S'il est un fait qui marque la vie politique au Portugal aujourd'hui, c'est bien la réorganisation de l'appareil policier et le début d'une offensive de répression sociale à grande échelle. Le 13 juillet dernier, les troupes de choc de la police ont chargé une manifestation pour la libération de Rui Gomes, jeune militant du PCP-R (Parti communiste portugais reconstruit) emprisonné sans inculpation officielle depuis plus de 20 mois, et plusieurs blessés ont dû être hospitalisés. L'un d'eux, l'ouvrier Luis Caracol, est mort peu après. Contrairement aux démentis de la police, l'autopsie a établi que la mort avait été provoquée par le choc d'une matraque métallique. Peu après, Rui Gomes, qui était défendu par l'ensemble des organisations d'extrême-gauche et par "Fraternité ouvrière" a été condamné à une peine de deux ans et quatre mois de prison, sous l'accusation d'avoir attaqué une caserne. Fin juillet, Jaime Neves, le responsable des opérations du 25 novembre 1975 a déclenché l'opération "Suez 77" au cours de laquelle 1200 soldats ont sillonné l'Alentejo dans plus de cent chars de combat. Des manœuvres d'intimidation, on en vient aux actes : les 30 et 31 août, près de 70 ouvriers agricoles de l'Alentejo ont été blessés lors des assauts successifs livrés par 80 membres de la GNR (gendarmerie) et plus de cent policiers des troupes de choc. Les travailleurs protestaient contre la scandaleuse restitution de terres à un propriétaire latifundiaire. En recourant au "droit de réserve", celui-ci a obligé les travailleurs à lui restituer une superficie correspondant à 50000 points (unité définie en fonction de la surface et de la productivité du terrain). Il en a réclamé ensuite 25 000 de plus au nom d'un membre de sa famille et finalement encore 25 000 autres. L'unité collective de production de Herdade da Pereira s'est trouvée ainsi profondément désarticulée sous les efforts conjoints des grands propriétaires fonciers et du Ministère de l'Agriculture. Un autre fait a finalement été révélé : une nouvelle police politique vient d'être formée, le SIR (Service d'information de la République), sous l'impulsion directe du Président Eanes, chargée de centraliser les informations de la PSP, de la GNR, et des services de renseignements de l'armée. Elle emploie déjà deux cents fonctionnaires qui travaillent en liaison avec la police judiciaire.
Antonio GOMES & Francisco LOUÇA "Les gouvernements changent, mais la police reste" : dans ce cas, cela ne s'est pas passé exactement comme cela, vu qu'une grande partie de l'appareil de répression avait été démantelé après la chute de la dictature. La hâte de la hiérarchie militaire et du gouvernement Soares n'en a été que plus grande à reconstruire cette pièce fondamentale de l'appareil d'Etat. C'est pourtant un gouvernement d'un parti ouvrier, le PS ; un gouvernement d'un parti dont l'agitation se centrait sur la "défense de la démocratie"; mais aussi un gouvernement qui se heurte à une résistance de plus en forte, à une opposition et à une perte de confiance des masses. Mario Soares entrera dans l'histoire comme un des principaux responsables des attaques capitalistes qui remettent en cause des conquêtes essentielles du mouvement ouvrier : les restrictions sévères à la liberté d'action des masses travailleuses ; l'accès au pouvoir de la hiérarchie militaire et la réorganisation des instruments de répression ont provoqué plus de morts depuis la formation du nouveau gouvernement que lors des journées où la dictature a été renversée, le 25 avril 1974. Par ces actions, la bourgeoisie raffermit ses positions, les partis bourgeois gagnent du terrain au Parlement et le Président Eanes centralise encore davantage de pouvoir. Dans le cadre d'une crise sociale qui se prolonge et de la difficulté du gouvernement à trouver un équilibre social et politique, les forces bourgeoises se préparent de leur côté à passer à l'offensive ouverte. En ce sens, cette offensive tend à prendre des formes nouvelles, en mettant pour la première fois, directement en cause certaines des conquêtes fondamentales de la montée révolutionnaire de 1974-75. Les deux premières parties de l'article