Inprecor 1974–2004

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BRESIL

La faillite économique du « miracle » brésilien

· Inprecor n° 136, 8 novembre 1982 · p. 21-22 · 2 284 mots

Brésil Économie mondiale

De 1974 à 1978, la politique économique de la dictature résilienne s'est caractérisée nettement par le « stop and go », les années de ralentissement alternant avec les années d'expansion relative.

De 1976 à 1978, l'inflation s'est élevée au niveau de quelque 40% par an. Malgré des taux d'intérêts élevés, développement des dépenses de l'Etat a permis durant cette période de maintenir un taux d'expansion substantiel de la production et de l'emploi.

En apparence, la situation économique était bien maîtrisée en 1978, et la dictature cherchait purement et simplement à maintenir les choses en l'état, en attendant des jours meilleurs pour le capitalisme international.

A posteriori, il est facile de constater cette strategie a complètement échoué. Pourtant, certaines raisons de cet échec étaient perceptibles dès 1978.

La première d'entre elles, c'est que l'une des caractéristiques du « modèle brésilien », à savoir la forte imbrication entre l'Etat et le grand capital, ne fut en rien altérée. Elle fut au contraire renforcée par les effets de la crise. Le rôle de l'Etat comme financier, pourvoyeur de subventions et marché du grand capital s'accentua. Le déficit budgétaire, qui avait été réduit à moins de 2% du produit intérieur brut (PIB) pendant la période du « miracle », grimpa en conséquence à plus de 5 % en 1978.

Le financement du déficit budgétaire provoquait une inflation difficilement contrôlable, que ce soit par les taux d'intérêts élevés, par la montée en flèche des prix des biens et services produits par le secteur d'Etat, ou par la spéculation débridée des secteurs oligopolistiques bénéficiant d'un marché garanti par l'Etat.

La deuxième raison de l'échec de la stratégie du ministre de l'Economie de l'époque, Simonsen, est liée à la première : la contrepartie nécessaire du déséquilibre financier interne se trouve dans le déséquilibre financier externe. Cela s'explique par le fait que le maintien d'un certain rythme de croissance sans apport du grand capital — en particulier du capital multinational - implique la détermination d'un niveau de production artificiel, soutenu seulement par les dépenses et investissements de l'Etat. Ainsi, le mouvement de capital (investissements) et d'exportations devient asymétrique par rapport à la croissance du produit intérieur, du profit et des importations. Il

La faillite économique du

en résulte un déséquilibre chronique de la des paiements, couvert par un flux financier spéculatif, souvent à court et même très court terme. C'est la tendu processus d'endettement extérieur brésilien, composé aux trois quarts

La troisième raison de l'échec stratégique de Simonsen, c'est le complet immobilisme de sa politique économique.

contraint de maintenir la même structure de dépenses, paralysant toute possibilité d'un recyclage économique, qu'il s'agisse de la politique énergétique, industrielle, ou même des transports. De ce point de vue, des initiatives du type du Plan Alcool ou du chemin de fer de vu leurs effets limités, reflètent bien les vieux intérêts présentés sous la prétendu gré le maintien d'une certaine planification étatique, ne parvient pas à maîtriser dans une situation de crise. 1978 représentait le point le plus aigu de la crise, marquée par un taux d'inflation record et TAUX D'INFLATION, DE VARIATION

DU PIB ET D'EVOLUTION DE LA DETTE EXTERIEURE (par année) Année Inflation Variation Dette extérieure

(en %) du PIB (en millions (en %) de dollars) 1971 19 11,3 2 000 1973 24 11,7 5 000 1974 32 8,9 13 000 1977 39 5.0 25 000 1979 78 6,5 40 000 1980 110 8,0 48 000 1981 95 (3,5) 56 000 Sources : FIBGE, Anuario Estadistico, et FGV. Conjuntura Economica.

LA PÉRIODE D'INFLATION

«CORRECTIVE » : 1979-1980 L'année 1979 est marquée par un mouvement gréviste qui prend son point de départ dans la banlieue industrielle de Sao Paulo, l'ABC, et s'étend à diverses régions du pays.

La modification de la politique sala riale peut être considérée comme une conquête effective de ce cycle de luttes, dans la mesure où il a abouti à changer la périodicité des réajustements (désormais semestriels) et à réduire le degré d'arbitraire dans la fixation du réajustement. Même en tenant compte de l'accentuation de la politique de turn over de la main-d'œuvre de la part du patronat (qui est cependant limitée par les propres impératifs de fonctionnement des entreprises), il y eut sans aucun doute un gain qui permit au moins d'empêcher une baisse du salaire réel dans un moment de forte inflation.

