"Les forces stratégiques américaines sont bien supérieures à celles des Soviétiques"
devant la commission des Affaires
'EST paradoxalement quelques jours seulement après la nomination de Youri Andropov à la tête du Parti con d'Union soviétique (PCUS)
américain Ronald Reagan a annoncé, le 22 novembre dernier, une nouvelle escalade dans sa politique de course aux armements, en rendant publique sa décision d'installer, fin 1986, dans le Wyoming, un Etat du centre des Etats-Unis, cent fusées intercontinentales MX (« missile expérimental »).
Ces missiles, longs d'une vingtaine de mètres et pesant, au
90 tonnes, sont d'une puissance et meurtrières, encore supérieures à celles de leurs prédécesseurs.
Le quotidien français le Monde note, dans son édition du 24 novembre, que le MX est d'une « capacité d'emport (charge utile)
de 3,5 tonnes, contre moins de 1,2 tonnes pour le missile existant Minuteman 3. Il emportera dix charges nucléaires d'une puissance équivalente à 300 ou 500 kilotonnes d'explosif classique. Sa précision, après une course de 13 000 kilomètres, sera de l'ordre de 150 mètres, contre 220 mètres pour le Minu-
Cette redoutable arme de guerre a pourtant été qualifiée de Peace Keeper (« gardien de la paix »)
Je suis professeur de physique à l'université de Cornell depuis 1935. En 1967, j'ai reçu le Prix Nobel pour mes études sur les réactions nucléaires dans les étoi-
J'ai été responsable du département théorique des laboratoires scientifiques de Los Alamos, de 1943 à 1945, période durant laquelle ces laboratoires ont produit la première bombe atomique. J'ai assisté, en tant qu'expert, les laboratoires scientifiques de Los Alamos au moins une fois l'an depuis. J'ai été membre du Comité consultatif scientifique du Président des Etats-Unis, de 1957 à 1960, et membre de sa Commission militaire stratégique jusqu'en 1969, date à laquelle cette
Commission fut dissoute. En 1958, j'ai participé, à Genève, à la Conférence des qui discutait de la possibilité d'une interdiction des essais d'armes nucléaires et qui a abouti à la signature du
Traité sur l'interdiction partielle des essais
Je témoigne ici au nom de l'Union des scientifiques concernés de Cambridge,
Massachusetts, mais les idées exprimées dans ce témoignage sont les miennes.
« NOUS AVONS PLUS DE TETES
NUCLEAIRES QUE LES RUSSES »
Plusieurs membres du gouvernement ont déclaré à de nombreuses reprises que notre armement nucléaire était inférieur à celui de l'Union soviétique et que nous devions done renforcer cet armement. A mon avis, une telle infériorité n'existe pas. Nous avons plus de têtes nucléaires que les Russes, et je pense que c'est là la mesure la plus importante de la force relative d'un pays. De plus, comme l'a souligné Henry Kissinger il y a de nombreuses années, au niveau actuel d'ar-
Témoignage du professeur Bethe que le président soviétiques SS-20. » par Ronald Reagan, stratégique, la supériorité en nombre ou en megatonnes ne signifie rien.
On nous dit qu'il existe une zone de vulnérabilité, car les Russes pourraient utiliser leurs gros ICBM (2) pour détruire nos ICBM terrestres. Mais il existe un accord général sur le fait que ceci n'est pas possible maintenant, mais pourrait le devenir dans quelques années, quand les missiles russes auront été améliorés. Mis à part la question de la possibilité technique, j'estime qu'une telle capacité de first strike (« première frappe ») ne donnerait aucun avantage militaire significatif aux Russes, pour la bonne raison que les ICBM ne forment qu'un quart de notre force nucléaire stratégique, mesurée en nombre d'ogives. La moitié de notre force se trouve à bord de sous-marins nucléaires invulnérables, et un quart sur des bombardiers qui peuvent décoller immédiatement, en cas d'alerte, de leurs bases dispersées. Il nous resterait donc encore une énorme force de frappe, même si tous nos ICBM étaient détruits.
Une attaque contre nos ICBM provoquerait sans doute une volonté de riposte au sein du peuple américain. Les retombées d'une telle attaque tueraient des millions d'Américains. Ceci aurait des effets psychologiques bien plus profonds que Pearl Harbor (3), mais aurait moins de conséquences militaires que Pearl Har-
On explique parfois que les missiles nucléaires installés à bord de nos sous-marins ne sont pas assez précis. Cependant, pour qu'une attaque des Russes contre nos ICBM ait un sens, elle devrait s'accompagner d'une invasion massive de l'Europe occidentale. Or, les installations militaires nécessaires à une telle invasion (champs d'aviation, munitions et dépôts étrangères du Sénat américain en vertu du principe suivant lequel « si nous ne démontrons pas notre volonté de reconstruire notre force et de rétablir l'équilibre militaire, les Soviétiques, qui sont loin devant nous, ne seront guère incités à négocier la réduction des armements ».
