefs militaires uruguayens pour succeder partir du mois suivant au président Aparicio Mendez à la téte du pays. Le général Gregorio Alvarez est censé diriger « le processus du retour d la démocratie forte et stable ».

4. Les partis « blanco » et « colorado » sont les deux formations traditionnelles l'appareil politique des classes dominantes uruguayennes.

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crédit international en neuf ans de die- riode difficile », et : « La mesure prise par bertés démocratiques et l'amnistie, la libération des prisonniers politiques, la réapparition des « disparus », le retour des exilés et la levée des proscriptions.

Des centaines de mères assiégent les organismes internationaux, des, les ministères, en exigeant des comptes à propos de leurs enfants prisonniers ou disparus. Des travailleurs, des étudiants et d'autres secteurs favorables à l'amnistie se sont joints à elles. Les partis et les courants de gauche ont aussi commencé à s'investir dans cette lutte. Diverses « messes » ont été célébrées en 1981 et en 1982 à l'initiative des « Mères des Uruguayens disparus en Argentine », et le SEPAJ (Service Paix et Justice, lié au Prix Nobel de la paix, l'Argentin Perez Esquivel) déploie une intense activité.

Ce mouvement qui n'a pas réussi à se centraliser, par manque d'un organe capable de synthétiser et d'impulser toutes ces luttes, a néanmoins canalisé une bonne part des secteurs qui se sont opposés au « dialogue » et qui s'élargissent maintenant à ceux qui ont perdu les illusions entretenues par les partis traditionnels sur la période de « transition ». Il manque un organe de centralisation de toutes ces luttes, pour les généraliser et ouvrir une perspective politique au mouvement de masse. C'est vers cet objectif que les forces doivent converger, reprenant l'exemple donné en Argentine par les mères de la Place de mai qui se sont portées à l'avant-garde de la lutte contre la dictature.

L'INFLUENCE DE LA GUERRE

DES MALOUINES SUR L'URUGUAY

La proximité du conflit et l'influence traditionnelle de l'Argentine sur la vie économique et politique de l'Uruguay ont donné à la guerre des Malouines des prolongements dans le pays. Il y a eu des contradictions entre la position du gouvernement uruguayen et le mouvement ouvrier et populaire, de même qu'il y a eu des contradictions entre le gouvernement et l'impérialisme.

Le gouvernement a d'abord pris le parti de l'Argentine. Il fit ensuite des déclarations contradictoires, et finalement, sans exlication publique, il se déclara tout

« Ni participation dans le litige, ni appui à aucune des nations en conflit », disait le discours président Alvarez. Il ajoutait : « Devant les préparatifs guerriers tions, il faut interdire toute initiative qui signifierait la coopération directe ou indirecte avec la préparation ou le déclenchement d'hostilités qui contreviennent aux décisions du Conseil de sécurité de TONU. »

Pour faire adopter cette position finale, l'impérialisme dut donner les arguments les plus « solides ». Entre le 5 et le 6 mai, une mission du Fonds monétaire international (FMI) est arrivée à Montevideo pour négocier un prêt de 900 millions de dollars qui faisait partie du compromis passé. C'était le prêt le plus important accordé par les organismes de tature. L'autre partie de l'accord était la signature d'une déclaration d'intention acceptant certaines conditions imposées à l'économie et établissant la garantie de la neutralité uruguayenne dans le conflit.

Pour éviter des manifestations d'opposition à cette ligne, le gouvernement uruguayen interdit toute démonstration publique qui, outre le rejet de l'agression impérialiste contre l'Argentine, aurait exprimé aussi la haine des dictatures militaires. Les deux partis bourgeois traditionnels, de même que des secteurs d'opposition au gouvernement prirent également une position de neutralité, pro-impérialiste de fait. La dépendance de la bourgeoisie uruguayenne envers l'impérialisme américain et britannique, de même que les engagements des partis « blanco » et « colorado » auprés gouvernement, les écartèrent du mouvement de masse.

