La direction yougoslave et le "nouvel ordre économique mondial'
Détaillons plus précisément quelles rêt de toute aide à la résistance en Grè-
NE « grande campagne contre la corruption » vient d'êla première ! Tito avait impulsé sa « révolution culturelle » à partir de 1971, tout en réprimant les opposants de tous bords et avant que ne soit pris un ensemble de mesures consti-
On ne peut considérer de telles campagnes simplement comme de la poudre aux yeux — car ce n'est pas cette austérité là que souhaitait le Fonds monétaire international (FMI) —, ni pleurer sur les boucs-émissaires. Mais il ne s'agira que de boucs- émissaires si rien ne vient d'autre ... qu'un gel des salaires.
Comme au cours des années 1970, de telles campagnes ne règlent rien : les mêmes causes produisant les mêmes effets, tant que les revenus seront déterminés essentiellement par le marché et par la position dans l'appareil bureaucratique, il y aura des gens qui s'enrichiront sur la base du travail des autres.
La corruption, les détournements de fonds et leur exportation
Catherine VERLA
Le « nouvel ordre économique mondial », c'est celui pour lequel la Yougoslavie, à la tête du Mouvement des non-alignés, s'est battue dans les institutions des
Nations Unies au cours des années 1970.
Un « ordre » qui, par dessus les barrières de classe, devait permette aux « petits » d'obtenir des « grands » qu'ils les entraînent sur la voie d'un développement égalitaire. Un « ordre » où régnait l'illusion que la saine compétition entraînerait les plus « retardataires » dans le sillon de ceux qui avaient quelques foulées d'avance sur le plan technologique.
Pour la bourgeoisie, toute une partie du globe a commencé à lui échapper, un très beau jour d'octobre 1917. Mais elle n'a pas renoncé à y faire pénétrer ses capitaux et ses marchandises, par instinct du profit, mais aussi pour de recherche affaiblir un ordre ment étranger, en espérant un jour y voir rapports de production effectivement capitalistes. Or, les pays capitalistes développés disposent - pour longtemps, vu les impasses de la bureaucratique grande supériorité de productivité. Toute compétition « pacifique » avec done dangereuse, parce que le capitalisme dispersé, sans protection. Mais croire que tout rapport avec ce monde « diabolique » est par avance voué à se transformer en pacte de soumission est tout aussi erronné. Un Etat ouvrier doit-il renoncer crédits bourgeois, aux investissements des capitalistes dans son économie, à l'importation d'une technologie moderne qui lui fait défaut ? Evidemment non, mais pas à n'importe quel prix.
Vers la première épreuve
de force de l'après-titisme
sont les « produits ou de soie. ont été les politiques adoptées par les dirigeants titistes à l'égard du capital étranger, et par quels biais ont joué - et peuvent jouer aujourd'hui — les pressions que celui-ci exerce sur le régime yougoslave.
DE LA POLITIQUE ETRANGERE ...
L'attitude des dirigeants titistes face au plan Marshall en 1947 — ils le rejetèrent immédiatement, recevant les louanges de Staline, alors que la Tchécoslovaquie l'acceptait - témoignait d'une défiance évidente de leur part envers une « aide » américaine aux intentions subversives.
La rupture avec le Kominform en 1949 signifia un isolement dramatique, l'arrêt de toute relation économique avec les pays « frères » devenus ennemis. Staline escomptait bien que la dépendance obligée du régime yougoslave à l'égard des capitaux impérialistes ferait que la réalité rejoindrait rapidement la calomnie, le « titisme » passant
Il est clair qu'en accordant son aide à la Yougoslavie, faisait d'abord une opération politique. Mais il n'était en mesure ni d'intervenir directement, ni de trouver en Yougoslavie des forces de reconstitution de l'Etat bourgeois démantelé, ni même d'im-
Run régime disposant d'un puissant soutien populaire anticapitaliste des réformes qui reconstitueraient les conditions d'existence d'une bourgeoisie « na-
C'est en matière de politique étrangère que la dépendance de la Yougoslavie à l'égard de ses nouveaux « alliés » a été la plus nocive : traité d'« amitié » avec la Grèce et la Turquie, qui impliquait l'ar-
YOUGOSLAVIE sous des cieux plus sereins où on les apprécie comme capital, naturels » d'un tel système. Quand la
« chasse aux milliardaires » fut lancée en 1978, il y eut en
Croatie des milliers d'entreprises qui ne trouvaient plus de volontaires pour être directeurs. Depuis, elles en ont trouvé ...
