La bataille syndicale à l'Italsider
Entretien avec Ciccio Maresca, membre du conseil d'usine de l'Italsider et de la direction de la LCR
Ciccio Maresca lors de l'assemblée syndicale de Tarente, où il défendit la motion sur la défense de
«INPRECOR » : - Quelle est l'importance de l'Italsider comme entreprise sidérurgique ?
Ciccio MARESCA: - L'Italsider est un groupe à participation d'Etat qui concentre ses activités dans la sidérurgie. C'est une des plus grandes entreprises industrielles publiques du pays. Elle regroupe environ 45 000 travailleurs répartis entre plusieurs usines situées à Tarente, Gênes, Bagnoli, Piombino, etc.
A Tarente, l'entreprise regroupe 21 000 ouvriers si l'on compte les travailleurs des entreprises sous-traitantes direcl'échelle mobile, signée par 4 000 travailleurs de l'Italsider. (DR) tement liées à la production sidérurgique. De plus, les chantiers navals et l'arsenal militaire dépendent aussi d'Italsider. L'implantation de cette entreprise à Tarente après la Deuxième Guerre mondiale a donc complètement modifié le panorama social de cette région du Sud de l'Italie. Tarente vivait auparavant essentiellement d'activités agricoles et de la pêche, l'implantation d'Italsider en a fait une ville ouvrière, un des pôles industriels du pays.
Par rapport à d'autres villes ouvrières du Nord, la classe ouvrière est néanmoins relativement jeune. C'est une classe ouvrière qui a seulement deux décennies de traditions. Durant les premières années de l'implantation de la sidérurgie dans cette région, la surexploitation des travailleurs était extrêmement dure, spécialement dans les usines sous-traitantes.
Les premières luttes se sont donc développées dans ces secteurs autour de batailles sur les conditions de travail. Parmi les batailles les plus significatives qui aient jalonné l'histoire ouvrière de l'Italsider figure la lutte pour l'unification du statut salarial visant à mettre fin aux différences de salaires entre les usines de différentes régions dans la même branche. Les travailleurs ont réussi à obtenir une unification pour tout le pays à l'intérieur d'une même catégorie. Cette bataille a contribué à élever le niveau de conscience des travailleurs, notamment en leur faisant comprendre de façon plus claire toute une série de problèmes se posant à l'échelle nationale.
Il faut néanmoins souligner qu'à la différence des principales entreprises du Nord de l'Italie, le conseil d'usine d'Italsider n'est pas le produit d'une mobilisation à la base dans les années 1969-1970. Il a en effet été mis en place par les directions syndicales elles-mêmes, qui ont voulu en faire une structure de représentation syndicale des travailleurs dans l'entreprise. Dès lors, la bataille menée par les travailleurs sur cette question va se concentrer sur le mode d'élection des délégués au conseil d'usine ; les travailleurs ré. clament notamment que les élections de délégués ne se fassent pas sur des listes préétablies, mais sur des listes blanches, afin que se traduise une réelle représentation ouvrière dans la composition du conseil d'usine. Le conseil d'usine représente donc l'un des organismes les plus représentatifs que les travailleurs se soient donnés ces dernières années. D'ailleurs, la participation aux élections de délégués atteint rarement moins de 90 %.
- Comment avez-vous organisé les travailleurs qui n'étaient pas prêts à accepter la politique des directions syndicales, ni le chantage patronal concernant l'échelle mobile ?
- Dès le début de cet automne, des délégués d'Italsider, des membres conseil d'usine qui politiquement sont liés au PCI, au PSI, à la LCR ou sont indé pendants, se sont rencontrés pour discuter d'une initiative à prendre pour bloquer ces manœuvres des directions syndicales. Nous nous sommes mis d'accord sur le lancement d'une pétition adressée aux directions syndicales pour leur demander de refuser toute négociation avec la Confindustria qui aboutirait à diminuer l'efficacité de l'indexation des salaires sous une forme ou sous une autre. En tant que délégués du conseil d'usine d'Italsider, nous avons constitué un comité de défense de l'échelle mobile. Nous avons préparé ensemble un document dans lequel nous précisions : « L'accord de 1975 doit être défendu intégralement, il s'agit de ne cé der devant aucun chantage ... C'est l'unique voie pour s'opposer efficacement à l'attaque patronale et pour relancer l'initiative unitaire des travailleurs dans le syndicat. » Nous réclamions aussi la possibilité de présenter notre point de vue dans les assemblées ouvrières qui devaient discuter des propositions des directions syndicales avant l'ouverture des négociations avec l'organisation patronale. En quelques jours, nous avons obtenu la signature de 4 000 ouvriers.
