ouge de migeantes clande ans e soit a de en
gnages de dirigeants clandestins de Solidarité, recueillis en Pologne par notre camarade Claude Sevrac, dans deux régions très différentes du pays, à Swidnik dans le sud-est du pays et en Silésie. Les témoignages - recueillis à mi-octobre -permettent de mieux comprendre la réalité de la résistance
LA DISSOLUTION DE SOLIDARITÉ
A mon avis, la situation aujourd'hui est encore plus explosive qu'après le dimanche 13 décembre 1981. D'abord parce que la peur - qui était un phénomène de masse durant les premiers mois de l'état de guerre — a, sinon disparu, du moins décru. Les gens se sont habitués, ils ont vu des internés qui sont rentrés, ils ont vu que les licenciés - en tout cas quand il s'agit d'ouvriers qualifiés — retrouvent du travail. Ici, à Swidnik, il y a eu plus de 3 000 licenciés en tout dans la fabrique d'avions, mais la plupart ont retrouvé du travail, car la production ne marchait pas sans eux : il est fréquent de voir le commissaire militaire licencier un gars un jour, et le directeur de l'entreprise le réembaucher le lendemain.
Un autre aspect, c'est le caractère fou de la répression : pour avoir ramassé un tract dans la rue, on risque sept ans de prison ; pour diriger une organisation politique clandestine, le prix est le même, il n'y a aucune échelle. Alors, les gens finissent par s'habituer à la répression, comme la solidarité entre les réprimés est toujours forte, qu'ils savent qu'ils peuvent compter sur le soutien du syndicat, continuent à prendre des risques.
La délégalisation de tous les syndicats, le vendredi 8 octobre, a soudé les gens. Même ceux des syndicats de branches ou des syndicats autonomes — pour peu qu'il ne s'agisse pas d'arrivistes, mais de militants qui y croyaient - ont eu des réactions très violentes. Un ouvrier m'a même dit : « Je ne serais pas étonné si demain ils célébraient une messe au Comité central, car ils n'ont plus aucun principe. » Aucune équipe dirigeante n'a été aussi haie que celle du général Jaruzelski. Cette haine, cette conviction profonde que c'est insupportable, voilà la base de la combativité actuelle.
Un autre élément de la situation, c'est la démoralisation des forces de répression. On sait que l'armée est considérée comme n'étant pas sûre : si Solidarité faisait sérieusement un travail en son sein, cela pourrait porter des fruits, et vite. Mais ce qui est nouveau, c'est la démoralisation des ZOMO. Cela fait trop longtemps qu'ils sont loin de chez eux. On a appris qu'il y a souvent des bagarres entre eux, qu'ils se tirent dessus parfois quand ils sont saouls. Ils sont corrompus et se livrent à des tas de trafics, de carburant en particulier. C'est important, car il à la mi-novembre. ne s'agit plus d'une phalange obéissante et prête à tout; il se pourrait bien qu'un jour le désordre dans leurs rangs apparais-
Le boycottage des nouveaux syndicats est très massifs, car même si le projet du pouvoir est d'en faire avant tout une officine d'aide sociale, capable de distribuer un tas de petits privilèges pour atti- déconsidère le syndicat. rer des gens, ce projet est utopique : du fait de la situation économique, il n'y a pas de carottes à distribuer.
LA SITUATION DE SOLIDARITE
Ce qui fonctionne bien dans notre région, et au-delà dans toute la région de Lublin, c'est l'aide aux réprimés et la formation syndicale. Le second aspect est important : cela permet, en donnant des tâches à la jeunesse universitaire en particulier, d'éviter la coupure entre cette jeunesse et le reste du syndicat, comme c'est arrivé dans certaines autres région. Mais cela ne veut pas dire pour autant que tout va pour le mieux. Il y a d'immenses difficultés de coordination entre les entreprises : les gens se méfient les uns des autres. S'ils ne se connaissent pas, ils évitent de chercher des contacts par crainte de se faire repérer. De plus, la police politique (SB) essaie parfois, comme à Przemysl, de faire elle-même la coordination, et cela ne peut que renforcer la méfiance des gens par la suite.
Mais le principal problème, c'est la désorientation politique de la majorité des directions : l'illusion de Jacek Kuron, selon lequel on peut stabiliser un compromis historique avec la bureaucratie, est encore présente chez de très nombreux cadres syndicaux. Cela entraîne des actions qui ont plus pour rôle de montrer au pouvoir qu'on existe que de faire évoluer le rapport des forces en notre faveur. Or, ce que veulent les travailleurs, ce sont des actions qui conduisent à des résultats, même limités : de moins en moins de gens - surtout parmi les plus politisés - sont prêts à prendre des risques pour ce qui apparaît comme une lutte symbolique. Et combien de temps pourra-t-on avancer les mêmes revendications sans donner des perspectives concrètes de lutte pour les arracher ?
