Nouveile luttes en perspective chez les travailleurs américains et canadiens
'AMERIQUE DU NORD est plongée dans la plus profonde crise économique qu'elle ait connue depuis la Grande dépression des années 1930. Selon les chiffres officiels, le chômage atteint aux Etats-Unis plus de 10,4 % de la population active, et il va croissant. Au Canada, le chiffre est de
Les entreprises industrielles des USA ne travaillent qu'à
68,4 % de leur capacité productive, ce qui est le niveau le plus
Will REISSNER
Industrie après industrie, les capitalistes américains et canadiens se sont servis de la crise de leur système économique pour essayer de faire renoncer les travailleurs à leurs acquis durement gagnés, en ce qui concerne les salaires, les indemnités et les conditions de travail.
Les exigences des patrons vis-à-vis des travailleurs ont été activement soutenues par les couches les plus élevées de la bureaucratie syndicale. Ceux qui dirigent ainsi le mouvement ouvrier sur une voie erronée sont totalement plongés dans la collaboration de classes et se font les apôtres de l'idée selon laquelle ce sont les employeurs qui doivent prospérer, avant les travailleurs. Ils pressent leur base de renoncer à ce que le mouvement ouvrier a gagné par ses luttes précédentes.
Les représentants officiels de la
Les
Confédération syndicale de l'AFL-CIO
(1) ne font que répéter l'argumentation des patrons et des gouvernements américain et canadien, lorsqu'ils expliquent que le niveau actuel des salaires et le « laxisme » dans l'organisation du travail rendent l'industrie américaine non compétitive et entraînent, par conséquent, licenciements et fermetures d'usines.
Pierre Elliott Trudeau,
Premier ministre du Canada, a récemment fait plusieurs interventions dans ce sens, à la télévision, appelant les ouvriers à réduire très fortement leurs revendications d'augmentation de salaires. Il demanda aux travailleurs canadiens de réfléchir à la question suivante: « Pouvons-nous maintenir la compétition, non contre d'autres Canadiens, mais contre les fabriquants de voitures japonais, les bûcherons scandinaves, les céréaliers du Nebraska ? »
Les bureaucrates syndicaux, au Canada comme aux Etats-Unis, ont repris ce refrain. Ils expliquent à leur base que si
« nos » entreprises doivent être à la hauteur de la concurrence, les employeurs ont besoin d'un soulagement au niveau des salaires et d'un plus grand contrôle sur l'organisation du travail. Les fonctionnaires syndicaux viennent renforcer l'insistance que mettent les patrons à faire croire que l'amélioration des salaires et des conditions de travail doit être liée à l'accroissement des profits.
DES LEÇONS A TIRER Sous les premiers coups de la récession économique, de nombreux travailleurs ont été enclins à accepter cette argumentation.
Mais trois années de l'expérience amère des concessions ont fini par convaincre les travailleurs que les reculs ne servaient en rien la sauvegarde des emplois ni la solution des problèmes économiques. Ils ont commencé à comprendre que les concessions ne font que mettre en marche une spirale infernale qui entraîne chaque fois de nouvelles concessions.
Dans les dernières semaines, ce changement de conscience est apparu chez les ouvriers de Chrysler, chez les sidérurgistes, les mineurs de charbon et les employés du secteur public, en Amérique du Nord. LES TRAVAILLEURS DE CHRYSLER
REJETTENT LE CONTRAT Il y a trois ans, sous la pression concertée de la direction de l'entreprise, de l'administration Carter et de la direc
Syndicat des travailleurs l'automobile UAW) (2), les ouvriers de Chrysler avaient donné leur accord à tout un ensemble de réductions de leurs avantages acquis, qui allait très loin. Sans ces sacrifices, leur avait-on dit, l'entreprise courrait à la faillite et ils risquaient tous de perdre leur emploi. Face à cette sinistre alternative, les travailleurs avaient accepté la nécessité d'une « égalité dans le sacrifice ».
