opposition au mot d'ordre d'Indépendan- doivent être retenus. L'islam n'occupe
« ET TALIAA »
(3). Mais, malgré leur conservatisme, on
Le courant des Frères musulmans, né ne peut les qualifier simplement de réacen Egypte (1), et l'ensemble des organisations apparentées, est d'abord l'expresdu mouvement national algérien.
sion du conservatisme de la bourgeoisie réactionnaire, en particulier de la bour-
La révolution iranienne est geoisie agraire. Malgré son implantation ajouter, à partir de 1978, une nouvelle dipopulaire, il est avant tout un courant réactionnaire et pro-impérialiste.
Le schématisme théorique des staliniens du Parti d'avant-garde socialiste
(PAGS) les amène à identifier tout courant islamique ou arabophone, voire même nationaliste, aux Frères musulmans.
Les oulémas (2) du cheik Ben Badis les masses iraniennes à la tête de la lutte se sont caractérisés, dans le passé, par anti-impérialiste.
leurs liens avec la bourgeoisie agraire, leur ce et leurs perspectives assimilationnistes pas la même place que le christianisme dans la révolution démocratique. Si l'Eglise catholique a pu être combattue par la tionnaires. Ils font, objectivement, partie Révolution française, ce n'est pas strictement au nom du rationalisme, mais parce qu'elle apparaissait clairement aux masses mension au phénomène intégriste. Malgré 1. Frères musulmans (Al-Ikhwân al-musson programme rétrograde — en particu- limüm), association créée en Egypte en 1928 lier sur les femmes et les nationalités —, par l'instituteur Nassan al-Banna, assassiné en malgré les velléités pro-impérialistes de 1949 à la suite de la dissolution de l'associacertains, malgré le maintien des généraux tion, à laquelle les Frères musulmans avaient rédu chah, la direction nationaliste radicale Nahas Pacha du Parti Wafd (12 février 1949). autour de Khomeini a été propulsée par 2. Oulémas, docteurs de la loi musulmal'assimilation de l'Algérie à la puissance coloniaéléments fondamentaux
comme une partie de l'Etat féodal. Or
l'oppresseur impérialiste ne se réclame pas de l'islam, même si, accessoirement, il a pu l'utiliser pour asseoir sa domination. Au contraire, l'islam a joué important pour marquer l'identité nationale des « musulmans algériens » qui tenaient à se démarquer des colons (algériens eux aussi), et les masses n'ont pas encore une assez longue expérience des classes dominantes locales pour marquer
Une autre dimension est à retenir : l'absence d'une direction ouvrière révolutionnaire menant le combat démocratique, comme en Chine et au Vietnam. L'échec des directions bourgeoises, y compris les plus radicales, dans l'effort de modernisation économique, permet aux courants intégristes de capter une partie des aspiragroupuscules intégristes des années 1970 jusqu'à l'audience de masse de ces courants, après la révolution iranienne et après l'échec du projet de Houari Boumedienne, mort fin 1978, la différence est grande et le chemin parcouru considérable.
L'EMERGENCE D'UN
POLE INTEGRISTE En Algérie, les courants intégristes se sont inspirés de l'islam populiste de Muammar al Kadhafi en Lybie (à partir de 1969), puis de la révolution iranienne. Ils se sont aussi nourris de l'enfermement des progressistes dans l'intelligentsia francophone. Depuis les notables réactionnaires, prêts à composer pour sauver leurs terres, issus de la tradition des oulémas, jusqu'aux activistes de ces dernières années, il y a une recomposition des cou-
Les intégristes sont de plus en plus un courant urbain, implanté d'abord et surtout dans les couches plébéiennes, les déclassés (chômeurs, délinquants), commerçants, les enseignants, mais aussi parmi les travailleurs, employés et ouvriers.
Leur développement se nourrit, sur le terrain social, de l'impasse économique du pays. L'industrialisation inachevée a bouleversé les structures anciennes, accé léré l'exode rural et précipité en masse les paysans vers les villes. Cet exode rural (qui signifie à terme le changement des mœurs) n'a pu être absorbé : il a produit une « ruralisation » des villes.