On a également supprimé les fonds anonymes des banques.
Mais, aujourd'hui, les devises s'entassent dans les bas de laine
La Yougoslavie aborde un nouveau tournant de son histoire, sa première grande épreuve après la mort d'Edvard Kardelj le 10 février 1979, et celle de Tito le 4 mai 1980. On annonce des « mesures radicales » et des réformes du système politique
(2). C'est pourquoi, alors que la dette extérieure yougoslave approche des 20 milliards de dollars, il vaut la peine d'étudier la vulnérabilité du système aux pressions du capitalisme mondial, et les conditions dans lesquelles la Yougoslavie pourrait connaître des « troubles polonais (3) ».
ce. Neutralité pendant la guerre de Corée.
Dans un discours fait en 1958, Tito a évalué l'aide américaine depuis 1949 à
4% du revenu national yougoslave (4).
Elle porta sur des crédits, voire des dons, et des livraisons d'armes ... tant que la
Yougoslavie n'eut aucun rapport avec le la suite de nos visites en
URSS, en été et fin septembre 1956 (...), le président Eisenhower a arrêté la livraison d'avions et d'armes lourdes à la
Yougoslavie. (5) » Le gouvernement yougoslave a lui-même décidé à cette époque la remise en cause de tout accord militaire (avec les USA comme sur le plan balkanique) ne maintenant que les seules relations économiques et diplomatiques.
Celles-ci ont subi par la suite des fluctuations conjoncturelles toujours liées à des questions politiques : par exemple, frictions avec l'Allemagne de l'Ouest, après la de la République démoreconnaissance allemande (RDA);
France, à la suite de l'arraisonnement du cargo yougoslave Slovenia, qui transportait du matériel militaire au Front de libération nationale (FLN) algérien, puis de la reconnaissance du Gouvernement provisoire de la république algérienne
(GPRA) ; avec les USA, compte tenu de la condamnation de leur intervention au
Vietnam, etc.
1. Cf. Le Monde, 26 octobre 1982.
2. Cf. Le Monde, 26-27 septembre 1982.
4. Cf. « La politique extérieure de la Yougoslavie (1945-1972) », Problèmes politiques et
Parce que les dirigeants titistes craignaient la dépendance envers l'impérialisme, ils avaient jusqu'au bout cherché à se concilier Staline (sans renoncer à être maîtres chez eux). Pour la même raison, ils rétablirent dès que possible des relations économiques et diplomatiques avec les pays du « camp socialiste » après la mort de Staline en 1953. Il est sûr qu'un certain « dosage des dépendances » a élargi les marges de leur politique étrangère et
... A LA POLITIQUE INTÉRIEURE
Le « cours droitier » de la politique extérieure au début des années 1950 n'a correspondant sur le plan intérieur : personne ne peut soutenir que l'introduction de l'autogestion visait à satisfaire le Fonds monétaire international (FMI), dont la Yougoslavie est restée membre depuis sa fondation en 1945 (6). Quant à la restitution des terres aux paysans privés, il faut être aveugle pour ne pas voir l'effet dramatique de la collectivisation imposée en 1949 pour satisfai-
Staline. Les paysans yougoslaves avaient connu l'effet de la domination capitaliste dans les campagnes avant la révolution : la propriété féodale avait elle-même été largement démantelée par ce processus, et ce dont avait souffert la masse des petits paysans, c'était de l'endettement terrible qui en faisait rapidement une « armée » de chômeurs. La politique agraire des dirigeants titistes fut de laisser les petits paysans libres d'être, s'ils le voulaient, propriétaires de leurs terres, tout en empêchant le développement d'une classe de koulaks, par une limitation des terres à 10 ha et une très lourde imposition sur les moyens de production privés. Toute leur politique d'investissements, de prix, de crédits et d'avantages sociaux visait au développement de la productivité du secteur socialisé et à inciter les paysans privés à coopérer avec lui. Les petits avaient été les alliés décisifs du prolétariat dans la révolution. L'autogestion et la décollectivisation des terres au début des années 1950 ont été les mesures qui ont permis au régime yougoslave de consolider sa base sociale contre les pressions impérialistes. Un tel cours intérieur permet à son tour de comprendre que la politique extérieure ait également affirmé sa dimension anti-impérialiste (guerre d'Algérie, Vietnam) assez rapidement, quand a diminué l'isolement de la
Et la réforme économique de 1965 ? Peut-elle être analysée comme un diktat tardif du FMI ?
