Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

Entretien avec S. Jaber, dirigeant du Groupe communiste révolutionnaire (GCR)

· Inprecor n° 136, 8 novembre 1982 · p. 11-13 · 2 756 mots

Liban Palestine et Israël URSS et Russie Iran

"La gauche libanaise a été désarmée, mais pas détruite"

Interview de S. Jaber, dirigeant du Groupe communiste révolutionnaire

Nous publions ci-dessous une interview du camarade S. Jaber, dirigeant du communiste révolutionnaire (GCR), section libanaise de la IVe Internationale, réalisée au début du mois d'octobre par Gerry Foley. Cette interview exprime les positions du GCR, qui diffèrent sur certains points de celles qui ont été adoptées par le Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale et qui sont exprimées dans la résolution du 10 octobre 1982, publiée dans le précédent numéro d'Inprecor (numéro 135, du 25 octobre

Gerry FOLEY: - Penses-tu que l'OLP n'avait d'autre alternative que de se retirer de Beyrouth-Ouest, étant donné la supériorité militaire de l'armée sioniste et la brutalité de son agression ?

S. JABER : — Non, je ne crois pas. Les sionistes n'auraient pas pu payer le prix de l'occupation militaire de Beyrouth-Ouest ni du retrait forcé des combattants à coups de bombardements aériens ou de tirs d'artillerie. La guerre a démontré que les partisans armés de matériel anti-chars pouvaient infliger de lourdes pertes, même à une armée aussi puissante que l'armée sioniste. En particulier, afin d'occuper Beyrouth-Ouest, les sionistes se seraient vus obligés d'engager les soldats dans des opérations de nettoyage, maison par maison. Les chars ne sont pas d'une grande utilité dans les zones d'habitation. Cela aurait donc signifié de lourdes pertes, peut-être plus de 1000 morts. Etant donnée la nature même de l'armée sioniste, elle n'aurait pas pu tenir très longtemps dans ce type de guerre.

De plus, l'OLP (Organisation de libération de la Palestine) était en bonne position pour soutenir un siège dans Beyrouth-Ouest. La majeure partie de la population libanaise, soit les 4/5 environ, avait quitté la ville. Cela réduisait le risque de pertes civiles. Cela signifiait également que les réserves alimentaires étaient à partager entre moins de bouches. Il existait de grandes quantités d'armes et de munition, de même que de substantiels dispositifs de défense. L'OLP n'a pas été défaite militairement. Beyrouth-Ouest n'a pas été prise militairement. La défaite est une défaite politique, dont la responsabilité incombe à l'aile droitière de l'OLP, Départ des combattants palestiniens de Beyrouth. (DR)

LIBAN essentiellement la direction droitière de EL Fatah. Elle a été l'instrument de la défaite.

- Qu'a gagné la direction de l'OLP par les négociations ?

— Elle n'a essentiellement rien gagné ! Même si l'OLP et les forces patriotiques libanaises de Beyrouth-Ouest avaient été vaincues, le plan Habib n'en serait pas moins demeuré inacceptable. La direction de l'OLP a capitulé de façon répétée devant les pressions sionistes et impérialistes. Elle a tout d'abord proposé le retrait dans les camps, puis le retrait de la ville par voie terrestre. Elle en est venue finalement a accepter le retrait par voie maritime exclusivement. Si le retrait s'était fait par voie terrestre, l'OLP aurait été à même de continuer la lutte armée dans la vallée de la Bekaa. Mais un retrait par la mer signifiait la reddition, et n'avait d'autre effet que de démoraliser le peuple palestinien.

La direction de l'OLP a accepté la dispersion des combattants dans un grand nombre de pays arabes éloignés de la zone de combat. Dès leur arrivée à destination, ils ont été placés dans ce qui s'apparente à des camps d'internement, camps situés dans des régions isolées et placés sous strict contrôle militaire.

Ensuite, la direction de l'OLP a accepté l'intervention de la prétendue Force d'interposition multinationale, qui est en fait une force impérialiste. Elle n'est même pas sous l'égide des Nations-Unies, car les impérialistes voulaient être sûrs que l'Union soviétique ne pourrait soulever aucune question. Ce que cette force d'interposition a fait, c'est abattre les systèmes de défense de Beyrouth-Ouest et déblayer le terrain pour faciliter l'invasion israélienne.

Troisièmement, la direction de l'OLP a abandonné sa demande originelle de retrait parallèle des forces sionistes jusqu'à une distance de 10 km de Beyrouth. Le retrait unilatéral de l'OLP a laissé sans défense les masses palestiniennes et libanaises demeurées dans la ville, en particulier après que la « force d'interposition » ait fini son sale boulot.