De fait, au milieu de 1979, les pressions inflationnistes étaient assez fortes, nourries par le nouveau cours à la hausse du pétrole sur le marché international. D'autre part, le déficit budgétaire se révélait de plus en plus profond. Le gouvernement optait pour son financement sur lopen market (marché libre) par des titres de la dette publique dont la forte rotativité les fait habituellement qualifier, sur le marché financier, de « quasi-monnaie ». Cette politique accélérait la spéculation financière et élevait encore les taux d'intérêt.

recrudescence inflationniste devenait inévitable. La solution, pour le ministre Simonsen, était une politique récessionniste, avec des coupes sombres dans les dépenses de l'Etat et un blocage des salaires. Mais les deux mesures, et en particulier la seconde, n'étaient pas viables. En août 1979, Simonsen démissionnait et il était remplacé par Delfim Neto.

Dès son entrée en fonetion, Delfim Neto écarta le dilemme inflation ou récession. D'après lui, la situation économique présentait des similitudes par rapport à la conjoncture quand, après une période prolongée de ralentissement industriel, l'ensemble de l'industrie tournait avec une forte marge de capacités inemployées. Le gouvernement bénéficiait, à l'époque, d'une grande expansion des zones agricoles cultivées et du blocage des salaires consécutifs à la défaite infligée aux travailleurs. Grâce à cet ensemble de données, il fut alors possible de mettre en œuvre une réforme fiscale réactionnaire, combinant une forte augmentation des impôts indirects et une réorganisation des prix des produits et services du secteur étatisé.

LA RECESSION 1981-1982 En d'autres termes, l'inflation alimentée par la réforme et le réaménagement des prix fut compensée par le bloca-

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ge des salaires et la baisse des prix agricoles. Partant de cette expérience passée, Delfim Neto définit sa politique autour de trois axes :

La) aide à l'agriculture à travers une politique de crédits subventionnés et la fixation de prix minima ;

Mb) réajustement des prix du secteur productif publie et augmentation de certains impôts indirects ;

Gc) abandon de la politique de financement du déficit par le recours à l'open market, afin de permettre une réduction substantielle des taux d'intérêts réels.

Mais le résultat de l'augmentation des prix du secteur étatique et des impôts, combinée à des comportements fortement spéculatifs, se traduisit au contraire par une flambée inflationniste. Dès la fin de 1980, l'inflation approchait les 80%. A la fin de l'année suivante, elle dépassé les trois chiffres, passant de 42% en 1977 à 78 % en 1979 et à 110% en

Les raisons d'un échec aussi éclatant tiennent à la différence structurelle de

Centre 1967-1968 et 1979-1980. On peut affirmer, pour être bref, que le rapport de forces entre capital et travail s'est modifié substantiellement (et avec lui la politique salariale). Il faut ajouter à cela les modifications intervenues dans la structure agricole et dans la concurrence au sein du secteur industriel lui-même. Au vu de l'échec de la politique économique, le capital financier (national et international) se mit à opérer comme groupe de pression pour imposer une réorientation.

Le remède préconisé par le Fonds monétaire international (FMI) est simple et consiste en la traditionnelle politique monétariste, avec réduction des dépenses d'Etat et fort taux d'intérêts.

Les effets de l'élévation des taux d'intérêts furent aussitôt ressentis par l'industrie. Dans les premiers mois de 1981, l'industrie automobile une chute de 50 % des ventes, du fait de la restriction brutale du crédit à la consommation (qui atteignit des taux de 200 % ). Il en alla de même pour l'ensemble de l'industrie des biens de consommation durables et des biens intermédiaires.

Il s'agit sans aucun doute de la première récession dans l'histoire du pays depuis 1930. Ses effets sur l'emploi sont alarmants. En décembre 1981, l'emploi recul de 13% par rapport à décembre de Pannée précédente. Pour les statistiques officielles, la situation n'aurait rien de catastrophique, dans la mesure où le taux de chômage dans les métropoles s'élevait à « seulement » 8% de la population active. Mais il ne s'agit là que du chômage ouvert, que les statistiques distinguent du chômage dissimulé, pudiquement qualifié de « sous-emploi ». Or, l'ensemble du chômage ouvert et dissimulé s'élève, dans les principales régions urbaines, à 30 % de la population active ...

Apparemment, la politique de récession aurait produit certains résultats, tels que l'amélioration de la balance des paiements et la chute du taux d'inflation. La balance des paiements a été, en effet, redressée grâce à une chute de 20 % des importations. Pourtant, le solde positif de la balance commerciale n'a guère dépassé le milliard de dollars, vu le faible développement des exportations au cours de l'année (un peu plus de 23 milliards de dollars au lieu des 25 escomptés). L'indice général d'inflation a été réduit de 110 % à 95 % entre décembre 1980 et dé. cembre 1981, ce qui reste dérisoire par rapport à l'effort récessionniste déployé.

