Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Une nouvelle orientation pour l'opposition ?

· Inprecor n° 143, 14 février 1983 · p. 12-14, 14 · 2 426 mots

Syndicalisme Pologne Europe de l'Est

E fait que la répression des opposants en Tchécoslovaquie ne fasse plus, depuis un certain temps, la « une » de

• la presse, ne signifie en aucune mesure que Gustav Husak ait mis un terme à la chasse de tous ceux qui pensent autrement que lui.

Au contraire, l'annonce récente de l'émigration de figures historiques de l'opposition comme Karel Bartoscek et Karel

Kynel, ou l'arrestation de Ladislav Lys, porte-parole de la

Charte 77, viennent nous rappeler que le gouvernement tchécoslovaque ne désarme pas dans sa lutte contre ceux qui, 14 ans après le printemps de Prague, n'acceptent toujours pas la normalisation.

On peut même dire qu'il a accentué son action au lendemain des événements polonais et après l'apparition de nouveaux noyaux d'opposition qui se réclament ouvertement de la lutte de Solidarité.

Anna LIBERA

Le grand procès des cinq animateurs du Comité de défense des personnes injustement poursuivies (VONS), Vaclav Havel, Petr Uhl, Jiri Dienstbier, Otta Bednarova et Vaclav Benda, condamnés en octobre 1979 à des peines sévères, ne marquait pas le point culminant d'une vague répressive qui, depuis dix ans, avait frappé, les uns après les autres, toutes les personnes ou regroupements qui tentaient de maintenir en vie l'esprit et l'idéal du

Printemps de Prague. Il semble plutôt avoir annoncé une nouvelle politique répressive, plus systématique, ne laissant rien au hasard et visant à faire taire toute voix discordante dans le pays, sans se limiter à l'opposition directement politique.

UNE REPRESSION

PLUS SYSTEMATIQUE

ET PLUS EFFICACE

Multiplication des procès, prolongation des peines des personnes condamnées, recours systématique au régime pénitentiaire le plus rigoureux, introduction de la résidence surveillée, brimades vexatoires contre les prisonniers, harcelement des opposants encore en liberté (arrestations répétées, menaces, violence physique, contrainte à l'exil ou ... refus d'accorder un passeport) : tous les moyens sont mis au service de cette entreprise.

Une brève exposition des cas les plus significatifs donne une idée de l'ampleur de cette répression et, par là-même, de son efficacité redoutable.

Au lendemain du procès des « cinq » du VONS, en novembre 1979, Albert Cerny, un acteur, membre du VONS et signataire de la Charte 77, était condamné à

La répression ne désarme pas

Jirusek.) (DR) trois ans et demi de prison. En avril 1980, un jeune ouvrier, Petr Cibulka, qui aurait dû être libéré à cette date après deux ans d'emprisonnement, a vu sa peine prolongée de six mois à régime sévère. Son cas inaugurait cette nouvelle pratique des autorités. Rudolf Battek, porte-parole de la Charte 77, ancien député à l'Assemblée nationale tchécoslovaque, arrêté en avril 1980, était condamné un an plus tard à sept ans et demi de prison. Sa peine sera réduite en appel à cinq ans et demi d'emprisonnement assortis de trois ans d'assignation à résidence. La encore, il s'agit d'une innovation, l'assignation à résidence (1) ayant été jusqu'ici réservée aux prisonniers de droit commun. Mais le cas de Rudolf Battek, personnalité liée à la Ile Internationale et défendue par les principaux dirigeants socialistes de par le monde, montre surtout la volonte des autorités de Prague de ne pas se laisser influencer par les campagnes internationales de solidarité avec leurs victimes. Et il est un fait que les nombreuses protestations contre la peine infligée à Battek (la plus lourde condamnation depuis les procès staliniens des années 1950) n'ont en rien entamé leur résolution, comme le montre la multiplication des procès au cours des deux dernières années.