Il faut ajouter que l'élection de Bechir Gemayel à la présidence était liée à l'accord inscrit dans le plan Habib. Tout le monde le savait. Bechir Gemayel était un fasciste notoire, et il aurait suivi un plan fasciste s'il n'avait pas été assassiné. Il est

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certain qu'il aurait perpétré des massacres.

- Pourquoi, selon toi, la direction de l'OLP a-t-elle accepté un tel accord ?

- Parce que les sionistes n'ont laissé aucune marge de manœuvre politique à l'OLP. La stratégie de la direction de l'OLP, ces dernières années, ne s'est pas appuyée sur un combat sans compromis

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Manifestation en Israël contre l'invasion du Liban. (DR) avec le sionisme, mais au contraire a été faite de concessions diplomatiques et politiques, dans le but d'obtenir en contrepartie la reconnaissance de l'OLP et d'une sorte d'Etat palestinien. Ainsi, la direction n'était-elle pas prête politiquement

- Une opposition assez large est apparue, quoique minoritaire. Nous étions en rapport très étroit avec ce courant, avec lequel nous discutions et avions de larges points d'accord. C'est sur cette base que nous avons appelé à la constitution d'un front de résistance. Le gros de l'opposition se trouvait au sein de El Fatah, la composante la plus importante de l'OLP.

- Pourquoi cette opposition n'a-t-elle pu empêcher l'accord ?

- Essentiellement parce que ces forces n'étaient pas préparées pour se constituer en alternative politique à la direction de l'OLP. Ils nous ont dit qu'ils ne pensaient pas formuler publiquement leurs critiques contre la direction, parce qu'ils dépendaient de cette même direction pour ce qui était des vivres, de l'argent, des armes et des munitions.

Ils ont porté des critiques très sévères et sont même allés jusqu'à menacer la direction de l'OLP. Mais leur conception se limitait à faire pression, à l'empêcher d'aller trop loin dans le compromis. Dans une situation où il n'y avait aucune marge de manœuvre, ils n'avaient d'autre choix que d'emboiter le pas.

- Quelles perspectives s'offrent maintenant à l'OLP ?

- Cela dépend du type de discussion politique qui va se développer en son sein. Ce qui est décisif est de savoir si va émerger, ou non, une solution alternative positive, basée sur une compréhension de la nécessité d'une approche internationaliste et sur une stratégie de combat sans compromis avec le sionisme. Sinon, la démo-

Quant à la direction, de nouvelles capitulations sont à craindre. Ainsi, Yasser Arafat a récemment rencontré le roi Hussein de Jordanie, qui a une fois encore soulevé l'idée d'une fédération jordano-palestinienne. signifierait le contrôle par la Jordanie d'un mini-Etat palestinien. Les Israéliens sont opposés à toute forme d'Etat palestinien parce qu'ils pensent qu'ils ne peuvent faire confiance à l'OLP. Hussein, lui, a fourni la preuve de son sérieux, en 1970, en ordonnant le massacre des combattants palestiniens. Un prétendu Etat palestinien autonome sous la tutelle de la Jordanie pourrait être acceptable par Israël. Il est à signaler que la direction Arafat n'a pas rejeté la proposition, cette fois-ci.

- Qu'en est-il de la gauche libanaise ? - Sous la pression de la guerre, le Mouvement national libanais, qui est une sorte de front populaire, s'est en gros effondré. Les staliniens et les nassériens, c'est-à-dire essentiellement les petits

Sont combattu. Les composantes bourgeoises, surtout le parti de Walid Joumblatt, ne l'ont pas fait. Ce parti s'est retranché dans les montagnes, et c'est à peine s'il a tiré un coup

Nous avons appelé à la mise sur pied d'un gouvernement de résistance nationale, regroupant toutes les forces combattant contre l'occupation israélienne. Cela aurait signifié, en fait, un gouvernement sans la bourgeoisie, car les forces bourgeoises étaient absentes des combats.

- Dans quelle situation se trouve la gauche maintenant ?

- A la suite de l'occupation israélienne de Beyrouth-Ouest et des activités de la Force multinationale d'interposition, la gauche a été désarmée. Mais elle n'a pas été détruite politiquement. Pour cela, il aurait fallu pourchasser un très grand nombre de militants, et les Israéliens n'étaient pas prêts à se lancer dans une telle opération. De toute façon, ils préfèrent laisser ce travail à la droite libanaise.