analysent cette offensive ainsi que la situation économique et politique du pays; la réponse des partis ouvriers et la situation du mouvement de masse le sont dans les deux dernières. L'alliance du gouvernement avec la droite Le 26 juillet 1977, Jorge Campinos, dirigeant du PS, signait en commun avec un représentant du PPD (parti dit socialdémocrate, en réalité, principal parti bourgeois au PortugalNDT), un communiqué dans lequel les deux groupes parlementaires annonçaient un accord sur la loi Barreto concernant la réforme agraire (présentée par le gouvernement) et sur la loi concernant le fermage (proposée par le PPD). Le document précisait que le PS ne renonçait pas à sa politique consistant
PORTUGAL à gouverner seul, sans alliance ni à droite ni à gauche, et que le PPD n'abandonnait pas plus sa position de refus du soutien au gouvernement; cependant, tous deux ont goûté au fruit défendu. En outre, il y était dit que le gouvernement et le groupe parlementaire socialiste d'une part, et le groupe parlementaire du parti de Sa Carneiro d'autre part, formeraient des groupes de travail permanents pour étudier les problèmes de l'information, de la réforme agraire, de la politique étrangère, des "régions autonomes" (les îles des Açores et Madère) et du plan économique à moyen terme (1977-1980). Il est acquis de source sérieuse, que le PS a promis à la direction du PPD de revoir l'attribution des postes de gouverneurs civils et de lui offrir des postes à la direction d'un quotidien important et de la Banque du Portugal. C'est dans le cadre de ce marché sordide qu'on été décrétées les mesures sociales par lesquelles le gouvernement de Soares s'apprête à lancer une offensive en profondeur pour permettre une sérieuse reprise en main par le patronat. Mais le fait le plus important, c'est que Sa Carneiro, le président du PPD, se soit opposé à l'accord avec le gouvernement sur la loi Barreto, et qu'il ait été mis en minorité à la direction de son parti grâce à une intervention personnelle de Eanes. C'est dans ce sens que Galvao de Melo, député connu pour ses liens avec la réaction a déclaré en votant pour la loi Barreto : " ... Je regrette que certains ne comprennent pas ce qui doit être fait actuellement en arguant de ce qui ne pourra être fait qu'après avoir résolu l'étape présente..." Par cet avertissement au CDS (qui a voté contre la loi, de même que le PCP et l'UDP), le spinoliste Galvao de Melo parlait au nom d'un secteur de la bourgeoisie partisan d'une politique de pression sur le gouvernement Soarès. Telle était au départ la fonction de la "Convergence démocratique", alliance des deux partis bourgeois qui visait à forcer le PS à accepter leur participation au gouvernement. Par la suite, leur comportement différent à l'occasion de votes au Parlement n'a rien changé à leur politique commune visant à créer une pression sociale favorable à l'affirmation du présidentialisme. Ces ruptures partielles étaient inévitables, Il n'existe pas - malgré les pression en ce sens - de direction unifiée de la bourgeoisie et les deux partis se sont divisés sur la façon de s'attaquer aux conquêtes des masses. Il est vrai que, pour le .moment, Sa Carneiro semble représenter l'opinion dominante. Dans ses discours à la télévision, Soares a insisté sur l'avantage de cette alliance avec le PPD. Antonio Reis, dirigeant socialiste, justifie cette politique par la théorie de "l'affrontement des extrêmes" (CDS et PCP) et du "rapprochement du centre " (PPD et PS). Mais, quelle qu'en soit la justification, la vérité est transparente : le gouvernement dépend toujours davantage de l'alliance avec le PPD et du bon vouloir de Eanes. Ainsi, la perte de la possibilité de faire des concessions au mouvement de masse restreint d'autant sa marge de manœuvre pour s'attaquer aux conquêtes des travailleurs. Depuis, de nouveaux faits sont venus confirmer cette évolution. Les journaux de Lisbonne contrôlés par le PS ont commencé à réclamer un "contrat de législature" avec le PPD, qui assurerait la stabilité parlementaire pendant trois ans. Dans des communiqués successifs de son parti et de son gouvernement, Soares est revenu sur ce thème.