(Le Monde, 24 novembre 1982). Dans la même veine, le quotidien bourgeois français le Figaro, dansson édition du 3 décembre, renchérit : « L'installation des euromissiles américains a pour nécessité urgente de contrebalancer la menace nucléaire écrasante que font peser sur l'Europe les nouveaux missiles
Au moment où nombre de dirigeants sociaux-démocrates, dont certains participent à la gestion d'Etats bourgeois, sont prêts à répondre aux sirènes impérialistes sur le thème de la supériorité militaire soviétique et du danger qui en découle, le témoignage du professeur américain Bethe — fait devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat des Etat-Unis et que nous publions ci-après - est intéressant dans la mesure où il présente l'argumentation d'un spécialiste américain qui réfute la thèse de la supériorité soviétique en matière d'armement nude carburant) et les bases de lancement d'une telle opération sont toutes des cibles vulnérables pour lesquelles les missiles installés sur nos sous-marins seraient assez précis. En conséquence, une éventuelle attaque contre nos ICBM n'aurait pratiquement aucun effet sur notre capacité de riposte militaire. Il n'existe donc pas de faille dans notre défense.
On entend bien souvent dire également que les Russes ont introduit de nombreuses armes nouvelles très puissantes, comme les SS-18, alors que nous n'avons rien fait. Cette affirmation n'est pas exacte. Si l'enveloppe globale de nos Minuteman ICBM est demeurée la même, nous sommes passés des
Minuteman 1 aux Minuteman 2 et 3 et, parmi ces derniers, nous avons introduit les MIRV (4). Les Russes ont cherché à imiter ces développements, ce qui leur a donné leur grande capacité de frappe.
Mais ce qui est plus important, c'est que nous sommes passés, sur nos sous-marins, des fusées Polaris au Poséidon, puis au
Ce dernier représente un progrès significatif. Le rayon d'action de Trident I est de 4 000 miles (plus de 6 000 km), alors que celui du Poséidon n'était
1. Le 5 août 1963, le Traité de Moscou a interdit à ses signataires les essais nucléaires dans l'atmosphère, l'espace et sous l'eau. La Ré-
Chine et la
France ne publique populaire de l'ont pas ratifié. Les USA et l'URSS n'ont plus explosions dans l'atmosphère procédé à des depuis cette date.
2. ICBM : Intercontinental Ballistic Missile (missile balistique intercontinental).
3. C'est à Pearl Harbor que le Japon attaqua les Etats-Unis au cours de la Deuxième
Guerre mondiale, en 1941.
4. MIRV : Multiple Independently Targeted Vehicle (ogive à têtes multiples et à guidage indépendant).
que de 2 000 miles (environ 3 000 km). Ceci permet à nos sous-marins de toucher la Russie à partir de n'importe quel point de l'Atlantique Nord. Il est très difficile de repérer des sous-marins en mer, et maintenant qu'ils peuvent se déplacer sous une surface aussi grande que l'océan, ils sont encore plus insaisissables. Ceci a grandement renforcé leur invulnérabilité.
Les USA n'ont donc pas connu d'arrêt dans le développement de leur armement nucléaire. L'adjonction la plus importante à notre arsenal est le missile de croisière (Cruise) qui est en train d'être installé sur nos bombardiers B-52. Le missile de croisière peut pénétrer à l'intérieur de l'Union soviétique. Et il n'existe Un missile de croisière Cruise en exposition lors d'une foire à l'armement. (DR) aucun système de défense capable de le contrer. Le missile de croisière 3 000 doivent être installés à bord de nos bombardiers) a rendu totalement désuet le système de défense aérienne sophistiqué et coûteux des Russes. Bref, nous avons et nous continuerons à posséder, dans le futur, deux forces stratégiques totalement indépendantes et pratiquement invulnéra-
Puisque le missile de croisière peut pénétrer en Union soviétique, et puisqu'il est extrêmement précis, nous n'avons pas besoin d'un nouveau bombardier, comme le B-1 ou le Stealth (« le furtif»). Le B-52 devra peut-être éventuellement être remplacé, mais je ne vois pas pourquoi son remplaçant devrait avoir un équipepermettant de pénétrer en Russie, équipement qui rend le B-1 ou le Stealth extrêmement coûteux. On peut pénétrer en Russie de façon bien plus efficace et moins coûteuse avec le missile de croi-
Le gouvernement a déclaré que nous devions arriver à une parité de forces stratégiques dans toutes les catégories. Si cela signifie que nous devons arriver à la parité également pour les ICBM, je ne suis pas d'accord. Etant donné la précision croissante des missiles, des deux côtés, toutes les armes terrestres vont devenir vulnérables. Je ne peux pas imaginer un déploiement d'armes terrestres qui soit sûr et, à mon avis, l'installation de MX est une pure perte d'argent. Nous devrions maintenir l'accent sur les armes installées sur nos sous-marins et nos bombardiers. Ceci rend en effet nos forces pratiquement invulnérables et, en conséquence, supérieures à celles des Russes. S'il existe une zone de vulnérabilité, elle se trouve sans aucun doute du côté de l'Union soviétique. « NOTRE SEUL ESPOIR RESIDE DANS
UNE RÉDUCTION SUBSTANTIELLE
DES ARMEMENTS » Comme je l'ai dit, plusieurs de nos programmes d'armement sont inutiles : le B-1, le Stealth et le MX. Mais nous devons appuyer pleinement le programme de ace
CRUSE MISSILE
sous-marins, en insistant en particulier sur l'amélioration des moyens de communication avec nos sous-marins, comme l'a souligné à juste titre le gouvernement. De même, si nous voulons diminuer notre dépendance par rapport aux missiles installés en Europe, objectif que je soutiens tout à fait, nous devons développer nos forces traditionnelles, en exploitant en particulier notre excellente technologie pour les armes anti-tank.