Sans cela, les directions syndicales vont apparaître de plus en plus coupées de leur base, Isolees, surtout si des erreurs tactiques se grettent sur cette absence de stratégie. Par exemple, le mot d'ordre de boycott de la presse officielle avait été
DOCUMENT ouvrière en Pologne. Ils éclairent aussi de ce fait la situation qui prévaut après l'échec de la grève générale appelée par la Commission provisoire de coordination (TKK) de Solidarité pour le mercredi 10 novembre et la libération de Lech Walesa lancé en plein Mundial de football (juillet 1982) : c'est une attitude d'intellecd'experts. Le travailleur, hésiter, faire les cent pas devant le kiosque, mais il finira par acheter ce journal qui, pour une fois, contient quelque chose qui l'intéresse ... Et la direction qui a pris une telle décision se déconsidère et
Je suis très sceptique sur l'idée de la grève générale telle qu'elle est lancée aujourd'hui. Les travailleurs le disent clairement : une grève générale qui consisterait à s'enfermer dans les usines et à les occuper, cela ne changera rien. Car c'est la police qui déterminera dans ce cas la durée de la grève : les grèves s'arrêteront quand l'usine aura été prise d'assaut. Les effets des grèves précédentes — et au printemps il y avait des appels à la grève presque chaque semaine - pésent également sur la conscience des travailleurs. Car ces grèves n'ont rien donné. En revanche, des milliers de travailleurs ont été licenciés et des centaines ont été emprisonnés. J'ai donc peur que les gens ne suivent pas la consigne de grève du mercredi 10 novembre, non par manque de combativité ou parce qu'ils seraient dépolitisés mais, au contraire, parce qu'ils pensent de façon politique et qu'ils voient que cette grève ne s'inscrit pas dans une perspective d'ensemble, qu'il s'agit une fois encore d'une action symbolique.
Les gens sont prêts à s'engager dans une lutte dure, mais à condition que la direction nationale de Solidarité présente une stratégie ouvrière d'ensemble. Ils sont même prêts à la grève générale, mais pour autant que cette grève débouche sur la question du pouvoir. Sans cela, ils pensent que c'est un jeu et les travailleurs ne sont pas des jouets.
S'il y a un programme d'ensemble, qui pose clairement la question du pouvoir des travailleurs, alors les gens seront prêts à de grands sacrifices, ils seront même prêts — comme cela a commencé à se faire dans une région — à aller s'engager dans l'armée pour y faire du travail. Mais personne n'acceptera des sacrifices sans perspectives. C'est donc là, aujourd'hui, la principale faiblesse de Solidarité : le manque de stratégie et d'une direction qui sait où elle veut aller et qui y va sans hésiter à chaque moment.
Propos recueillis par Claude SEVRAC Swidnik, octobre 1982.
Il faut enfin noter quelques phéno- grève générale. Mais il faut ajouter immé-
SUR LES MANIFESTATIONS
Je suis opposé aux manifestations de rue. D'une part, parce que c'est le terrain le plus favorable au pouvoir, qui peut les utiliser dans sa propagande en provoquant des troubles, puis en les utilisant pour salir notre mouvement. D'autre part, parce que le prix à payer pour ces manifestations est très élevé, sans rapport avec les résultats qu'on peut espérer. Même quand les autorités « tolèrent » de tels rassemblements, comme ce fut le cas le vendredi 3 septembre à Jastrzebie, où la police n'a rassemblés, tous sont filmés, puis convoqués quelques jours après et on leur inflige de très lourdes amendes: 18000 à 20 000 zlotys (plus du double du salaire moyen officiel ...) Les sommes à verser pour ces amendes finissent par absorber une bonne partie des finances du syndicat ce qui,
Trend notre activité beaucoup plus difficile.
Cela dit, les manifestations du mardi 31 août dernier n'ont pas eu que des aspects négatifs : le fait de montrer concrè. tement qu'il y a des dizaines de milliers de gens prêts à tout a été positif.
LA RÉPRESSION
Tout le monde connaît les arrestations massives, les internements, les procès ... Je voudrais attirer l'attention sur un autre aspect de la répression, moins connu. D'abord sur le fait que les contremaîtres ont tous les droits dans l'entreprise. De ce point de vue, c'est dans les mines de Silésie que la situation est la pire. Les contremaîtres y gagnent 50 000 à 60 000 zlotys par mois (salaire moyen officiel : 8 000 à 9 000 zlotys) et sont prêts à n'importe quoi pour ne pas perdre une situation aussi avantageuse. Or, c'est d'eux que dépend le salaire du mineur: suivant le poste qui lui est attribué, il gagnera 6 000 ou 30 000 zlotys. Et, avec 6 000 zlotys, on ne peut nourrir une famille en Silésie, où les prix sont plus élevés que dans les autres régions. Le second aspect, ce sont les licenciements. En juillet par exemple, six mineurs ont été licenciés d'une des mines pour une broutille : ils s'étaient adressés au commissaire militaire pour obtenir une autorisation de collecter de l'argent pour leurs camarades actuellement au chômage. Le commissaire a accepté et, trois jours plus tard, ils étaient licenciés à leur tour ...
