Inprecor 1974–2004

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BRESIL

A la veille des élections générales du 15 novembre

· Inprecor n° 136, 8 novembre 1982 · p. 14-16 · 2 975 mots

Brésil Économie mondiale

A la veille des élections du 15 novembre

BRESIL

ES articles consacrés à la situation économique et politique brésilienne et à la construction du Parti des travail-

/ leurs (PT) que nous publions ci-après constituent un dossier destiné à présenter le Brésil à la veille des élections qui doivent avoir lieu le 15 novembre 1982.

Dans un premier article, Jorge Buarque précise l'importance de cette échéance électorale, qui verra le Parti des travailleurs présenter des candidats à tous les niveaux de la consultation électorale (élections des députés fédéraux, aux postes de gouverneurs et députés des Etats, de sénateurs, de maires et de conseillers municipaux) dans presque tous les Etats du pays.

Les interviews de Luis Inacio Da Silva « Lula », Sandra

Starling et Perly Cipriano, tous trois candidats gouverneurs

Jorge BUARQUE

Le général Tulio Chaga Nogueira, commandant de la Ille Armée, lançait il y a quelques mois, en mai 1982, un appel patronat brésilien : « Les pressant au chefs d'entreprise doivent nommer leurs candidats pour les élections de novembre à tous les niveaux. S'ils ne le font pas, ils courront le risque de voir cette nation, qui est démocratique, qui est nee pour être démocratique et mourra démocratique, souffrir d'un possible impact des visées socialistes. » Les désirs du général sont en train d'être satisfaits, et ses pronostics de se vérifier : les patrons présentent leurs candidats et leur argent alimente la campagne électorale, mais, d'un autre côté, de nombreux candidats ouvriers et socialistes du Parti des travailleurs

(PT) se présentent dans tout le pays, à l'exception de 2

Etats sur les 23 que compte la fédération.

C'est là la caractéristique la plus importante des prochaines élections du 15 novembre, qui doivent désigner les députés fédéraux ainsi que les députés d'Etat, les gouverneurs des Etats comme les sénateurs, les maires et les conseillers municipaux. Pour la première fois depuis

1946, la classe ouvrière peut présenter ses propres candidats par le biais du PT, dont la plate-forme électorale nationale, « Tra vail, terre et liberté », assume sans hésitation la lutte contre la dictature militaire et pour le socialisme. (1).

L'ÉCHEC DES PROJETS

RÉFORMATEURS

DE LA DICTATURE

Dans un célèbre discours devant l'état-major des forces armées, l'éminence grise de l'« ouverture » brésilienne, le général Goldbery Couto e Silva, avait clairement défini l'essence de son projet : stabiliser la dictature militaire en l'appuyant

La présence de candidats ouvriers illustre l'échec du projet réformateur de la dictature

Gerais et Espirito campagne électorale du PT.

des travailleurs au Brésil.

sur un pluripartisme formel, qui se réduirait de fait à un bipartisme entre le parti de la dictature (le Parti démocrate-social,

PDS) et l'opposition « fiable » du Parti du Mouvement démocratique brésilien

(PMDB).

C'est dans cette perspective qu'ont été menées certaines manœuvres du gouvernement : favoriser le Parti du travail brésilien (PTB) fantômatique, avec à sa pour le PT, respectivement dans les Etats de Sao Paulo, Minas

Santo, viennent illustrer la nature

Ensuite, l'analyse de l'attitude et de la politique des différents courants qui se réclament du trotskysme par rapport au

PT éclaire la discussion en cours sur la construction d'un parti

Enfin, l'article économique de Mauricio Lemos, tiré de

Perspectiva Internacional, revue publiée à Sao Paulo en collaboration avec Inprecor, définit le cadre général de la crise économique, toile de fond des présentes élections et de la montée de la combativité ouvrière dans les dernières années.

tête Ivete Vargas (la fille de Getulio Vargas) et l'ancien président Janio Quadros au détriment du Parti démocratique du travail (PDT) de Lionel Brizzola, lié à la Ile

1. Cf. « Travail, terre et liberté », plateforme nationale du Parti des travailleurs pour les élections du 15 novembre 1982, publiée dans Inprecor numéro 126, du 17 mai 1982.