Nous ne sommes pas inférieurs aux Russes en matière d'armes stratégiques. Mais tout comme l'URSS et l'Europe occidentale, nous sommes sérieusement menacés par le fait que l'énorme arsenal d'armes nucléaires accumulé des deux côtés puisse un jour être utilisé. Notre seul espoir réside dans une réduction substantielle de ces armements. Un premier pas serait la ratification du traité SALT II (5) par le Sénat. Le sénateur Gary Hart a bien montré les avantages de cette ratification dans le New York Times du 2 mai dernier.
si SALT Il avait été ratifié en 1980, les Russes auraient dé-
250 missiles stratégiques moins, et ils ne pourraient pas poursuivre leur accumulation d'armement.
Il est évident que nous devons faire plus. Je suis content de voir que le Président Ronald Reagan vient de proposer un plan de négociation des réductions d'armement avec l'Union soviétique. La première phase de ce plan propose une réduction des têtes nucléaires des deux côtés, d'environ 7 500 à environ 5 000, et une réduction significative (mais apparemment non précisée) du nombre missiles. Ceci me semble raisonnable et équitable. La seconde phase de ce plan, qui propose d'égaliser la puissance de tir des missiles, sera plus difficile à négocier, dans la mesure où elle exige de plus grands sacrifices de la part de l'Union soviétique que de la part des USA. Il sera donc important de choisir un négociateur qui allie la flexibilité à la fermeté et qui soit tout à fait convaincu de la nécessité d'arriver à une réduction des armements et à un accord avec les Soviétiques.
De toutes façons, les négociations avec les Russes sont difficiles et longues. Il a fallu six ans pour arriver au traité SALT II. Or, on ne peut pas attendre aussi longtemps. Nous devons arrêter la course aux armements par des mesures qui ne souffrent pas de si longs délais. Je trouve très séduisante la proposition de George Kennan, spécialiste bien connu de l'U-nion soviétique, reprise récemment par l'amiral Noël Gayler dans le New York Times Magazine du 25 avril 1982. Ce plan propose des réductions annuelles similaires effectuées par les deux superpuissances, disons de 5 % des forces existantes. Chaque partie choisirait quelles armes elle veut supprimer, et nos satellites pourraient facilement vérifier que cela est effectivement fait. Ce plan est si simple qu'un accord peut être atteint très vite, comme pour l'interdiction partielle des essais en 1963. Mais, en fait, il ne demande même pas un accord ; nous pourrions opérer une telle réduction et défier les Russes d'en faire autant. S'ils le faisaient, nous opérerions une autre réduction l'année suivante et ainsi de suite. Ceci ne demanderait aucun traité et renforcerait no-
De telles réductions mutuelles ne sauraient remplacer un traité négocié, qui a un caractère permanent allant bien au-delà des réductions que j'ai proposées. De plus, un traité pourrait améliorer l'équilibre et l'invulnérabilité des forces stratégiques des deux pays. Ceci supprimerait la menace d'attaques préventives et l'actuelle nervosité qui risque de provoquer une guerre nucléaire par accident ou
— nos forces stratégiques sont bien supérieures à celles des Soviétiques
- notre sécurité nationale et celle de nos alliés sont menacées avant tout par la taille affolante et la croissance continue des deux arsenaux nucléaires.
Tels sont les faits fondamentaux. Une fois qu'on les a admis, les éléments essentiels d'une politique de sécurité nationale saine deviennent évidents.
« New York Review of Books » 10 juin 1982. 5. SALT II: Strategic Arms Limitation Talks (négociations sur la limitation des armements stratégiques). Les SALT Il se sont déroulées de 1972 à 1977. La ratification définitive du Traité a été repoussée par les USA, sous prétexte des événements d'Afghanistan.