LA SITUATION DE LA CLASSE
OUVRIERE ET DE SOLIDARITÉ
Il faut le dire clairement : la classe ouvrière est aujourd'hui divisée. D'une part, parce que le pouvoir fait tout pour la diviser, suivant le vieil adage « Diviser pour régner ». Par exemple, il est évident que le décret numéro 199 — contre lequel Solidarité avait lutté avant le dimanche 13 décembre - qui fixe des salaires beaucoup plus élevés pour les mineurs, travailleurs considèrent les neurs comme des privilégiés, comme des gens peu sûrs ...
D'autre part, il y a division du point de vue des perspectives. On pourrait dire qu'il existe trois courants. Le premier, raprononce pour la lutte dans les rues, pour la prise du pouvoir tout de suite. Mais c'est irréaliste et ce genre d'aventurisme est dangereux. Le deuxième courant considère qu'il faut préparer les conditions d'une grève générale. Mais cela exige d'abord l'unité de tous les travailleurs et le renforcement de l'organisation et de la coordination. Une telle grève, autodéfense des entreprises, qui pourrait se transformer en une grève active si nous en sommes capables, mettrait le pouvoir en demeure, soit de céder la place, soit d'accepter un compromis. Et ce compromis sera d'autant plus favorable aux travailleurs qu'ils seront plus forts et mieux organisés : c'est notre force qui déterminera la nature du compromis. Quant au troisième courant, ce sont ceux qui ont perdu tout espoir et qui sont apathiques. Les deux premiers courants se retrouvent bien sûr dans la résistance, le troisième bien moins, évidemment. mènes négatifs au sein de la résistance. Tout d'abord, les différents groupes ont tendance à se replier sur eux-mêmes, par peur du « flicage », ce qui rend difficile toute coordination et représente un handicap pour la circulation de la presse syndicale. La peur fait également que si beaucoup de gens sont prêts à prendre part à des initiatives au coup par coup, le nombre de ceux qui agissent quotidiennement dans les structures clandestines est en revanche beaucoup plus faible. Enfin, il faut noter que les initiatives appelées par les directions clandestines ne correspondent pas toujours à ce que les travailleurs sont prêts à faire. Par exemple, la grève de 15 minutes en mai a été un échec: en Silésie, ceux qui étaient prêts à prendre de gros risques pour un geste symbolique n'étaient pas nombreux.
Il faut donc dire clairement que nous devons nous orienter en fonction d'une lutte de longue durée car, pour faire une grève générale, il faut dépasser les divisions actuelles et également avoir un programme clair et concret, qui nous manque aujourd'hui. DE CENTRALISATION DU SYNDICAT
La coordination des activités syndicales, c'est quelque chose d'essentiel. Il faut le dire, aujourd'hui nous n'en sommes encore qu'au début ; les conditions de clandestinité sont un frein évident et objectif en ce sens, mais je pense qu'avec le temps nous arriverons à une situation où, d'une manière ou d'une autre, chaque action sera décidée collectivement.
Sans jeter la pierre à la Commission provisoire de coordination (TKK) de Solidarité, car ces camarades travaillent dans des conditions très difficiles, il faut quand même noter que certaines de leurs décisions témoignent de leur isolement, de leur manque de contacts directs avec les entreprises. Par exemple, leurs appels à des manifestations au moment où la société dans son ensemble n'accepte pas les manifestations de rue. Ou des appels à des grèves qui ne sont pas toujours suivis, ce qui porte atteinte à la crédibilité du syndicat dans son ensemble.
C'est pour empêcher cela qu'a été créée la Commission interrégionale de défense de Solidarité (MKO), qui regroupe des travailleurs des grandes entreprises. Il ne s'agit pas là d'une structure concurrente. Au contraire, ces travailleurs veulent aider la TKK, grâce à leur insertion dans les usines. Actuellement, le MKO recouvre 13 régions, la plupart de ses membres sont des ouvriers et tous ont eu, à des niveaux divers, des responsabilités dans le mouvement avant la guerre.
Il existe enfin une autre structure nationale, créée sur le littoral de la Baltique, (II KK). Elle regrouperait une cinquantaine d'entreprises.
LES PERSPECTIVES
Je l'ai dit, nous devons préparer la diatement que ce n'est pas une perspective immédiate : aujourd'hui, la grève générale est irréaliste. Il nous faut d'abord créer une forte structure nationale, renforcer les liens entre les multiples groupes clandestins d'entreprises, afin que l'information et le débat puissent circuler large-
Il nous faut ensuite dépasser les divisions actuelles en présentant un programme et des buts précis qui puissent mobiliser tous les travailleurs, quelles que soient leurs croyances religieuses ou leurs options idéologiques. Rien ne sera possible si les travailleurs ne constituent pas un mouvement de masse organisé.
Quant aux buts, il faut montrer le lien entre la lutte actuelle pour des objectifs souvent limités et notre but général qui est le pouvoir des travailleurs.
Propos recueillis par Claude SEVRAC Silésie, octobre 1982.