Dans sa logique, la réforme économique de 1965 n'est pas qualitativement différente de celles débattues dans les pays de l'Est dans les années 1960 et aujourd'hui à Cuba ... Parce que, quelles qu'aient été les spécificités de la Yougoslavie, elle a connu les impasses de la planification administrative, tout comme ses voisins. Et ce sont les contradictions propres à de tels systèmes, insolubles sans démocratie ouvrière, qui conduisent étendre les mécanismes de marché pour tenter d'accroître la productivité. De même, c'est le conservatisme profond de qu'aucune mesure de protection ne soit prise - les capitalistes exploitent une telle situation de faiblesse, que leurs banques et autres FMI puissent davantage aujourd'hui faire pression pour que s'étendent les mécanismes de marché, voilà qui est certain. De même qu'ils ont tout intérêt à soutenir un certain type de remèdes à la crise économique yougoslave et ailleurs, pour montrer à leur propre classe ouvrière que des politiques d'austérité s'impoNasser, Nehru et Tito, les fondateurs du Mouvement des non-alignés. (DR) sent partout, même sous l'azur du « socialisme réel » ... Encore faut-il analyser le degré d'application de ces politiques de réformes, les résistances qu'elles rencontrent n'y obéissant pas aux mêmes contraintes que les économies capitalistes.
Voyons de plus près quelles ont été les ouvertures du régime yougoslave au capital étranger, à partir de la deuxième moitié des années 1960. LES INVESTISSEMENTS ÉTRANGERS
Les investissements étrangers ont été autorisés à partir de 1967. Depuis lors, une série de lois ont, en fonction de l'expérience, modifié la législation, à la fois pour offrir plus de garanties aux capitaux étrangers — assez « découragés », comme l'écrit l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), par des rapports de production pour le moins inhabituels — et pour protéger la cohérence du système. Il s'agit en effet d'une réglementation qui fut d'autant plus étroite que le danger d'investissements capitalistes était évident. En pratique, si l'étranger tire évidemment un profit des fonds investis (sinon, il ne les apporterait pas), ceux-ci perdent une bonne partie de leur substance de « capital » en se plaçant en Yougoslavie. sont obligatoirement associés à des fonds yougoslaves (jusqu'à 49 % de l'ensemble) et soumis aux règles de l'autogestion en vigueur, ainsi qu'aux objectifs de développement déterminés par le plan social (secteurs et régions prioritaires, réglementation du commerce extérieur).
Dès lors qu'ils sont associés, les fonds deviennent « propriété sociale », c'est-àdire qu'ils ne peuvent être ni « revendus » ni mis en faillite par le groupe qui les gère. S'il y a bénéfice, et l'autogestion en détermine largement la part, il est réparti sur une base contractuelle. Mais les droits de l'investisseur étranger s'achèvent lorsqu'au travers de ce transfert de bénéfice, il a récupéré l'équivalent des fonds avancés plus un intérêt. La partie partagée avec l'investisseur étranger sur une base contractuelle correspond à la part résifois distribués les revenus personnels des travailleurs et la part qu'ils ont décidé d'attribuer à la consommation collective.
Il faut ajouter, bien sûr, que le capitaliste étranger est soumis à un impôt sur ses bénéfices et à une réglementation sur les devises qui limite la possibilité de les exporter. Laissons P'OCDE commenter « les facteurs qui pourraient décourager et ont souvent découragé - l'éventuel investisseur étranger » (7):
6. La Pologne et la Tchécoslovaquie en étaient également membres fondateurs. l'ont quitté au moment de la guerre froide au début des années 1950, après y avoir observé une attitude « passive ». La Tehécoslovaquie s'est faite expulser pour avoir décidé de façon unilatérale la dévaluation de sa monnaie ….