Pour le mouvement de masse, c'est la défaite et la démoralisation. La gauche se retrouve isolée parmi la population et doit faire face à un régime bourgeois fort. Pour la première fois depuis 7 ans, l'ensemble de la bourgeoisie s'est unie derrière Amine Gemayel.

- Qu'en est-il des droits démocratiques ?

- Aucun changement formel n'est intervenu dans les lois. Cependant, le respect pour les garanties juridiques des démocratiques bourgeois dépend toujours essentiellement du rapport de forces entre les classes. A l'heure actuelle, il est défavorable. En fait, l'armée libanaise a agi de façon complètement illégale. Le gouvernement n'a même pas cru bon déclarer l'état de siège, tandis que l'armée se livre à des perquisitions sans mandat, etc. De plus, il y a déjà tout un ensemble de lois réactionnaires dans les héritage du gouvernement Elias Sarkis. Elles concernent surtout la presse. Sarkis n'a pas pu les faire appliquer, mais Gemayel est dans une position bien plus forte pour y parvenir.

- Que représente le gouvernement d'Amine Gemayel ?

- Bien qu'il soit le frère de Bechir Gemayel, il représente une fraction très différente du mouvement phalangiste. Bechir était fasciste et avait un projet fasciste. Il aurait gouverné au moyen de la violence. C'était très bien compris par tout le monde, comme en témoignent les réactions à sa nomination à la présidence. Bechir Gemayel était fortement rejeté par la population musulmane, et pas un Etat arabe ne lui a envoyé de félicitations lors de la cérémonie d'investiture. Dans le cas d'Amine Gemayel, ce sont tous les Etats arabes qui ont envoyé des télégrammes de félicitations, même la Syrie. L'attitude syrienne était primordiale pour garantir la stabilité bourgeoise. Le Liban est frontalier avec la Syrie sur trois côtés, et les Syriens peuvent faire passer tout ce qu'ils veulent par la frontière, hommes, armes, fonds, etc. Comme la bourgeoisie libanaise est principalement commerçante, intermédiaire économique entre l'Ouest et les marchés arabes, de bonnes relations avec les Etats arabes sont essentielles.

La fraction de Bechir était concentrée dans les Forces armées phalangistes. Elle avait sa propre station de radio, qui était bien plus extrémiste et droitière que celle du Parti phalangiste. Le Parti phalangiste, quoique fasciste d'inspiration, a évolué dans le sens d'un parti bourgeois de droite traditionnel, comparable à certains des partis chrétiens-démocrates existants en Europe. La fraction tourne essentiellement vers l'impérialisme américain, alors que la fraction Bechir était liée à Israël. Tels étaient leurs projets respectifs.

- Le régime d'Amine peut-il résoudre le conflit existant entre les Druzes et les phalangistes, qui s'est traduit par des combats dans les montagnes du Chouff ?

- Il est en bonne position pour le faire. Une solution existe au conflit entre Chrétiens et Druzes. Les éléments droi-

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pour garantir l'ordre dans les deux com- qu'elle ait utilisé le prestige de la révolutiers parmi des Druzes réclament l'intervention de l'armée libanaise qui, si elle le fait, mettra fin aux dissensions.

- Pourquoi penses-tu que l'armée libanaise peut maintenant jouer les arbitres entre les communautés, alors qu'elle en a été incapable dans le passé ?

- L'armée libanaise n'est rien d'autre qu'une armée bourgeoise. Tout comme l'Etat libanais, elle subit la domination des Chrétiens maronites. Mais la bourgeoisie musulmane ne fait entendre sa voix que lorsqu'elle juge que les Maronites agissent d'une façon qui ne prend pas leur point de vue en considération. Quand les institutions d'Etat sous domination maronite, y compris l'armée, vont clairement dans le sens des intérêts de la bourgeoisie dans son ensemble alors la bourgeoisie musulmane n'a aucune objection formuler. Et cela a été vrai tout au long de l'histoire du Liban.

- Qu'en est-il de la possibilité d'un conflit renouvelé entre les fractions proBechir et pro-Amine ? N'as-tu pas dit qu'elles représentaient des intérêts différents?

- C'est à la fois un avantage et un désavantage pour la bourgeoisie libanaise. Si Bechir avait survécu, il aurait intégré ses phalanges à l'armée libanaise, ou plutôt, il aurait pris le contrôle direct de l'armée par leur entremise.