Il y a trois raisons fondamentales à ce nouvel échec. La première, c'est la politique de dévaluation du cruzeiro au-dessus du taux d'inflation (près de 97 % en 1981) qui, ajoutée à la hausse du dollar (12%), moyenne de 110 % des prix des produits importés en 1981. La deuxième tient au réajustement des prix du secteur d'Etat, dans la continuité de la politique suivie en 1979-1980. Il faut ajouter enfin le comportement des grandes entreprises oligopolistiques. En réalité, le gouvernement libéra leurs prix dès décembre 1980 pour compenser les taux d'intérêts élevés. En conséquence, tous les secteurs industriels dominés par des entreprises oligopolistiques procédèrent à des augmentations de prix bien au-dessus du niveau moyen d'inflation. Le cas le plus clair est celui du secteur du matériel de transport, dont les prix se sont élevés de 149% en dépit d'une chute des ventes de 35 % en 1981. Tout indique donc que le recul de l'inflation en 1981 a été permis par les secteurs peu concentrés et en particulier par l'agriculture, qui peut compter sur la perspective d'une bonne récolte.

LA REMONTÉE DE L'INFLATION

L'année 1982 s'est ouverte avec les pressions habituelles des secteurs industriels pour obtenir une modification de politique. Le gouvernement a répondu par une légère réduction de l'impôt sur les opérations financières et en faveur du crédit à la consommation.

Ces mesures ont permis une petite reprise du secteur des biens durables, qui a aidé à stabiliser, à partir de février 1982, la baisse d'activité de l'ensemble du secteur industriel. Elle a également permis une stabilisation du niveau de l'emploi. Cependant, rien ne garantit une reprise plus générale, même limitée. Les indices montrent au contraire que la récession continue, si l'on en croit notamment le vieil indice classique de reprise du niveau continuent à baisser et on n'a pas atteint

La gravité de la récession actuelle s'ajoute aux difficultés d'exportation liées à la situation internationale. Ainsi, la chute des prix des produits exportés est quasi générale. En même temps, des partenaires commerciaux qui avaient acquis récemment une importance croissante pour le Brésil, comme l'Argentine, le Chili, le Venezuela et le Nigeria, ont réduit substantiellement leurs importations. On estime au bout du compte que la valeur nominale des exportations pour l'année en cours ne doit pas dépasser les 23 milliards de dollars (au cours monétaire de l'an passé), ce qui revient, en termes réels, à une baisse de 10% dans l"hypothèse où le taux de hausse du dollar resterait stable.

Au vu des maigres résultats de la politique économique au premier semestre 1982, les perspectives pour la fin de l'année sont peu encourageantes pour le gouvernement. En réalité, les technocrates s'en sont tenus cyniquement à l'attente d'un miracle, une fois que leur propre poparce que la politique d'augmentation du change et des prix du secteur public est devenue une locomotive depuis 1979. Et indirectement, du fait de leur connivence totale avec la politique des prix des grandes entreprises, qui s'est poursuivie au premier semestre 1982, dans la ligne déjà suivie l'année précédente.

L'inflation ne semble pas devoir en rester là. On peut s'attendre à ce que 1982 se termine avec un taux record d'inflation, supérieur à 110 % ....

LES PERSPECTIVES

Conjoncturellement, l'inflation et la récession sont le résultat de la politique du régime. Pour la bourgeoisie brésilienne et internationale, c'est un sérieux indice d'une certaine irréversibilité de la crise au Brésil même. Les hypothèses à ce sujet sont innombrables, mais on peut souligner trois éléments structurels :

La) le relatif « manque de souffle » de l'agriculture comme base d'appui pour une politique de reprise anti-inflationniste (rôle qu'elle a joué à la fin des années 1960). Paradoxalement, la difficulté se trouve dans la modernisation de l'agriculture, qui introduit des coûts (c'est-à-dire un marché pour les multinationales) sans contrepartie de gains de productivité cor-

Mb) la perte d'importance relative des salaires dans la valeur industrielle ajoutée, par rapport aux profits, aux intérêts et aux impôts. Les effets d'une politique anti-inflationniste de blocage s'en trouvent limités d'autant ;

Gc) l'existence d'une crise générale du système capitaliste international qui n'a pas donné pour l'instant de signes de re-

Tout indique que ces trois éléments ont été les paramètres incontournables des hauts et des bas que connaissent les politiques de stabilisation bourgeoises. Concrètement, ces difficultés se traduisent par une crise fiscale permanente, qui rend la situation brésilienne comparable à celle de l'Argentine. Voilà qui symbolise bien l'image d'un capitalisme stagnant, en crise permanente et en décadence.

Mauricio LEMOS

« Perspectiva Internacional », numéro 3

Sao Paulo, juillet-août 1982

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