7. Les investissements étrangers en Yougoslavie, OCDE, Paris, 1970 et 1974.
La) la règle limitant la participation étrangère à 49 % (...) ;
l'autogestion: de prime abord, cette notion d' "autogestion" par les trad'investisseurs étrangers et leur inquiétude n'est peut-être pas apaisée lorsqu'ils lisent dans l'article 9 de la Constitution, que les "travailleurs ont le droit et le devoir de gérer l'organisation du travail, directement ou par l'entremise des organes de gestion qu'ils élisent eux-mêmes, d'organiser la production ou toute autre activité, de statuer sur les échanges de produits et de services ..., de répartir le revenu", et de statuer en fin de compte sur diverses questions qui, dans l'optique occidentale, sont considérés comme faisant prérogatives fournissent les capitaux des entreprises et non des "travailleurs";
Gc) transfert des bénéfices: (...) la limitation du transfert des bénéfices — aussi libérale soit-elle - est l'obstacle essentiel qui s'oppose à une expansion plus rapide et plus importante des investissements étrangers. »
En pratique, entre 1967 et 1974 selon les rapports de l'OCDE, le montant total des investissements dans ces entreprises mixtes s'élevait à 13 milliards de dinars (800 millions de dollars US), dans lesquels seulement 17% (2,2 milliards de dinars, soit environ 133 millions de dol-
US) étaient étrangers. A titre de comparaison, le produit social yougoslave était, pour la seule année 1974, de 407,3 milliards de dinars (environ 25 milliards de dollars US). Ce n'est pas ainsi que le capitalisme sera restauré en Yougoslavie ...
LES ACCORDS PORTANT
SUR LES BREVETS TECHNOLOGIQUES Il faut évoquer les accords portant sur les brevets technologiques parce que, contrairement à ce que l'on pourrait croi-
- et à ce que croyaient les dirigeants
-, ils ont été plus perturbateurs pour l'économie de ce pays que les moins réglementés. Dans la mesure où l'Eyougoslave tendait à remettre cause son propre monopole sur les échanges internationaux, c'est en ordre dispersé que les contrats ont été signés, d'entreprises à entreprises ... jusqu'à ce que l'expérience pousse à rectifier le tir. Une étude officielle publiée à Belgrade en 1979 fait le point des problêmes rencontrés et de la nouvelle législation établie en 1978.
Laissons parler le commentateur yougoslave (8) : « Les idées qui sous-tenndaient les propositions d'un économique mondial" étaient certainement les plus louables dans l'esprit du législateur (...), mais leur réalisation fut laissée aux parties concernées (les entreprises). Dans cette situation, les exploitèrent très adroitement la préparation insuffisante des représentants yougoslaves face à des négociations complexes. (...) »
Le but de la nouvelle loi est « d'interdire explicitement un certain nombre de clauses typiquement injustes ». Il précise que, sur 100 contrats étudiés, 98 justes ». Les mesures prises par la nouvelle loi parlent d'elles-mêmes pour souligner quels étaient les problèmes rencontrés :
Mesures de protection de l'autogestion : si un contrat lui est contradictoire, il pourra être considéré comme nul et non avenu, et même avec effet rétroactif.
Mesures de protection de l'économie yougoslave dans son ensemole :
— mise en place de « communautés d'intérêt autogestionnaires pour les relations économiques avec l'étranger » au niveau des Républiques et des provinces (appartenance obligatoire de toute organisation établissant des liens avec l'étranger; délégués des organisations de travail, des syndicats, des chambres commerciales, des Républiques ou des provinces, etc.). Une coordination est établie à l'échelle de toute la Yougoslavie.
- liste des clauses désormais interdites par la loi : un contrat de coproduction ne doit pas être contradictoire avec les plans sociaux de la Yougoslavie, des Républiques et des provinces, ni être en désaccord avec les projets relatifs à la balance des paiements et du commerce extérieur: les contrats doivent assurer le transfert d'une technologie moderne et efficace et permettre au partenaire yougoslave d'être informé de toute amélioration survenue pendant la durée du contrat ; les contrats ne doivent pas amoindrir le développement technologique de la partie autochtone mais la stimuler; sont interdites à cet égard les clauses qui empêcheraient d'acquérir des produits similaires auprès d'un tiers (entre autres, un tiers .. yougoslave); qui empêcheraient d'utiliser la technologie acquise, apres l'expiration du contrat; qui empêcheraient le transfert de cette technologie à une autre partie (yougoslave, par exemple ...); qui restreindraient autochtones de décider de l'achat ou de de matières premières, intermédiaires et d'équipement.
« Il s'agit d'éliminer tout danger qui puisse émerger si la partie autochtone dépend de la partie étrangère pour la fourniture des biens»...