La convention collective Chrysler de 1979 avait été saluée par l'ensemble du patronat comme un modèle à appliquer à toutes les industries des Etats-Unis et du Canada.
Mais, lorsque à la mi-octobre 1982, le contrat vint à renouvellement, les travailleurs de Chrysler votèrent contre le
AMERIQUE DU NORD bas enregistré depuis que le gouvernement a commencé, en
1948, à tenir des statistiques. Des porte-parole officiels expliquent même que ce chiffre serait encore plus élevé si un grand nombre d'entreprises n'étaient pas d'ores et déjà fermées.
Au Canada, la production industrielle est tombée de plus de 16% et le gouvernement d'Ottawa prévoit que l'ensemble de la production économique aura chuté de plus de 4% à la nouveau pacte conclu par la direction de
TUAW. La convention rejetée n'offrait ni augmentation immédiate des salaires ni protection de l'emploi, et elle contenait encore de nouvelles concessions sur l'augmentation des cadences et l'organisation du travail.
Au Canada, les employés de Chrysler se sont vus offrir la même convention. Ils l'ont, eux aussi, rejetée et sont partis en grève le 5 novembre de cette année.
A la suite de ces votes, le Président de l'UAW, Douglas Fraser, qui siège au
Conseil d'administration de Chrysler, sentit que la température avait atteint un tel degré qu'il était préférable qu'il quitte, temporairement, son poste à la compagnie.
C'est d'une bien dure façon que les ouvriers de Chrysler ont appris que les concessions ne permettent pas de sauver l'emploi. En 1979, quand on demanda aux travailleurs de Chrysler d'accepter des salaires et des indemnités notablement inférieurs à ceux dont bénéficiaient les ouvriers de General Motors et de
Ford, la compagnie employait 76 000 ouvriers.
Trois ans plus tard, ils ne sont plus que 45 000. Et ceci, après avoir accepté de perdre une somme d'environ
1,06 milliards de dollars en salaires et en indemnités et d'être payés 2,68 dollars de l'heure de moins que ceux de la General
Motors ou de Ford.
Aujourd'hui, Chrysler, qui possède plus de 1 milliard de dollars de liquidités en réserve, exige encore davantage de concessions.
Les travailleurs de Chrysler ont dit
1. AFL-CIO : fondée en 1955 par la fusion de l'American Federation of Labor (AFL, Fédération américaine du travail) et du Congress of Industrial Organizations (CIO, Congrès des
Seule confédération syndicats d'industries).
à l'échelle fédérale.
elle syndicale existant compte 13,5 millions d'adhérents, soit 85 % des ouvriers syndiqués et 19 % des salariés.
2. L'UAW, de tendance social-démocrate, est sortie de l'AFL-CIO dans les années 1970, essentiellement pour des raisons de respect de la démocratie syndicale.
WE WAN MORK IN 1975
« Trop c'est trop ! ». Les 10 000 grévistes canadiens n'ont pas eu d'augmentation depuis mars 1980, malgré deux années d'inflation à double chiffre au Canada. Leur pouvoir d'achat a baissé de plus de 25 %. Les grévistes sont soutenus par les travailleurs de Chrysler aux USA. Ces derniers, en effet, savent que le résultat de ce qui se passe au Canada aura un impact important sur l'issue de leur propre lutte à venir au moment du nouveau contrat. Pour les travailleurs de General Motors et de Ford, l'enjeu est également important, car les patrons de ces entreprises ont utilisé les concessions obtenues chez Chrysler pour imposer des reculs si-
Le journal de Toronto Globe and Mail compare ces grévistes de Chrysler à des « rongeurs précipitant dans la mer » et qui semblent avoir « la hâte incontrôlée de rejoindre les files de chô-
Mais les travailleurs de l'automobile savent maintenant que trois années de concessions n'ont pas empêché 30 000 de leurs collègues d'aller allonger les queues de chômeurs.