Mais le PPD s'est refusé jusqu'à présent à établir quelque plate-forme que ce soit qui confirmerait son maintien hors du gouvernement. La "Convergence démocratique" a au moins servi à assurer une certaine solidarité entre les deux partis bourgeois. De cette façon, la rentrée du Parlement le 15 octobre 1977 et les efforts de Soares pour renforcer son gouvernement, sont des symptômes clairs de l'aggravation de la crise politique. Se saississant de cette occasion, Eanes a créé des groupes de travail, sous son contrôle direct, qui travaillent à l'élaboration d'un programme économique qui devrait être signé par les partis, à l'exemple italien. Même s'il n'inclut pas pour le moment des personnalités du PPD, ce groupe comporte à la fois des membres du CDS et des personnalités de "Intervention socialiste" (une scission réformiste du MES) et différents "hommes de confiance du Président". Aucune de ses manœuvres n'empêchera l'éclatement d'une crise gouvernementale qui peut être durable. Cela est particulièrement apparent dans l'aggravation de la crise économique et dans l'évolution du mouvement syndical. La crise économique et les mesures d'austérité Malgré certains indices sectoriels de relance, la crise économique est profonde et s'aggrave. Voyons cela de plus près. Il est vrai que l'industrie de transformation a connu pendant les quatre premiers mois de cette année une augmentation de sa production de 11% par rapport à la même période de 1976. De même, la relance dans le secteur de la construction civile est clairement attestée par la croissance de la consommation de ciment et de tiges d'acier qui a dépassé respectivement de 30 et 170% le niveau de juin 1976. Les rentrées de devises provenant des émigrants et du tourisme témoignent également d'un progrès significatif par rapport à l'an dernier. Le tourisme a progressé de 31% par rapport à la même période, de janvier à mai, de l'an passé. Quant aux recettes provenant des rentrées de devises des travailleurs portugais dans l'émigration, elles ont atteint 19 millions de contos (1 conto = 1000 escudos = 25 $), ce qui représente une augmentation de 81% sur l'année dernière. En revanche, tous les indices de production du secteur agricole (excepté la production d'olives et le cheptel) et de la pêche ont connu un déclin qui atteint 55% pour la production de pêches et de cerises, selon les statistiques officielles publiées par le Secrétariat d'Etat au plan, fin août. Cette légère reprise dans l'industrie de transformation que nous avons signalée, outre son caractèe inégal, n'est pas directement le fruit d'une augmentation qualitative et intensive des investissements. Elle se maintient dans une large mesure sur la base des capacités de production excédentaires des années antérieures, car malgré une légère augmentation du taux d'investissement (lors de sa récente venue à Lisbonne, Richard Eckans, professeur au MIT, a déclaré qu'il prévoyait une reprise par rapport à l'an dernier), le patronat reste dans l'expectative et exige de nouvelles garanties. Pour ces raisons, le taux d'investissement actuel est même inférieur à celui de 1974. Le 7 juin 1977, la CIP (Confédération des industriels portugais) déclarait : "Les conditions pour investir ne sont pas réalisées. C'est la relance même qui est menacée (...) La CIP, consciente de la nécessité de soutenir des solutions qui
s'identifient à l'intérêt national, n'estime pas qu'existent aujourd'hui les éléments propres à donner confiance à l'entrepreneur privé, vu qu'après douze mois d'activité du premier gouvernement constitutionnel, il reste à instaurer les conditions effectives capables d'inspirer aux entrepreneurs privés la confiance indispensable pour investir et sans laquelle il n'y aura pas de nouveaux investissements du secteur privé." ('O Dia", 7 juin 1977). a - Augmentation de la dette extérieure et du déficit du commerce extérieur. Les mesures prises par le gouvernement de Soares, sous l'injonction du FMI, le 25 février dernier (dévaluation de 15% de l'escudo, restriction aux importations, etc.) n'ont résolu aucun des problèmes posés par la crise économique, même du point de vue capitaliste. Elles ont au contraire aggravé les principales difficultés auxquelles se heurtait le gouvernement. Et, surtout, elles ont aggravé les conditions de vie et de salaires des masses. En juin, le déficit de la balance commerciale a atteint 47,8 millions de contos (contre 28 millions en juin 76), ce qui représente une aggravation du déficit de 71%. Au cours de ce même mois, le déficit de la balance des paiements a atteint • 22 millions de contos, ce qui correspond aux prévisions du plan gouvernemental pour toute l'année 77 ! Le Centre d'étude de la planification, d'où proviennent les chiffres cités a été forcé de reconnaître : "Sauf en cas d'une modification nette des tendances vérifiées jusqu'au mois d'avril quant aux composants de la balance des paiements, l'objectif d'une réduction du déficit de 40,5%, fixé par le plan, ne sera probablement pas atteint. • " ("Expresso, 13.8.77). Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le gouvernement soit de plus en plus dépendant des offres de crédit impérialistes et des orientations du FMI qui le soutiennent à peu près comme la corde soutient le pendu. En août, la dette extérieure atteignait déjà 170 millions de contos (4,3 milliards de dollars) et 50% des réserves d'or de la Banque du Portugal étaient sous hypothèque. b - Les nouvelles mesures d'austérité. Le 25 août, Mario Soares a annoncé de nouvelles mesures d'austérité, découlant directement des conseils des techniciens du FMI qui constituent une condition sine qua non pour que soit accordé au gouvernement portugais le prêt annoncé de 750 millions de dollars à partir du mois d'octobre. Le moins que l'on puisse dire de ces mesures, c'est qu'elles sont la conséquence logique des mesures antérieures. Loin de résoudre aucun des problèmes fondamentaux, elles vont aggraver encore plus les conditions de vie des masses laborieuses. Certaines de ces mesures ont une importance particulière : 1. Le flottement de l'escudo, qui est une dévaluation de fait à un taux prévu de 1,5% par mois. Une nouvelle augmentation du prix des combustibles liquides venant s'ajouter à cette dévaluation progressive créera une nouvelle spirale inflationniste. 2. L'augmentation du taux d'escompte de la Banque du Portugal de 8 à 13% qui, entre autres graves conséquences, conduira à la faillite un grand nombre de petites et moyennes entreprises (en particulier dans les secteurs les plus fragiles comme le textile), avec une augmentation consécutive du chômage.
3. La possibilité pour le patronat de suspendre les conventions collectives, qui va constituer la couverture légale dont avait besoin le patronat pour l' "assainissement financier" de ses entreprises, ce qui accroîtra encore le chômage dans les secteurs en crise, en retirant toute signification aux commissions de travailleurs pour lesquelles ces derniers se sont tant battus. c - Les salaires réels à Lisbonne sont déjà inférieurs à ceux de 68. Toutes ces mesures vont contribuer à aggraver sérieusement les conditions de vie, de travail et de salaires des ouvriers qui avaient déjà été sérieusement affectés au cours des derniers mois. D'après les données du gouvernement, le nombre des chômeurs atteint 700 000. Le secrétariat d'Etat au Plan a publié dans son étude "La situation économique, n° g", les données qui se rapportent à la chute des salaires réels pendant le premier trimestre // par rapport à la même période en 1976 : Industries et transports salaires agricoles Lisbonne - Porto Horaires mensuels - 12,1% - 12,6% - 7,7% - 4,1 % Ce même secrétariat officiel reconnaissait (dans son bulletin n° 6 du 24.4.77, p. 38) que les salaires réels de l'industrie et des transports à Lisbonne à cette date étaient déjà inférieurs à ceux que touchaient les travailleurs en 1968. Cela n'a rien d'étonnant, si on se rappelle l'intense collaboration du gouvernement avec le patronat pour empêcher les augmentations de salaires, le décret du gouvernement qui limite à 15% les augmentations de salaires nominaux, et enfin que l'augmentation du coût de la vie, dépasse largement les 30%. C'est ce que l'on peut vérifier dans le tableau ci-dessous, établi d'après les données officielles, encore qu'elles péchent par défaut. Augmentation des prix et des salaires entre avril 76 et avril 77 Ville Aliments Combustibles Tous prix Salaires
( logement) (industrie & transports) Lisbonne 39,6% 42,8% 32,4 % 9,4% Porto 41,6% 19,0% 37,3 % 6,6% Englué dans la crise économique, le gouvernement est contraint de revenir quotidiennement sur les promesses qu'il avait faites de considérer le "rétablissement rapide du plein emploi" comme sa tâche prioritaire. La timide relance est avant tout une expansion dominée par l'inflation sans que soient résolus les problèmes qui sont la cause du déficit commercial et de la balance des paiements. Les pressions impérialistes sur le gouvernement et l'économie portugaise vont continuer à croître; la crise ne va pas se résorber. Les propositions du PCP •Le 31 juillet 1977, le Comité central du PCP a approuvé un long document qui définit ses positions face à la "nouvelle et dangereuse phase de la démocratie portugaise". Cette résolution a été accueillie avec quelque surprise par la plupart des partis, en particulier le PS, et par les militants commu-