Le commentateur considère que ce qui était en cours relevait d'une véritable « colonisation » de l'économie yougoslave, accentuant encore son extrême compartimentation, et donc l'irrationalité des choix et des gaspillages qui s'ensuivent, réalisés dans de telles conditions. L'expérience est intéressante parce qu'elle monnopole du commerce extérieur sur un aségalement qu'il n'y a là rien d'irréversible. La reconstitution d'une cohérence d'ensemble de la politique économique yougoslave est loin d'être acquise. Mais il est certain que, pour autant qu'elles fonctionnent en concordance avec les plans sociaux (indicatifs), les « communautés d'intérêts » mises en place pour le commerce extérieur peuvent assurer la même fonction, sous d'autres formes, qu'un monopole d'Etat. Mais les échanges de technologie ne sont qu'un des aspects des échanges internationaux. Le déficit commercial s'est constamment détérioré au cours des années 1970. Le problème n'est pas seulement celui d'un endettement extérieur considérable, il est aussi celui d'une structure de production, choix d'investissements et d'échange qui n'ont pas de cohérence globale : c'est le « chacun-pour-soi » des entreprises, des communes et des Républiques, puisque le revenu dépend des résultats sur le marché ... en particulier sur le marché interexerce done ses pressions, sans donner sa propre cohérence. En effet, il n'y a toujours pas de mécanismes de faillites liées aux résultats de la concurrence (les « experts » s'en plaignent, pas nous). Les fonds au niveau de de la commune, de la localité, des Républiques, etc., sont toujours là pour soutenir les entreprises qui travaillent à perte. En même temps, toute l'expérience depuis l'application de la réforme de 1965, a été celle d'interventions multiples des autorités à tous les niveaux pour « rectifier » au coup par coup les effets nocifs de leur propre politique. Les prix et les échanges devaient être « libérés ». Ils ont été en fait, souvent et de façon peu efficace, contrôlés à des degrés divers. On devait aussi tendre vers une convertibilité du dinar.
UN DINAR CONVERTIBLE...? Une des clauses de l'adhésion au FMI est « normalement » la convertibilité de la monnaie, c'est-à-dire que les mécanismes du marché doivent permettre une libre confrontation des productivités des diverses économies, et régler ainsi le taux de change des monnaies, « sans intervention administrative ». On est évidemment loin de cette « pureté », même pour les économies capitalistes en proie au désordre monétaire. Mais les monnaies jouent un rôle qualitativement différent dans les pays à économies planifiées, et sont aux antipodes de la convertibilité. Le FMI a accepté leur adhésion, quand elle etait demandée, comme ce fut le cas, récemment, pour la Hongrie (9). Mais,
Nikola Balog et Tibor Varady, Joint ventures and long-term economic cooperation with foreign firms, Belgrade, 1979, notamment la deuxiême partie sur les transferts de technologie, p. 69 et s.
9. Cf. RFE sur la Hongrie, du 2 avril 1981 et du 14 juillet 1982. Notons que le FMI reste dénoncé au sein du COMECON comme un « instrument de l'impérialisme ». La demande d'adhésion de la Hongrie s'est faite dans la période ou la Pologne formulait la meme demande, et alors que les crédits soviétiques sont devenus insuffisants pour assurer les arrières de sa dette. La Roumanie est membre depuis décembre 1972, et s'en est trouvée suspendue pendant six mois l'an passé, suite a des désaccords sur les mesures d'austérité à prendre. Le Vietnam a pris le siége du Sud-Vietnam en 1976. La Chine a pris le siège antérieurement occupé par Taiwan en avril 1980.
apparemment, parmi les membres du Roumanie et la Hongrie, et pendant vingt ans la Yougoslavie, ne se sont pratiquement engagés sur la voie d'une convertibilité de leur monnaie. Même les promesses de la Hongrie à ce sujet, si on les étudie dans leur substance, ne suppriment pas en fait le monopole d'Etat du commerce extérieur. Il n'y a guère qu'en Yougoslavie que le monopole d'Etat dans les échanges internationaux et de détention des devises ait été démantelé. On a déjà vu que certains aspects des échanges sont à nouveau sous contrôle. De même, il n'y a pas automaticité entre le fait de tolérer une décentralisation des décisions d'échanges, et le fait de laisser aux entreprises les devises qu'elles retirent de leur propre commerce : une des raisons du conflit avec les Croates en 1971 était précisément que, jusqu'alors, l'essentiel des ressources en devises restait centralisé dans la Banque nationale en buées selon des choix globaux. La revendication des Croates (qui recueillent pas mal de devises du tourisme de la côte Dalmate), était de pouvoir conserver « le fruit de leur travail ». Après avoir durement réprimé les « excès nationalistes », les autorités yougoslaves ont octroyé d'en haut tout ce qui avait été demandé.