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Internationale ; l'unification du Parti populaire (PP), petit parti de banquiers, avec le PMDB pour mieux le tirer vers la droite ; et surtout, les modifications successives de la législation électorale pour faciliter la tâche aux candidats de la dictatuparlent d'elles-mêmes. La Constitution a été réformée en 1982, à quatre mois à peine des élections. Cela a permis d'augmenter la représentation des petits Etats à la Chambre fédérale ; d'abolir les 5 % de voix nécessaires au niveau national pour obtenir une représentation parlementaire, afin d'assurer la présence au Parlement de petits partis comme le PTB, qui joueront un rôle charnière dans les futures coalitions ; d'ajourner les élections présidentielles jusqu'au début de 1984 ; d'établir un vote par circonscription combiné et d'abolir la forme de suffrage proportionnel actuellement en vigueur ; d'imposer une majorité des deux tiers des députés comme condition à toute révision de la Constitution ; de modifier la composition du collège qui élit le président en augmentant le poids des grands électeurs des Etats, indépendamment des différences de population entre ces Etats ...

Craignant la possibilité de coalitions électorales entre les partis d'opposition, le gouvernement avait déjà institué auparavant le système du « vote lié », selon lequel ne seront validés que les votes qui vont dans leur totalité au même parti. Cela veut dire que l'électeur devra inscrire sur le bulletin en blanc édité par le gouvernement six noms, dans l'ordre correspondant aux charges de gouverneur, sénateur, député fédéral, député de l'Etat, maire et conseiller municipal, devant tous appartenir au même parti. de cette procédure est imprévisible.

Il suffit de savoir qu'un test a été fait fonctionnaires du Tribunal électoral suprême et que plus de 50 % se sont trompés, annulant ainsi leur vote. Certains secteurs de l'opposition accusent le gouvernement de prétendre annuler les élections en faisant en sorte qu'il y ait plus de 50 % de votes nuls ...

Mais même ces grossières manœuvres, et leur caractère parfois contradictoire, sont un signe du désarroi des stratèges de la dictature. La raison de leur confusion

- nous pouvons même dire à l'impossibilité - d'éviter la défaite électorale du PDS. Il est même probable que l'isolement électoral de la dictature va s'accentuer, dans le prolongement d'une tendance générale qui s'est dessinée tout au long des années 1970. Pour les élections sénatoriales, l'Alliance pour la rénovation nationale (ARENA), l'ancêtre du PDS, est passée de 47,3% en 1970 à 35 % en 1978, et aux élections à la Chambre fédérale elle a rétrogradé au cours de la même période de 48,4% à ntin, l'apparition du Parti des tr ailleurs et le succès que ses candidature les plus combatives permettent d'envisager (les sondages donnent entre 15 et 20 % à Luis Inacio da Silva « Lula » à

Sao Paulo), détruisent le schéma du général Goldbery Couto e Silva.

LA CRISE ÉCONOMIQUE

ET POLITIQUE AGGRAVE LES DIFFICULTES DE LA DICTATURE

La possibilité pour le PDS de se trouver en minorité dans les principaux Etats, et même à la Chambre fédérale, aggrave l'isolement de la dictature et l'oblige à préparer de nouvelles initiatives pour intégrer les oppositions. Déjà se dessinent de grandes manœuvres. Certains secteurs du PMDB (autour de Tancredo Neves, candidat gouverneur du Minas Gerais, tres anciens membres du Parti populaire, et les secteurs droitiers du PMDB) se sont réunis pour élaborer un projet de Parti libéral (PL) qui verrait le jour après les élections. Parti de collaboration avec la dictature, ce parti naîtrait d'une scission dans le PMDB et il s'unirait au PTB pour tenter de composer une nouvelle majorité avec le PDS. Ainsi, le PMDB, qui sera probablement le plus fort parti d'opposition sur le terrain électoral, souffrirait-il un nouveau coup et perdrait une partie des forces gagnées au nom du combat contre la dictature ...

Ces manœuvres politiciennes sont projetées pour une période au cours de laquelle vont s'aggraver les difficultés en tout genre. Le PT obtiendra une fraction parlementaire substantielle, et son résultat électoral représentera un pas en avant dans la conscience et l'organisation d'un grand nombre de travailleurs. part, après les élections du 15 novembre 1982, la bourgeoisie brésilienne cherchera à imposer une sévère politique d'austérité et de récession, avec un « super-blocage » des salaires, et des licenciements qui peudéboucher sur des mobilisations ouvrières d'envergure.

2. Le Parti du Mouvement démocratique brésilien (PMDB) est l'héritier du MDB, seul mouvement d'opposition officiel toléré dans le cadre du système bipartite mis en place par la

On trouve dans les rangs du PMDB aussi bien des courants bourgeois (dont certains ont participé au coup d'Etat de 1964) que des organisations comme le PCB ou le PC do B (pro-albanais). Récemment, le PMDB a en outre fusionné avec le Parti populaire, considéré comme un parti de banquiers.