Mais c'est au plan politique que se trouve la principale raison de l'essor intégriste. L'absence de direction ouvrière crédible du combat anti-impérialiste pour l'Indépendance nationale n'a pas empêché l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), après son Ve Congrès (1979), de se cristalliser dans une certaine mesure comme une alternative politique au pouvoir, représentative, jusqu'à un point, des aspirations des travailleurs, alors même que son programme de collaboration de classe n'est pas un program-
Aujourd'hui, cette alternative est absente. Le mouvement de masse (travailleurs, jeunes, femmes, masses berbéropho-
nes) est mis au pas, l'UGTA est normali- l'appel du 12 novembre, sée et même partiellement démantelée.
Les masses populaires (ouvriers, employés, chômeurs, lumpen, petite bourgeoisie ...), dont les conditions de vie se dégradent, ne croient plus au populisme radical. Elles ne disposent pas concrètement d'une alternative ouvrière. Les illusions actuelles, très répandues, sur l'« Infitah » (libéralisation) témoignent de ce désarroi. (Voir Inprecor numéro 138 du 6 décembre 1982.).
Les intégristes captent une partie de cette révolte, eux qui, dans nombre de mosquées, tiennent des discours politiques publics. Alors que le pouvoir a réprimé toute section syndicale mal-pensante, tout affichage, toute réunion étudiante démocratique, la marge de manœuvre accordée aux intégristes, qui stockent leurs gourdins dans les mosquées inviolables et tiennent publiquement leurs réunions politiques, leur permet de devenir un pôle de référence.
Dès le vendredi suivant la mort de l'étudiant Kamel Amzel, début novembre 1982, une campagne de propagande mettant en doute le fait qu'il ait été assassiné, est engagée avec un certain succès, et pour cause : El Moudjahid, le quotidien du FLN, est connu pour ses mensonges, et le mouvement étudiant n'est pas autorisé à s'exprimer au-dela de cercles confidentiels.
La reconquête partielle de leur influence par les intégristes leur permit d'organiser avec succès la prière du vendredi 12 novembre. L'ampleur du rassemblement (8000 à 10000 personnes), son insolence à l'heure du pouvoir fort et de la répression, ont permis d'étendre l'influence intégriste.
Malgré les propositions réactionnaires de l'appel en 14 points, lancé le 12 novembre par les intégristes, en particulier les femmes, malgré l'absence de revendications sociales claires et d'un programme démocratique d'ensemble, cet appel a cristallisé, dans une certaine mesure, le mécontentement social et les aspirations démocratiques des masses.
- Parce qu'ils ont osé se rassembler, défiant les barrages, les intégristes rejoignent les aspirations démocratiques des masses, même si leurs revendications sur le terrain démocratique ne touchent que la lutte pour le maintien des khotbas (4)
Alors que l'appel du vendredi 12 novembre était le fait de la tendance modérée des intégristes (Sahnoun, Abbas el Madani, Soltani), les masses ont surtout retenu l'insolence de l'acte politique ;
- Parce qu'ils ont avancé qu'il était nécessaire de résoudre le problème du lopour éviter la dissolution des — Mais aussi parce que les khotbas se font l'écho du mécontentement des masses, le rassemblement a été vécu comme l'expression de ce mécontentement par de nombreux travailleurs et des éléments des couches plébéiennes.
L'audience des intégristes ne se construit pas strictement sur les 14 points de elle ne rejoint pas les propositions réactionnaires du bourgeois Soltani, renié même par les oulémas. Nous pouvons seulement dire que l'écho est plus fort que le bruit, mais qu'il est différent du bruit.
Cette audience s'est d'ailleurs partiellement détachée des intégristes lorsque les coups de feu sur les gendarmes, les discours virulents ici ou là, ont par trop aiguisé le conflit avec le pouvoir.