Les années 1970 ont en effet été marquées par une extrême décentralisation, malgré la volonté de freiner certains
Des mesures ont donc été beaucoup débattues et partiellement prises pour empêcher que ne se réalisent des « extraprofits » ou rentes de situation provenant d'une bonne position sur le marché et non pas des résultats du travail : on a également renforcé le poids des syndicats et de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY) à tous les échelons économiques ; on a enfin démantelé les fonds bancaires anonymes qui s'étaient accumulés, et on a restructuré banques et entreprises pour y atténuer le poids des technocrates.
Mais on a, en même temps, décentralisé les institutions de l'Etat (sauf l'armée) en renforçant les pouvoirs économiques des Républiques et des provinces, et l'extrême la gestion fonds sociaux : en particulier dans le domaine des échanges extérieurs. Les entreprises et les particuliers ont done eu le droit d'avoir des comptes en devises et d'y conserver leurs ressources sans contrôle de leur origine. Ceux qui, en Croatie et • en Slovénie, étaient en bonne position pour exporter ont done eu beaucoup de devises. Mais les entreprises agricoles de l'intérieur de la Serbie, par exemple, qui fournissaient la viande et le pain aux hôtels de la côte Dalmate, n'en avaient pas ... Moralité : ils ont exporté du blé, alors que d'autres régions de la Yougslavie en avaient besoin ...
La compétitivité de l'économie yougoslave, inférieure à celle des « partenaires occidentaux », s'est notamment traduite par l'accroissement de sa dette exmonnaie. Les particuliers comme les entreprises ont commencé à effectuer leurs
AUTRICHE
Magre CROATIE -BOSNIE HERZECOVINE MER - Limite des Républiques • Limite des territoires autonomes 3 Serbes BE Monténégrins Croates Il Hongrois 24 Bosniaques & Turcs ADRIATIQUE 11 Slovènes 1 Slovaques R Albanais XX Bulgares
**: Macédoniens Roumains 0 transactions, même internes, fortes et à les stocker chez eux au lieu de les déposer dans les banques, de peur de ne pouvoir les récupérer. Un trafic ef fréné s'est instauré. Les bureaux de change officiels, au lieu de remettre les devises aux banques, les écoulent « au noir ». On évalue, pour la seule Dalmatie, à 200 000 dollars par jour les devises ainsi soustraites au contrôle de l'Etat (11). Conclusion : le marché intérieur des devises est au bord du gouffre et le dinar de moins moins convertible, faute de devises dans les banques.
Les mesures de contrôle ont commencé à tomber. Déjà en mai 1982, une loi « provisoire » obligeait à une recentralisation partielle des devises au détriment des Républiques les plus riches - Slovénie et Croatie —, pour aider les autres à payer leur dette extérieure. Loi de compromis, elle ne centralise que les devises provenant du tourisme et des services, dans l'attente de nouvelles mesures pour limiter l'exportation de devises par
La décentralition a été poussée si loin, au nom même de l'autogestion, qu'une politique en sens inverse se heurtera à des intérêts très consolidés. Les devises fortes de l'« ordre économique mon-
10. Pour contrer les effets nocifs de la rémondiale sur le commerce extérieur yougoslave, et pour contrebalancer un peu le déficit à l'égard de la zone OCDE, la Yougoslavie a intensifié son commerce avec les pays du COMECON et des pays producteurs de pétrole. En 1981, les ventes à l'URSS ont progressé de près de 50 % et celles à destination de certains pays du Moyen-Orient et d'Afrique producteurs de pétrole, de près de 90 %.
12. Le Monde, 19 octobre 1982.
HONGRIE
ROUMANIE BELGRADE SER B:LE: NICh
MONTENEGRO richtina
Titograd
MACÉDOIN!
150km
GRÈCE dial » en sont devenues un des enjeux. Leur possession, selon la logique du marché, n'a pu qu'accentuer la désintégration de l'économie yougoslave, le développement de la corruption, et les antagonismes d'intérêt entre Républiques (et nationalités) riches et pauvres ...