Le PTB (Parti du travail brésilien) est l'an-

De fait, l'économie brésilienne s'enfonce dans une crise très grave. Le produit intérieur brut (PIB), qui a encore augmenté de 8% en 1980, est tombé cette année de 2%. Il est possible que l'inflation batte son record annuel qui est de 113 % (les prix des cigarettes, des automobiles et de l'électro-ménager ont déaugmenté respectivement de 130%,

113% pendant le premier semestre de cette année). D'un autre côté, entreprises impérialistes et certains national des profits fabuleux : les bénéfices des 178 entreprises du secteur financier ont augmenté de 87,6 % cette année, ce qui équivaudrait à un salaire minimum annuel pour 8 millions de travailleurs, à près de 6 fois le budget national de l'éducation et de la culture et à 22 fois le budget de la santé.

En même temps, les maux de l'économie brésilienne empirent. La dette extérieure croît vertigineusement et doit dépasser cette année la somme fabuleuse de 100 milliards de dollars. Le service de la dette (amortissements et intérêts) correspondait en 1974 à 33% tions, à 41 % en 1975, à 47 % en 1976, à 51 % en 1977, à 62 % en 1979, à 65 % en 1980, à 68% en 1981 et à 71% cette année (3). Le président de la Confédération nationale de l'industrie, Mario Garnero, résume en ces termes l'opinion du patronat sur cette crise : « Avec le taux d'inflation que nous avons atteint, et si ça continue, tout va se casser la gueule. Y compris l' "ouverture". » L'ancien ministre de l'Economie, Simonsen, a fait sa rentrée publique pour proposer dès maintenant un brutal blocage des salaires, qui représenterait une réduction immédiate des salaires réels. C'est sans aucun doute le projet de la dictature pour l'après-15 cien parti populiste de Getulio Vargas. Au moment de la légalisation des partis en 1981, le tribunal électoral a attribué le sigle historique du parti à Ivete Vargas, la fille de l'ancien dictateur, alors qu'elle était minoritaire dans le parti. La majorité a ainsi dû former un nouveau parti, le PDT (Parti démocratique du Travail), notamment animé par Lionel Brizzola, ancien gouverneur du Rio Grande do Sul et aujourd'hui candidat gouverneur de Rio de Janeiro.

3. Chiffres donnés par la revue brésilienné Senhor du 28 juillet 1982.

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Son application ne dépend pas seulement des résultats électoraux et du succès des manœuvres manigancées entre la dictature, le PTB et certains secdu PMDB. Il mesures répressives, même limitées. Et on assiste déjà à certaines démonstrations de force qui vont dans ce sens. La plus claire, tant par sa rigueur que par le choix de ses victimes, réside dans la condamnation de quelques prêtres et paysans de l'Etat du Para à un total de 130 années de prison pour avoir participé à des occupations de

LA CAMPAGNE ÉLECTORALE

EN COURS ET L'ÉVOLUTION DU PT

Dans ce contexte, cinq partis se présentent aux élections : le PDS et le PMDB dans tous les Etats, le PT dans 21 Etats sur 23, le PDT et le PTB qui se présentent dans un petit nombre d'Etats seulement.

La campagne du PDS est basée sur la force de l'argent, l'utilisation de l'appareil d'Etat et la corruption. Quelques exemples particulièrement criants: dans l'Etat du Ceara (au Nordeste), l'un des plus pauvres du pays, le gouverneur a recruté 16 000 nouveaux fonctionnaires à des postes de portiers et de chauffeurs ; pendant le Mundial de football, dans l'Etat de Sao Paulo, la retransmission des parties disputées par le Brésil était interrompue par la propagande du gouverneur ; dans la ville d'Amargosa (dans l'Etat de Bahia) frappée par la sécheresse, les camions-citernes qui apportent l'eau sont couverts par la propagande des candidats du PDS ; dans l'Etat du Mato Grosso, les fonctionnaires municipaux sont obligés de signer un engagement à soutenir le PDS. Ces exemples pourraient être multipliés dans tous les Etats.

La campagne du PMDB met surtout l'accent sur le thème du « vote utile », afin de capitaliser le mécontentement contre la dictature et de limiter l'impact électoral du PT et aussi du PDT, qui peut obtenir de bons résultats à Rio de Janeiro et dans le Rio Grande do Sul. En réalité, au sein de l'opposition, la bataille se joue entre le PMDB et le PT, pour l'hégémonie dans la lutte pour les libertés démocratiques. La présence du Parti communiste brésilien (PCB) comme du Parti C'est plus facile « d'arroser » 2 000 généraux liens. (DR)

communiste du Brésil (PC do B, pro-albanais) dans les rangs du PMDB donne une certaine crédibilité à ce dernier dans ce combat. Ces partis sont les ennemis publies les plus irréductibles du PT. Le secrétaire général du PC do B, Joao Amazonas, déclarait récemment que « le PT et aujourd'hui les meilleurs alliés du gouvernement ».