PORTUGAL nistes eux-mêmes. Ses grandes lignes sont les suivantes : a -L'adoption par le Parlement de la loi agraire (grâce à l'accord du PS avec le PPD) marque pour le PCP une dégradation qualitative de la situation : "La série de lois approuvées en fin de session par l'Assemblée de la République, à l'initiative du PS allié au PPD et au CDS met définitivement au jour la nature de classe du gouvernement PS. Le gouvernement PS se révèle, sans doute possible, être au service du grand capital, des propriétaires fonciers et de l'impérialisme contre les travailleurs et les classes et couches laborieuses." b-Ainsi, le CC du PCP conclut que "le gouvernement du PS seul, allié de fait de la droite, ne sert ni la démocratie portugaise, ni le peuple, ni le pays". En conséquence, le PCP propose la "voie suivante pour arriver à une solution constitutionnelle et démocratique : - 1. Suspension par le recours aux procédés constitutionnels et légaux adéquats de l'application des lois récemment approuvées par l'Assemblée de la République; - 2. Démission du gouvernement actuel et formation d'un gouvernement qui prenne en charge les affaires courantes et garantisse les conditions de liberté et d'égalité pour tous les partis dans le cadre de la préparation de nouvelles élections générales : - 3. Dissolution de l'Assemblée de la République et convocation et tenue d'élections dans un délai de 90 jours, conformément à la Constitution. " (Résolution du CC du PCP, 31.7.77). Pourquoi cette volte-face ? Les raisons en sont claires si on analyse l'évolution politique du PCP lors de ces derniers mois. En se renforçant organisationnellement, le PCP s'est affirmé sans aucun doute comme le parti ouvrier qui a le plus grand nombre de militants organisés et il bénéficie directement de la crise du PS et de son gouvernement. Mais ce processus n'est pas linéaire. Après le VIlle congrès en novembre 76, la direction Cunhal a engagé le parti dans une politique visant à s'opposer à l'évolution droitière du gouvernement, sans jamais s'attaquer au principal centre de pouvoir politique, la présidence militaire. Les principales mobilisations, depuis la lutte de la Fonction publique, des ouvriers de la métallurgie, de la construction civile, jusqu'aux grèves des étudiants de l'Université de • Coimbra, ou la résistance permanente dans la région où s'applique la réforme agraire, ont été systématiquement isolées par la bureaucratie syndicale. La raison avancée à ce niveau était que toute centralisation ou toute action radicale provoquerait la chute du gouvernement et donc la formation d'un gouvernement "encore pire" ! Alors, comment défendre les conquêtes des travailleurs et y compris leurs libertés démocratiques, leur droit à s'organiser en coopératives et dans les UCO, et l'exercice du contrôle ouvrier ? Cunhal répondait : "Laissez les choses en l'état, comme elles sont et où elles sont (...) Laisser les choses en l'état veut dire : respecter les différentes formations (formations économiques : le secteur "néocapitaliste"' le secteur "capitaliste" et le secteur de la petite production marchande) et leur dynamique propre." (Interview de Cunhal dans "Expresso" du 30.7.77). Il est évident que cette proposition ne satisfait personne. Mais elle conduit obligatoirement à des concessions politiques toujours plus grandes. Ainsi, pour l'anniversaire de l'élection de Ramalho Eanes, Carlos Brito, un dirigeant du PCP, a donné l'explication suivante en votant une motion de congratulation : "Nous rendons hommage à la dignité, au courage et à l'impartialité avec lesquels vous exercez votre charge. " ("O Diario", 28.6.77). Entre-temps, les lois antiouvrières ont été approuvées sans aucune mobilisation de riposte et parfois avec le soutien du PCP, comme dans le cas de la loi antigrèves. Avant l'approbation de la loi agraire, la loi Barreto, le PCP a joué son va-tout dans une alliance parlementaire avec le PS. Son objectif majeur était de faire céder le gouvernement sur la question de la réforme agraire en étant prêt en contre-partie à voter le plan à moyen terme pour 1977-80. Pour cette raison le PCP qui est le parti qui compte le plus grand nombre de députés dans la région où s'applique la réforme agraire, n'a même pas présenté de projet alternatif à la loi Barreto. Mais le PS a repoussé au dernier moment le débat sur le plan et s'est allié avec le PPD pour approuver la loi Barreto. A partir de là, le PCP se trouvait marginalisé au Parlement et en difficulté pour présenter une alternative au mouvement de masse dont la combativité s'est révélée lors des gigantesques manifestations du 22 juillet. L'ampleur de la manifestation des travailleurs contre la politique du gouvernement, ce jour-là, est comparable à celle des manifestations du ler mai 74. Au même moment, la base communiste dans l'Alentejo commençait à se préparer à la lutte : les syndicats agricoles, après s'être réunis, ont annoncé une grève générale pour le jour de l'ouvertue du débat sur la réforme agraire au Parlement. Les dirigeants