C'est le moment choisi par le pouvoir pour arrêter les signataires de l'appel et d'autres imams (5) activistes, le 24 no-
CONTRE LA REACTION, POUR LES
LIBERTÉS DÉMOCRATIQUES Lorsqu'une centaine de nervis intégristes venus de tous les quartiers d'Alger, armés de haches et de couteaux, assassinent Amzel Kamel et massacrent un groupe d'étudiants qui comptaient afficher un appel à une assemblée générale au Centre universitaire Ben-Aknoun, nous devons exiger du pouvoir la condamnation des assassins, et combattre ces ennemis de l'expression démocratique des étudiants.
Mais le pouvoir veut profiter de la mort d'Amzel Kamel pour achever la mise en place de l'Etat fort. Il veut rétablir les imams officiels du ministère des Affaires religieuses et il arrête les chefs du courant
ABONNEZ-VOUS
A "INPRECOR"
intégriste coupables de diriger une organisation politique non reconnue.
Nous ne nous joindrons pas aux staliniens qui se réclament hypocritement de « l'islam progressiste » pour demander la répression des intégristes. (...)
Quand l'islam est religion d'Etat, qu'y a-t-il de surprenant à ce que le ministère nomme et paie les imams? Nous sommes prêts à combattre pour que dans chaque mosquée les fidèles choisissent leurs imams et organisent librement leur culte, mais cela suppose la séparation d'avec l'Etat. Cela suppose que les mosquées soient construites exclusivement avec des fonds privés, que l'enseignement public soit laïc, distinct de l'enseignement religieux que peut dispenser la mosquée, etc. Car les intégristes ne veulent pas que cesse le lien Etat-religion; au contraire, ils veulent faire disparaître tout élément laïc de la vie publique, de l'enseignement, de la justice ... Manifestation officielle du ler novembre 1979 à Alger. (DR)
Nous sommes contre la répression et les arrestations arbitraires dans les milieux intégristes. Certes, nous combattons les propositions rétrogrades de ces courants. Nous sommes pour la mixité, pour le droit au travail des femmes, et nous sommes aussi pour le mariage sans tuteur et sans dot, pour le divorce libre, contre la polygamie, donc contre la proposition d'appliquer le droit musulman.
Nous sommes pour la laïcité et non pour l'islamisation de l'Etat. Sans parler des perspectives économiques des Soltani et consorts.
Mais le combat démocratique ne se découpe pas, il est un. Nous sommes
4. Khotbas, sermons prononcés lors de la prière du vendredi, et qui peuvent servir de tribune politique.
5. Chez les musulmans sunnites, l'imam est la personne qui est chargée de conduire la prière, en général un lale.
contre toute arrestation pour délit d'opinion, meme si nous combattons les opinions en question.
Nous sommes pour le droit de s'exprimer librement, de s'organiser librement en cercle, en parti, en syndicat.
Nos opinions, nos idées, notre programme progresseront en gagnant les masses par le débat démocratique.
Le pouvoir a toléré ces courants inté d'écraser le mouvement étudiant démocratique, les travailleurs, les femmes en lutte, et que cela l'arrangeait bien d'avoir un comité de cité croupion autour de la mosquée de Ben-Aknoun, une pression anticommuniste contre le syndicat, des vitrioleurs en ballade dans les rues d'Alger pour intimider les femmes.
Le pouvoir veut achever aujourd'hui son contrôle sur la société et il joue au progresssiste et au démocrate.
S'il voulait l'expression démocratique des masses, pourquoi la réprime-t-il ? S'il voulait lutter contre les propositions rétrogrades des intégristes, pourquoi interdit-il aux courants progressistes de s'exprimer?
- Les assassins d'Amzel Kamel doivent être jugés et condamnés !
- Libérez tous ceux qui sont arrêtés pour délit d'opinion ou pour s'être ou pour s'être organisés politiquement!
- Nous condamnons les propositions réactionnaires de l'appel des Soltani, Sahnoun et Abbes el Madani !
— Pour la mixité, pour les droits élémentaires des femmes!
- Pour la laïcité de l'Etat !
« ET TALIAA », numéro 8
Alger, novembre 1982.