Le rejet de la convention Chrysler aux Etats-Unis et au Canada montre que les travailleurs commencent à rompre avec l'impasse stratégique de la collaboration de classes, avec l'idée que ce qui est bon pour l'entreprise est également bon pour eux.
" Je n'arriverai plus à payer mon crédit s'il y a un nouveau blocage des salaires, dit un gréviste lors d'un émission de radio canadienne; c'est la même chose pour plusieurs copains de l'usine. Si nous devons boire la tasse, nous ferons tout notre possible pour que la compagnie y passe aussi. » Un autre refuse de se laisser impressionner par les déclarations de la compagnie sur le risque de faillite au cas où les travailleurs refuseraient de nouvelles concessions. « Laissez-les couler, dit-il, moi, je coule. »
Les membres du Syndicat de l'automobile du Canada montrent que la seule façon de lutter pour les emplois est de défendre leurs intérêts de classe, qu'importe ce que les patrons disent des conséquences que cela aura sur les profits ou la bonne marche des affaires.
LES SIDÉRURGISTES
DISENT « NON ! » Le contrat conclu entre l'UAW et Chrysler, en 1979, fut un modèle que les patrons ont essayé de faire entrer dans la gorge des autres travailleurs. Il en a été de même avec l'accord de non-grève que le Syndicat des sidérurgistes avait conclu en 1973 avec les compagnies fabriquant l'acier.
Mais la base des sidérurgistes tira aussi la leçon des expériences des dix dernières années. Ils résistent aujourd'hui aux exigences du patronat qui leur demande encore de plus grandes concessions.
18 novembre 1982, exécutif de l'USWA a accepté, à l'unanimite, un contrat d'une durée de 45 mois qui aurait réduit le salaire moyen des sidérurgistes de 1,5 dollar et les indemnités de 75 cents de l'heure, rien que pour la première année.
Le président de l'USWA, Lloyd MeBride expliqua que les patrons insistaient sur ces concessions et qu'une grève ne conduirait qu'à accroître les importations d'acier.
Mais dès le lendemain, 600 représentants locaux de l'USWA, qui sont plus proches de l'état d'esprit de la base, rejetaient à une écrasante majorité ce contrat. C'est clairement l'exemple de Chrysler qui avait encouragé cette résistance.
A la suite du vote, Lloyd McBride a déclaré qu'il avait essayé de persuader les négociateurs industriels de ne pas exiger de si lourdes concessions. Mais, se plaignit-il, « le patronat explique que ce sont des choses qu'il lui faut absolument obte-
LES MINEURS AUSSI Le 9 novembre, les mineurs de charbon ont fait comprendre de façon mani-
CaL
BACK NeW
MORE
Manifestation des ouvriers de l'automobile au Canada. (DR) feste qu'ils voulaient que leur syndicat lutte avec force pour défendre leurs intérêts, en votant contre la réélection de Sam Church, titulaire de la présidence du Syndicat des mineurs. Sam Church avait promis de faire revenir le syndicat à la coopération avec les propriétaires de mines. A sa place, les mineurs ont élu Richard Trumka, qui avait fait campagne contre l'abandon des avantages conquis par les
En 1972, les mineurs s'étaient débarrassés du régime corrompu instauré par Tony Boyle dans le syndicat ; Tony Boyle était bien connu pour ses flirts avec les propriétaires de mines et son terrorisme à l'encontre de la base. A travers cette bataille pour la démocratie syndicale, les mineurs ont gagné le droit de voter pour ou contre leur convention, une arme dont ils ont su faire bon usage. Depuis lors, le
LUAN
Syndicat des mineurs (United Mines Workers of America, UMWA) a constitué l'obstacle le plus important, au sein du mouvement ouvrier, contre la campagne de réduction des acquis lancée par les employeurs et leur gouvernement.