staliniens ont réussi à empêcher que l'appel à la grève ne se concrétise. Le PCP n'a pas d'autre issue. Anticipant le remaniement ministériel prévu pour octobre, il a présenté une proposition qui, compte tenu du mécontentement des masses, lui permette de continuer à être le canal principal de la radicalisation actuelle. Et, simultanément, il maintient la même attitude pratique visant à éviter toute confrontation importante avec le patronat, c'est-à-dire de maintenir les mobilisations "dans le cadre des institutions démocratiques". (Résolution du 31.7.77). Evidemment, ce n'est pas ainsi que Cunhal résout ses difficultés actuelles. Face aux attaques renforcées contre le pouvoir d'achat des masses, la riposte ne peut pas se faire au niveau de la propagande. Mais ce qui est plus important, c'est le tournant droitier qui se cache derrière cette "nouvelle" orientation. Ayant abandonné la lutte pour une "majorité de gauche", le PCP commence à défendre la nécessité d'une "majorité constitutionnelle" (implicitement, il s'agirait du PC, du PS et du PPD qui ont voté la Constitution). Aujourd'hui, dans le texte que nous venons de citer, le PC propose, indépendamment des élections, la formation d'un gouvernement national avec le PCP, le PS, le PPD et le CDS, sur la base d'une "plate-forme élaborée par toutes les forces politiques et sociales sans discrimination. " Cunhal, tout en affirmant que "le compromis historique est intraduisible en portugais" ("Expresso" ", 30.7.77), tout en rejetant l'eurocommunisme, se fraie également son chemin vers une collaboration directe avec la bourgeoisie. On comprend ainsi que la demande de démission du gouvernement
a deux significations : c'est un moyen de répondre à la combativité des masses, mais aussi de recherche un accord avec les - partis bourgeois. Evidemment, et Cunhal en fait l'expérience, ; "Jt-n'est pas possible de contenter tout le monde et son père.
On comprend ainsi pourquoi, dans sa résolution, le PC ne propose aucune forme de lutte extra-parlementaire pour empêcher l'application des lois antipopulaires et pour faire reculer le plan d'austérité du gouvernement.
On comprend également comment, ces jours derniers, la pro•position du PCP est apparue sous son vrai visage, comme un iceberg dont seule une petite partie était jusqu'alors visible. _Ainsi, deux propositions sont maintenant au centre de la propagande du PCP : l'établissement d'une plate-forme démocratique et patriotique entre tous les partis "sans exclusives", qui n'impliquerait pas la participation du PCP au gouvernement, mais au moins la négociation d'une plate-forme d'action, et, en deuxième lieu, la réalisation d'une pauce sociale qui permette la tenue de négociations. Le mouvement syndical et les luttes de masse Sur invitation de Mario Soares, le président de la Fédération internationale des produits agricoles, M. Buckman, s'est rendu au Portugal. Il a déclaré péremptoirement devant une assemblée d'agriculteurs à Viseu : "Le Portugal ne pourra pas entrer dans la CEE tant que subsistera une Unité collective de production. " Dans la même ligne, le ministre Barreto a affirmé qu'il fallait diminuer de 30 à 15% la part des travailleurs agricoles dans la population active. Le Plan pour 1977-80 prévoit par exemple, la mise au chômage de 60 000 femmes. Entre-temps, comme nous l'avions souligné plus haut, l'inflation en ce qui concerne par exemple les produits agricoles a atteint 39,6% à Lisbonne et 41,6% à Porto, d'avril 76 à avril 77. Dans cette situation, s'est produit un renforcement important de la capacité d'organisation des syndicats. Entre avril et juillet se sont tenues 55 élections pour le renouvellement des directions syndicales, dont 41 ont été gagnées par les listes conduites par le PCP, avec une participation record dans presque tous les cas, même dans celles où la liste "lettre ouverte" avait jusque-là l'hégémonie. Cette forte augmentation du taux de participation aux élections syndicales montre comment les travailleurs se tournent vers les syndicats pour défendre leurs revendications et, dans certains cas, comment ils reconnais*sent dans les courants d'opposition antibureaucratiques les meilleurs défenseurs de leurs intérêts. Par ailleurs, jusqu'à fin juin 1977, de nombreuses mobilisations ont revêtu le caractère de luttes sectorielles nationales (métallurgie, textile), combinée à la résistance opposée par les étudiants à la retitularisation de professeurs fascistes, décrétée par le Ministère de l'Education. Finalement, le PCP a acquis une marge de manœuvre croissante dans le mouvement -syndical (comme nous l'avons analysé dans les récents articles sur le Portugal). Mais ce contrôle croissant ne peut en aucune façon être assimilé à une capacité de négociation sérieuse d'un pacte social, comme le prétend sa direction.