- Pourquoi avez-vous créé ce comité ? Pourquoi n'avez-vous pas agi à travers le conseil d'usine de l'entreprise ?
- La très large majorité du conseil d'usine s'était alignée sur les positions syndicales, même si, pour certains délé gués, cet alignement n'était pas total. Si nous ne prenions pas alors une initiative, nous risquions d'être emprisonnés dans le conseil d'usine et de ne pas pouvoir préparer la riposte et laisser ainsi le champ libre aux manœuvres des confédérations syndicales. Grâce à ce comité, nous avons pu faire tout un travail d'explication du contenu réel des propositions des directions syndicales qui s'est révélé payant.
Nous avons expliqué que les propositions concernant l'indice de calcul des hausses de prix frappaient le pouvoir d'achat des travailleurs et affaiblissaient la force contractuelle du syndicat. Nous avons dit qu'il n'y avait aucune raison de faire une concession sur l'échelle mobile au nom d'une future amélioration du système fiscal, d'autant plus que celle-ci ne verrait jamais le jour, et que si l'on cédait sur l'échelle mobile, il ne serait guère possible d'imposer la volonté des travailleurs sur d'autres terrains. Nous avons systématiquement mis l'accent sur une défense in-
conditionnelle de l'accord sur l'échelle mobile de 1975.
- Combien de militants le comité pour la défense de l'échelle mobile réunissait-il ?
- Le comité réunissait une vingtaine de camarades, tous délégués du conseil d'usine qui, lui, comprend 240 délégués. Ces 20 camarades étaient les membres actifs du comité. Au sein des 240 délégués du conseil d'usine, parmi ceux qui n'ont pas rejoint notre comité, plus d'un se prononcera finalement en faveur de nos propositions.
- Comment le résultat de ce travail s'est-il traduit, dans l'entreprise, dans la mobilisation contre les atteintes à l'échelle mobile ?
-Il est tout d'abord apparu lors d'une assemblée ouvrière qui réunissait, dans un cinéma de Tarente, 500 militants dont les délégués du conseil d'usine et les cadres syndicaux. A peine les représentants syndicaux avaient-ils présenté leurs propositions qu'un grand nombre d'intervenants, dont toute une série de membres du PCI et de délégués du conseil d'usine non membres de notre comité, reprenaient certains des arguments et explications que nous avions avancés les semaines précédentes. Nous sommes alors montés à la tribune comme représentants du comité pour y déposer les 4 000 signatures collectées et demander de pouvoir expliquer nos propositions comme l'avaient fait les dirigeants syndicaux. La présidence nous a refusé une telle prise de parole à la tribune, malgré les protestations de la salle, et nous a renvoyés à la possibilité d'intervenir dans le débat depuis la salle.
Il est alors très clairement apparu, après nos interventions, et notamment après celles des camarades de la LCR, que si nous avions la possibilité de proposer un document alternatif aux propositions des directions syndicales, il aurait été adopté par la majorité de cette assemblée. Par crainte de cela, la présidence a alors annoncé qu'il n'y aurait pas de vote lors de cette assemblee, que les votes auraient lieu par atelier, qu'on devait voter en usine et pas ici. Cela a provoqué de sérieux remous et même un début de bagarre dans la salle. Une motion était alors proposée à la présidence pour qu'un vote ait lieu sur le principe de faire se prononcer l'assemblée sur les propositions syndicales. La présidence a refusé même de soumettre cette procédure au vote. Face à nouvelle manœuvre, environ la moitié des militants présents a quitté la salle. Cela révèle à la fois le profond rejet par les travailleurs des propositions syndicales concernant l'échelle mobile, mais aussi le manque d'une véritable tendance syndicale offrant une orientation alternative sur le plan syndical.