Le projet d'Amine Gemayel est un projet bonapartiste. Il prétend se situer au-dessus des partis et au-dessus des communautés. En fait, le régime est une dictature militaire typique ayant à sa tête un civil. Mais pour maintenir ses prétentions bonapartistes, il doit donner l'impression qu'il utilise l'armée de façon équilibrée munautés, chrétienne et musulmane. Cela signifie l'envoi de l'armée libanaise dans les quartiers chrétiens de Beyrouth, de même que dans les quartiers musulmans, en quête de caches d'armes, etc. Dans l'est chrétien de Beyrouth, il y a eu des conflits entre les phalangistes et l'armée.

- Quel rôle ont joué l'organisation chiite Amal et le régime dans la situation au Liban ?

- Amal ne représente pas l'ensemble de la communauté chiite. En fait, cette communauté constitue la base la plus forte de la gauche. Amal représente ment une tentative de mise sur pied d'une organisation confessionnelle l'instigation de la police secrète libanaise. L'objectif en était d'exploiter le sentiment anti-OLP existant dans la population chiite qui vit principalement dans le sud du Liban. C'est elle qui a eu le plus à souffrir des représailles israéliennes contre les raids de l'OLP. L'OLP n'a développé que peu de rapports avec la population libanaise qui la considérait comme une sorte d'autorité étatique au-dessus d'elle.

Ce que la police secrète espérait faire, c'était d'utiliser Amal afin d'organiser la l'OLP, contribuant ainsi à la création d'un Etat fort libanais. Les thèmes de reétaient antigauche, anticommuniste et anti-« étranger ». Ils correspondaient à ceux développés par les phalangistes, et en fait les organes de presse phalangistes ont toujours parlé avec sympathie de l'organisation Amal. Cependant, lorsque les sionistes ont envahi le pays, Amal a pris les armes. Elle aurait perdu toute crédibilité auprès de la population musulmane si elle ne l'avait pas

Amal n'est pas khomeiniste, quoiAprès les bombardements de Beyrouth-Ouest. (DR)

tion iranienne. Les prises de position anti-impérialistes de Khomeini sont trop radicales pour qu'elle les reprenne à son compte. De plus, elle n'est pas une organisation intégriste islamique. Il y a peu ou pas de soutien pour l'intégrisme islamique au Liban. Une fraction khomeiniste existait au sein d'Amal. Elle a maintenant été expulsée.

- Et le rôle de l'Iran dans le conflit ? - Au début des illusions existaient sur le régime iranien. Les déclarations de soutien de Khomeini étaient bien accueillies par les combattants. Certains groupes nourrissaient même l'espoir de voir l'Iran sauver la situation en envoyant des avions, des choses comme ça ... La désillusion a vite gagné quand les gens ont vu que le gouvernement Khomeini n'envoyait qu'une poignée de combattants qui n'ont pas été très utiles dans le combat. La désillusion est allée grandissant quand le gouvernement iranien a rejeté l'appel lancé par l'Irak pour un cessez-le-feu avec l'Iran et pour une concentration des forces pour la lutte contre les sionistes.

- Pourrais-tu résumer les leçons qu'il faut tirer de la guerre du Liban ?

- Il y a trois leçons à tirer. La première est qu'on ne peut pas compter sur l'Union soviétique comme allié de la révolution coloniale. Ce qui a été clairement ressenti après la passivité dont a fait preuve le Kremlin dans une région où les illusions étaient grandes envers l'Union soviétique. Les gens espéraient au moins que les Soviétiques organiseraient le blocus de la côte, comme ils en avaient le droit dans le cadre du traité de défense si-

La seconde leçon a été la nouvelle confirmation qu'on ne peut rien attendre arabes, aussi radicaux qu'ils puissent être, comme la Syrie. Les forces syriennes n'ont mené que des combats défensifs.

La troisième leçon est la reconfirmation de la validité de la théorie de la révolution permanente. Cela implique tout d'abord la démonstration de la tendance qu'ont de tels conflits avec l'impérialisme à s'internationaliser, à s'étendre à toute la région. Et, plus important encore, cela a démontré l'incapacité de toutes les directions bourgeoises à lutter contre l'impérialisme.

- Quelle est l'ampleur de la résistance actuelle à l'occupation ?

- Les actions armées contre les occupants se poursuivent, bien plus qu'on ne le laisse entendre à l'étranger. Un certain nombre d'unités militaires demeurent même cachées dans le Sud. La résistance va se poursuivre et s'étendre aussi longtemps que durera l'occupation. Quant à nous, nous continuons à appeler à la constitution d'un front uni de la résistance.

Propos recueillis par Gerry FOLEY

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