Les références politiques et programmatiques du PMDB créent une grande confusion dans les rangs ouvriers quant à son véritable rôle et donnent à ses candidats les plus droitiers une couverture de gauche. Pourtant, de nombreux candidats du PMDB ne parviennent même pas à se faire passer pour des adversaires de la dictature. Ainsi, Miro Teixeira, candidat gouverneur de Rio de Janeiro, n'est autre que l'héritier politique du gouverneur sortant, Chagas Freitas, champion de la corruption et seul gouverneur nommé par la dietature en dehors des rangs de l'ARENA. Ainsi Camata, le candidat gouverneur de l'Etat de Spirito Santo, a été pendant seize ans député de l'ARENA et même vice-président de la fraction parlementaire du gouvernement à l'époque de la présidence du général Geisel.

La campagne électorale du PT est largement décrite par « Lula », Sandra Starling et Perly Cipriano, trois de ses candidats gouverneurs, dans leurs interviews que nous publions dans ce même numéro d'Inprecor. Il faut seulement souligner que cette campagne constitue un moment crucial dans l'évolution du PT. D'abord, l'ensemble du parti est obligé de se définir pour un même programme, combatif et socialiste, qui homogénéise la campagne de ses candidats. Ensuite, le PT est amené à se différencier clairement et à combattre publiquement les partis bourgeois qui, non contents d'agiter le thème du « vote utile », recourent à des procédés moins avouables, comme la tentative de corruption de candidats. On connaît, par exemple, le cas de candidats du PT au poste de maire auxquels on a offert un million de cruzeiros (plus de 3 000 dollars US) pour se retirer dans le Minas Gerais, ainsi que des propositions analogues, à l'initiative du PMDB, dans l'Etat de Goias, mais pour 300 000 cruzeiros seulement... Enfin, et c'est le principal élément, la campagne électorale permet d'entrer en contact avec que d'augmenter les salaires de 100 000 Brésides millions de travailleurs, de faire connaître les propositions du PT, de l'implanter et de le renforcer.

En même temps, les élections ouvrent un nouveau chapitre dans la vie du PT. Le PT aura une importante fraction parlementaire à tous les niveaux : Parlement fédéral, Parlements des Etats, conseils municipaux, et il peut même espérer gagner quelques mairies. Au total, il disposera de quelques milliers d'élus. Ses possibilités d'intervention s'en trouveront élargies, l'organisation et l'appareil améliorés, de même que sa presse. Mais il sera aussi exposé au danger de corruption parlementaire, d'autant plus que c'est fondamentalement la droite du parti qui a le plus de chances de faire élire ses candidats (grâce à un effort financier et aux pratiques clientélaires) et qui en sortira renforcée, même si ce sont les candidats les plus combatifs qui ont aujourd'hui le meilleur impact dans la campagne, y compris dans les apparitions télévisées.

D'autre part, les problèmes politiques posés après le 15 novembre seront aussi plus compliqués : les manœuvres de la dietature, les propositions du PMDB d'intégrer le PT dans certains gouvernements d'Etats, l'épuisement de la phase de « croissance spontanée » du PT, tout cela réclamera des réponses aux questions poliques et stratégiques d'ensemble.

Enfin, après les élections générales, sont prévues des élections internes pour les structures légales du PT, c'est-à-dire les directoires au niveau des municipalités, des Etats et des fédérations du PT. Ce sera probablement l'occasion d'une intense bataille entre les différents courants en son sein, dont certains vont disposer d'appuis financiers et parlementaires importants. D'ores et déjà, la droite du PT commence à déclarer la guerre aux secteurs « classistes » cohérents. L'un des éléments de cette confrontation sera l'attitude des groupes comme la Convergence socialiste (CS) et l'Organisation socialiste internationaliste (OSI) dans le PT, premier s'orientant vers une politique de scission du PT à court terme et le second vers un « entrisme » profond (4).

Avec la participation à l'expérience électorale, le PT va affronter une nouvelle étape de son existence, dans une situation politique plus difficile, et avec davantage de contradictions internes. Le développement en son sein d'un courant « lutte de classe », défendant les principes d'indépendance de classe et le programme du parti, en tant qu'acquis décisifs pour la classe ouvrière brésilienne, sera plus nécessaire que jamais.

Jorge BUARQUE Sao Paulo, septembre 1982. 4. Cf. à ce sujet « Le PT et la gauche révolutionnaire ». la position du comité exécutif du PT et la réponse du journal Em Tempo dans Inprecor numéro 133 du 27 septembre 1982. Voir aussi l'article concernant l'attitude au sein du PT de l'Organisation socialiste internationaliste et celle de la Convergence socialiste (CS) publiée dans le présent numéro d'Inprecor.

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