LA CRISE QUI VIENT ... L'OCDE a complimenté les autorités yougoslaves pour les premiers résultats des mesures d'austérité introduites en 1979 afin de réduire la dette extérieure et de résorber une inflation galopante (13) : la croissance réelle du produit social qui était de 7 % en 1979 est tombée à 1,25 % en 1981. La réduction de la demande intérieure et les dévaluations successives du dinar, ainsi que les restrictions aux importations, ont réduit le déficit extérieur courant à 750 millions de dollars en 1981 (contre 2,25 milliards en 1980). Mais le taux d'inflation, qui a atteint des sommets de l'ordre de 50 % début 1981 a encore été de 40 %, rapportés à une moyenne annuelle, pour l'année 1982. Le chômage touche 800 000 personnes (14) et les salaires réels ont baissé en 1980 et 1981, ainsi que la consommation des
13. Cf. Etudes économiques. Yougoslavie 1981-1982, OCDE, Paris, juillet 1982.
14. Les mises en faillite restent rares et le chômage économique pour rentabilisation est contraire aux législations en vigueur. Par contre sont inscrits au chômage les demandeurs d'un premier emploi (plus de la moitié des chômeurs sont des jeunes) et ceux qui ne sont pas satisfaits de leur emploi actuel (paysans pauvres, beaucoup de femmes, mais aussi des travailleurs dont l'emploi ne correspond pas à la qualification). Il y a en outre plus d'un million de travailleurs yougoslaves à l'étranger.
pour la première fois depuis plus de dix ans.
Mais en 1982, les salaires ont à nouveau augmenté à un rythme supérieur à l'inflation. Les experts de l'OCDE s'en plaignent et préconisent un « contrôle plus drastique ». On parle de gel des salaires. Pour l'instant, les syndicats s'y sont explicitement évidemment contraire à tout droit autogestionnaire.
Certaines divergences au sein de la LCY sont publiques et croissantes. Un délégué (15) avait proposé en vain, au dernier Congrès du parti, qu'elle soit totalement réorganisée sur la base des entreprises, pour reconstituer une unité de classe contre les actuelles tendances centrifuges accentuant les différences nationales. Les dirigeants de la LCY le taxent aujourd'hui de « stalinien » et « centraliste », et il a abandonner ses responsabilités. L'orientation « libérale » des principaux dirigeants actuels - entre autre de Mme Planinc, nouveau chef du gouvernement - est opposée en principe à tout retour vers une centralisation étatique. Mais lors du dernier Comité central (publie) de la Ligue des communistes, en septembre 1982, il a été dit que des mesures seraient prises contre tous ceux qui s'enrichiraient sans travailler. Dans sa conclusion, Ribicic, président du présidu Comité central a également affirmé qu'il fallait savoir prendre « des mesures administratives pour défendre l'autogestion et la révolution (16) »•
Chaque nationalité se dit « exploitée ». Les riches parce qu'elles ne conservent pas toutes leurs ressources. Les pauvres parce qu'elles sont de plus en plus pauvres et que de réels transferts de valeurs continuent à favoriser les entreprises et les Républiques qui disposent, pour des raisons historiques et géographiques, d'avantages naturels ou technologiques. Les tensions très graves survenues au Kosovo ne sont pas résorbées (17).
En même temps, la société yougoslave n'est pas sans capacité de résistance à son éclatement. Il y a également, dans toute la dernière période, par exemple, le fait que l'éventail des salaires se soit réduit, au profit des travailleurs productifs et au détriment des secteurs des banques et de l'administration. Ou encore, le fait qu'un nombre croissant de citoyens (plus de 260 000 personnes, soit 5,4 % de la population totale) ont voulu s'enregistrer comme « Yougoslaves » dans le dernier recensement (c'est la seule nationalité qui ne soit pas reconnue officiellement) .-.
quelles des « troubles polonais » pou
INTERCONTINENTAL PRESS raient surgir aujourd'hui en Yougoslavie, elles jouent incontestablement dans des directions contradictoires.
DIFFÉRENCES AVEC LA POLOGNE
Les différences « négatives » avec la Pologne sont réelles. Citons pele-mêle :
- l'absence de cible unifiée ; le marché, les nombreux rouages intermédiaires de l'autogestion, font que les grèves sont à la fois bien plus nombreuses en Yougoslavie que dans les pays de l'Est, mais que leur dynamique est bien moins politique, moins subversive ;
- l'extrême différenciation nationale et sociale qui divise les intérêts : jusqu'à quel point cela affecte-t-il la solidarité de classe des travailleurs ? Le racisme anti-albanais existe, par exemple. Il a certainement pesé dans l'absence de solidarité envers les manifestations des travailleurs du Kosovo ;
- l'accumulation d'expériences peut jouer dans le sens d'une désillusion profonde. L'attrait de I'« Occident » et l'idée que l'autogestion est incapable de résoudre la crise, a fait son chemin au moins dans certaines couches sociales, les plus élitistes, et celles qui tirent leurs privilèges de l'extension des lois du marché.