La démonstration en a été faite quand, lors de la réunion du Conseil de l'Intersyndicale, le 16 juillet 1977, à Lisbonne, plusieurs syndicats ont défendu une proposition de grève générale pour la défense des conquêtes des travailleurs et le rétablissement de leur pouvoir d'achat. Cette proposition a été repoussée par 25 pour, 69 contre et 10 abstentions, avec le soufien certain de plusieurs syndicats dirigés par des militants du PCP. Pour se démarquer de ce courant d'opposition qui peut se renforcer de façon significative dans les prochains mois, le PCP a publié quelques jours plus tard une note virulente : "Il ne s'agit que d'une misérable provocation réactionnaire et anticommuniste (l'insinuation faite par différents journaux que le PCP accepterait de préparer une journée de grève générale), sur laquelle nous avions déjà attiré l'attention dans le document de notre CC où il est fait référence au danger de nouvelles provocations et de plus dangereuses." La réalité du mouvement de masse est tout autre. La réalisation d'une telle journée de lutte nationale est la seule façon de faire reculer le patronat et d'imposer la satisfaction des revendications des ouvriers et des paysans, de défendre la réforme agraire ou d'élargir le contrôle ouvrier. Le projet d'instauration d'un Etat fort, dont les contours apparaissent dans les lois qui militent la liberté d'action du mouvement ouvrier, dans l'intervention croissante des forces de police et le contrôle politique d'Eanes, encourage les partis bourgeois à renforcer leurs pressions. En octobre, on ajoutera des ministres capitalistes et des technocrates au gouvernement, - des gens dans lesquels Eanes a confiance et non des membres du PS. Cela ne pourra qu'ajouter à l'impopularité du gouvernement. Dans la perspective de cette évolution, la crise politique se conjuguera au moins pendant une période importante avec les résistances et les mobilisations ouvrières. Avec les capitulations de la direction du PCP et. l'augmentation de la capacité de riposte du courant d'opposition syndicale antibureaucratique, il faut accorder beaucoup d'attention à l'évolution des ouvriers communistes, au travail syndical et à la centralisation des luttes. Confrontés au remaniement ministériel, à la profondeur de la crise économique et aux affrontements sociaux violents (sur la réforme agraire), les révolutionnaires devront avancer audacieusement en affirmant une réponse politique précise : le défense dans l'agitation d'une plate-forme d'urgence qui synthétise les revendications ouvrières de l'heure et qui soit présentée comme les objectifs d'une grande journée de grève générale, mesures sur lesquelles devrait s'engager un gouvernement des partis ouvriers. Avec la nomination annoncée de nouveaux ministres capitalistes et le plan d'austérité qui entre en application, le gouvernement choisit l'affrontement direct avec les luttes des masses travailleuses. De fait, la violence brutale des troupes de choc de la police est bien le symbole de la situation, ce qui conduit y compris les militants socialistes du groupe "Fraternité ouvrière" à protester contre "l'intervention croissante du pouvoir militaire et des forces militarisées dans la société civile" L'évolution de la crise dépendra de plus en plus des mobilisations dont la classe ouvrière sera protagoniste cet automne.