Après cette assemblée se sont tenues, début novembre, les assemblées d'atelier, qui devaient se prononcer sur la plate-forme syndicale. Les directions syndicales ont commencé les consultations par les petites entreprises de sous-traitance de la région, craignant qu'un « non » massif de l'Italsider n'entraîne l'ensemble des travailleurs de la région à en faire autant. La direction du PCI a d'ailleurs habilement manœuvré en proposant une série d'amendements au texte des confédérations, amendements qui ont été interprétés par les travailleurs comme s'opposant à la ligne générale de la plate-forme. Mais ce vote pour les amendements sera néanmoins comptabilisé comme un vote en faveur de la plate-forme syndicale.
C'est le 8 novembre que les votes par atelier ont commencé à avoir lieu à l'Italsider, d'abord dans des départements où le comité avait la plus grande implantation. Sur les 8 premières assemblées de département, 6 ont rejeté le document des directions syndicales, parmi lesquelles 4 ont approuvé le document alternatif. Dans deux assemblées, une manœuvre des dirigeants a empêché que le document du comité soit soumis au vote. Là où le comité était présent, les résultats furent extraordinaires. Par exemple, dans un atelier, sur 170 votants, 158 se sont prononcés contre la proposition des directions syndicales et 12 en faveur. Dans le même département, 149 travailleurs se sont déclarés en faveur de notre plate-forme alternative et 17 contre. Sur 160 votants d'un autre département, 151 seront contre la plate-forme syndicale et 7 pour. Là encore, 154 travailleurs se prononceront en faveur de notre document et seulement 4 contre. ER
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ER NELLA On peut multiplier les exemples de ce genre. Il apparaît évident que là où le comité a eu la possibilité d'organiser les travailleurs, d'expliquer ses propositions et de regrouper des forces, non seulement l'orientation des directions syndicales a été rejetée, mais encore nos propositions alternatives ont été adoptées. La direction syndicale s'étant d'ailleurs rendue compte de ce danger avait fait adopter un règlement, et ce pour la première fois lors de telles assemblées, dont les dispositions précisaient que «ne peuvent intervenir dans les assemblées de département que les travailleurs de ce département », ce qui avait pour objectif d'empêcher les délégués du conseil d'usine membres du comité d'intervenir dans ces assemblées pour expliquer leur point de vue et soumettre leur contre-proposition. Il était aussi interdit de présenter un document alternatif. Toutefois, malgré cette interdietion bureaucratique, et cela indique le rapport des forces en présence, nous avons pu le faire dans de très nombreuses assemblées de département et le soumettre au vote.
Le déroulement des assemblées indique que l'affirmation des directions syndicales suivant laquelle elles auraient eu l'appui d'une majorité de travailleurs est strictement frauduleuse. Il ne fait absolument aucun doute que les travailleurs ont refusé ce document et la capitulation face aux attaques contre l'échelle mobile qu'il représente. Et cela soit par un vote en faveur des amendements qu'ils ont interprété comme un refus de cette plateforme syndicale, soit par un vote « non », soit encore par le vote en faveur de la plaalternative présentée par le comité de défense de l'échelle mobile.
- Quelles sont les perspectives de votre comité ?
— Dans la situation actuelle, nous pensons qu'il faut continuer à maintenir ce comité, car la question de l'échelle mobile demeure à l'ordre du jour. Il est strictement faux sur le plan juridique de dire que sa dénonciation de la part des patrons
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Manifestation des métallurgistes d Venise. (DR) de la Confindustria liquide l'échelle mobile en tant que telle. Le problème reste à l'ordre du jour et va se combiner de plus en plus avec la bataille pour l'emploi. Nous pensons qu'il faut réunir sous cette forme les délégués du conseil d'usine prêts à engager une bataille contre les propositions des directions syndicales qui, fondamentalement, affaiblissent le syndicat et l'unité des travailleurs, et ne nous préparent pas à riposter aux prochaines offensives patronales.
Propos recueillis par André DURET Tarente, 15 novembre 1982.