Les différences « positives » sont tout aussi réelles :
- l'accumulation d'expériences est aussi riche de leçons et elle pèse sans aucun doute également dans le sens d'un attachement profond à l'autogestion. Les courants existent, qui refusent à la fois le diktat du marché et celui d'un Etat bureaucratique au profit d'un système d'ausont exprimés dans les milieux intellectuels, y compris membres de la LCY (18) :
- le socialisme, le marxisme ne sont pas des mots autant dévalorisés qu'en Pologne, non plus que l'internationalisme bien que la « normalisation » introduite après 1971 ait certainement produit ses effets désastreux, similaires à ceux que l'on connaît dans les pays de l'Est. Les intellectuels les plus brillants en Yougoslavie sont marxistes et connaissent tout ce que le marxisme vivant a pu produire « à Occident (19) ». Les manifestations étucontre la guerre au Vietnam, contre l'assassinat de Salvador Allende au Chili, contre les massacres des Palestiniens et contre la normalisation en Pologne (20), font chaud au cœur, quand on les compare à l'absence de préoccupation internationaliste en Pologne.
Les origines révolutionnaires du nouveau régime et la rupture avec Staline
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sont évidemment une « différence positive » qui pèse dans les consciences. Elles marqueront encore les capacités de profonde mobilisation populaire contre tout
Plus encore qu'en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie, l'appareil d'Etat et du parti sera profondément ébranlé et divisé face à une crise. C'est à son épreuve seulement qu'il sera possible d'apprécier la transformation subie par ce parti à l'épreuve du temps, du carriérisme et des différenciations sociales qui le pénètrent. Il ne fait aucun doute que toute une partie de ses membres - à côté des cyniques et autres bureaucrates —, entre autres parmi les vieux cadres de la révolution, sont toujours profondément attachés aux idéaux du socialisme. Plusieurs d'entre eux (comme Vukmanovic-Tempo) se sonc ouvertement prononcés pour une démocratisation de la vie politique donnant sa substance à l'autogestion : comment trancher face à des choix complexes d'orientation qui s'amoncellent en paperasse souvent illisible pour chaque autogestionnaire-travailleur? Comment, en l'absence de visions globales et alternatives clairement présentées, ne pas se retrancher sur des égoïsmes étroits, sur le « chacun pour soi et tout de suite » qui conduit évidemment à des choix économiques désastreux ? Si l'horizon des travailleurs ne s'élargit pas de façon décisive grâce à un pluralisme d'options possibles défendues par des tendances et partis au sein de l'autogestion, celle-ci ne peut que se vider de sa substance, quels que soient les droits acquis. Le grand piége est de remplacer la démocratie ouvrière par le libéralisme économique, contradictoire avec des idéaux égalitaires, avec le plein emploi pour tous, avec une détermination consciente des grandes options d'avenir. Bien des forces, internationales et intérieures poussent dans ce sens aujourd'hui. La Yougoslavie est à la veille de très graves tensions.
Catherine VERLA Paris, octobre 1982. 15. Cf. RFE, 28 septembre 1982 : il s'agit de Rade Koncar, fils d'un partisan du même nom qui fut tué par les fascistes italiens en 1942. Il était mandaté pour intervenir en ce sens par le comité communal du Parti à Belgrade.
16. Cf. RFE, 12 octobre 1982. 17. Cf. Catherine Verla, « Après les émeutes du Kosovo », Inprecor numéro 104, du 22 juin 1982.
18. C'est vrai parmi les philosophes de la revue Praxis qui a organisé pendant de longues années des séminaires de critique marxiste internationaux à Korçula. C'est également le cas d'économistes de la LCY comme Kosta Mihailovic. qui a récemment publié une étude très critique de la réforme économique, qui a été très discutée dans les revues yougoslaves.
19. Ernest Mandel, notamment, a pu y faire des conférences et est traduit dans des éditions légales en Yougslavie. On trouve également Trotsky en librairie ... Mais on a réprimé tous ceux qui ont tenté de s'organiser de façon indépendante de la LCY.
20. Catherine Verla, « La lutte de Solidarité, une "affaire intérieure" yougoslave », Inprecor numéro 135, 25 octobre 1982.