En 1977, les propriétaires des mines avaient proposé une convention collective comportant des clauses contre le droit de grève, des limitations drastiques du pouvoir des Comités de sécurité du syndicat, et des réductions énormes dans les allocations destinées aux dépenses de santé et aux retraites.
Bien que le président du syndicat ait recommandé l'acceptation de ce contrat, les mineurs avaient voté contre et fait grève pendant 111 jours pour obtenir de meilleures conditions. Ils ont ainsi défié
CONTROIS
DIDNT
l'administration de Jimmy Carter qui dut recourir à un décret Taft-Hartley (3) sur le « retour au travail ».
En 1981, les mineurs ont de nouveau stoppé les tentatives des compagnies minières de paralyser le syndicat et de faire reculer son influence dans les mines. Après avoir rejeté par leur vote la première proposition de contrat collectif qui avait été acceptée par Sam Church, président de l'UMWA de l'époque, ils firent de nouveau grève, pendant
3. La loi Taft-Hartley, du nom des deux parlementaires qui l'ont parrainée, a été votée en 1947, sous la présidence de Harry S. Truman. Loi antigrèves, elle imposait des périodes de concertation entre « partenaires ciaux » et permettait l'interruption forcée, par décret, d'un mouvement de grève en cours, pour une période pouvant atteindre plusieurs mois.
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MO
jours, avant qu'un nouvel accord ne soit
Aujourd'hui, les mineurs font face à une escalade des employeurs qui insistent sur le fait que les profits passent avant la santé et la sécurité des mineurs, ou leur droit à un niveau de vie décent.
Après avoir licencié des dizaines de milliers de mineurs, les compagnies charbonnières ont accéléré les cadences et fait des économies sur la sécurité. Les mineurs auxquels est dénié le droit de s'organiser dans le syndicat sont de plus en plus nom-
L'administration de Ronald Reagan essaye de vider de tout contenu la législation fédérale concernant la santé et la
Tous ces problèmes vont venir à l'avant-scène avec l'expiration des contrats en 1984. En refusant la politique des bureaucrates comme Church, ont fait un grand pas vers l'armement de leur syndicat en vue de ce combat.
Les éditeurs du Washington Post ont ainsi noté leurs préoccupations au sujet du vote des mineurs et de la grève chez Chrysler : « Les résultats des suggèrent que les membres du syndicat des mineurs refusent d'accepter le fait que l'industrie de l'extraction du charbon n'existe pas dans le vide et que les salaires des mineurs dépendent, en dernier ressort, de la compétitivité du produit qu'ils fournissent. C'est un fait que d'autres préfèrent ignorer : les travailleurs de Chrysler grève au Canada, par exem-
UN JOUR DE GREVE AU QUEBEC
Au Québec, le 10 novembre, des centaines de milliers de travailleurs du secteur public ont fait montre de leur détermination à résister à la réduction de leurs salaires et à la suppression de milliers d'emplois, en lançant une journée de grève qui a fermé les écoles, les transports en commun de Montréal et beaucoup de cen-
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tres de santé de la Province. Les travailleurs ont ainsi ouvert la porte pour que les dirigeants syndicaux organisent une grève générale illimitée, si le besoin s'en faisait sentir.
En soulevant leurs revendications, les travailleurs du secteur public ont rejeté les affirmations du gouvernement de la Province sur la menace du désastre économique qui pèserait sur le Québec, si les dépenses n'étaient pas drastiquement réduites.
Ce que montrent tous ces développements, c'est qu'un nouvel état d'esprit est en train de naître chez les travailleurs, aux Etats-Unis et au Canada. Ils commencent à se rendre compte que la seule façon de défendre leurs emplois et leur niveau de vie est d'utiliser la force des syndicats pour résister aux exigences des patrons, et ne pas tenter de collaborer avec les employeurs dans leur recherche du profit.
La résistance commence à prendre forme.
Will REISSNER « Intercontinental Press »,