Le conflit servit à démasquer leur véritable position : aux côtés de l'impérialisme et du gouvernement, contre les travailleurs et le peuple. Ils avaient peur que la vague anti-impérialiste et anti-dictatoriale ne traverse les frontières de l'Argentine.

Sans pouvoir disposer d'aucun espace légal pour s'exprimer, les militants syndicaux et étudiants, les intellectuels et artistes usèrent de toutes sortes de stratagémes pour pouvoir exprimer la pode tout un peuple solidaire avec l'Argentine contre l'agression impérialiste et contre la dictature militaire.

La radicalisation de la position impérialiste qui entra en contradiction avec la plupart des gouvernements latino-américains concerna aussi la dictature uruguayenne. James Cason, conseiller politique de l'ambassade nord-américaine, fut déclaré personne « indésirable » par le gouvernement pour « ingérence dans les affaires intérieures » du pays. Le 29 mai, il quitta le pays, de même que l'ambassadeur US Thomas Aranda qui le suivit dès le lendemain. En même temps, Sandra Mac Carthy, porte-parole ment d'Etat américain annonçait : « Les relations entre l'Uruguay et les Etats-Unis semblent entrer à nouveau dans une péle gouvernement uruguayen est préjudiciable pour les deux pays ». Ce n'était là que la partie visible de l'iceberg qui ébranlait le schéma antérieur des rapports entre les Etats-Unis, l'Uruguay et l'ensemble de l'Amérique latine.

La crise consécutive à la guerre qui menace, en Argentine, d'emporter la dictature la plus féroce du continent, approfondit aussi en Uruguay la brèche ouverte par le conflit.

LA CROISÉE DES CHEMINS Les progrès de la lutte des travailleurs empêchent la dictature militaire et son équipe économique de continuer à réduire le niveau réel des salaires à travers la répression. Le gouvernement a aujourd'hui recours à d'autre moyens comme le croissant ou la combinaison entre l'inflation et la dévaluation de la monnaie, pour faire pression sur les sa-

Chaque mois, 6 000 personnes sont envoyées à l'assurance-chômage en vertu fermetures d'entreprises, totales ou partielles. En moins d'une semaine, quatre entreprises des plus importantes (Funsa, Coca-Cola, Metzen y Sena, Ford), ont envoyé à l'assurance-chômage respectivement 160, 800, 400 et 300 ouvriers.

Le 29 mai dernier, le ministre de l'Economie et des Finances, Arismendi, a promulgué une série de mesures. La plus importante consiste en la réduction de 1% du salaire nominal jusqu'au niveau de salaire équivalent à trois salaires minimum, et de 2% au-dessus, avec blocage des salaires pour le reste de l'année. Il y a d'autre part, une augmentation générale des tarifs publics et des impôts à l'importation et à la valeur ajoutée, ce qui se répercutera sur la formation générale des prix. Parallèlement, des facilités sont accordées aux entreprises exportatrices. Ces mesure, qui constituent une violente attaque contre les salaires et le niveau de vie, ont suscité une profonde indignation dans la population. Elles rendent la situation explosive. La crise que traverse l'économie est la plus profonde depuis neuf ans. En outre, les répercussions des difficultés de la dictature argentine affaiblissent le gouvernement. Mais le processus n'est pas mécanique. En juillet sera approuvé un nouveau statut pour les partis. L'intérêt politique sera accru et les luttes se politiseront davantage.

La gauche n'a pas encore défini sa position sur la participation aux élections internes de novembre prochain. Une étude attentive du problème et des possibilités offertes est nécessaire. On peut cependant affirmer que dans les mois à ve. nir, la situation politique du pays sera exposée à de profonds changements, dont l'importance dépendra principalement de la capacité du mouvement ouvrier et populaire à exploiter l'espace politique déjà conquis par ses luttes.

Mario SUAREZ Parti Socialiste des Travailleurs d'Uruguay (PST-U) 30 juin 1982.

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