En juillet 1981, Jiri Gruntorad, jeune ouvrier signataire de la Charte 77, était condamné à quatre ans de prison et trois ans d'assignation à résidence ; Thomas Petrivy, organisateur de la rencontre entre la Charte 77 et le KOR polonais en août 1978, était condamné à la même époque à deux ans d'emprisonnement. Vaclav Umlang, un ouvrier mineur, était, lui, condamné à trois ans de prison pour avoir protesté contre l'intervention soviétique en Afghanistan et critiqué l'insuffisance des installations minières en Tché-

« Afin d'assurer le passage de la société à un niveau supérieur de développement, il faudra emprisonner les camarades suivants ... » (Miroslau coslovaquie. Un animateur du VONS, Jan Litomisky, était condamné, en octobre 1981, à trois ans d'emprisonnement et deux années d'assignation à résidence. A la même époque, quatre jeunes gens étaient condamnés à des peines allant de 6 à 18 mois de prison pour avoir suspendu des banderoles hostiles sur des bâtiments officiels, à l'occasion du congrès du Parti communiste tchécoslovaque.

En novembre 1981, Edward Kalinowsky, un Polonais militant de Solidarité, arrêté alors qu'il tentait de faire entrer en Tchécoslovaquie 176 exemplaires des revues d'opposition Svedetcui et Listy, était condamné à 16 mois de prison. Un jeune objecteur de conscience, Jan Hrabina, était condamné à deux ans et demi d'emprisonnement. Le jugement était justifié par « le degré très élevé du danger représenté par les idées pacifistes pour la société dans le contexte mondial actuel ». Jan Hrabina avait motivé son objection de conscience entre autres par le refus de participer à une éventuelle intervention des forces du Pacte de Varsovie contre les travailleurs polonais.

En mai 1982, Petr Pospichal, un jeune ouvrier effectuant son service militaire, était condamné à deux ans et demi à régime sévère pour avoir défendu l'action de la Charte 77 dans sa caserne. En juillet

1. La résidence surveillée implique les obligations suivantes: 1) annoncer à l'institution chargée de la surveillance tous les éléments concernant les ressources et les justifier sur demande : 2) se présenter régulièrement à cette institution dans les délais qu'elle fixera elle-même : 3) accepter, à n'importe quel moment, l'entrée des représentants de cette institution à son domicile ; 4) annoncer à l'avance tout déplacement du lieu de résidence.

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1982, de lourdes condamnations étaient prononcées à l'encontre de jeunes animateurs d'une revue culturelle non officielle, Okno (la Fenêtre) : Ivan Jirous (qui a déjà effectué une peine était condamné à trois ans et demi de prison à régime sévère et deux ans de mise à l'épreuve ; Michael Hytek et Milan Frie respectivement à 18 et 15 mois de prison.

A ces condamnations — il s'agit malheureusement d'une liste très sélective (2) - il faut ajouter les inculpations de dix-huit personnalités de premier plan de l'opposition, à la suite de l'arrestation de deux jeunes Français qui transportaient de la littérature clandestine, 1981 (3). Huit d'entre elles sont restées emprisonnées durant une année en vue, semble-t-il, de l'organisation d'un grand

Mais le gouvernement tchécoslovaque y a renoncé - temporairement -sur la pression du gouvernement autrichien, qui avait lié la visite de Gustav Husak, de l'automne dernier, à la libération de ces opposants.

Non contentes d'envoyer les animateurs de la Charte 77 et du VONS en prison, les autorités continuent de les harceler, en faisant peser sur eux la menace d'une prolongation de peine (une telle menace pèse actuellement sur Petr Uhl) ou en multipliant les brimades, avec l'objectif avoué de les démoraliser et de leur enlever toute envie de poursuivre leur activité à leur sortie de prison. La vie quotidienne des prisonniers est faite de ces brimades, comme l'interdiction d'écrire pour le dramaturge Vaclav Havel, ou les entraves mises au contact de Petr Uhl avec sa femme et ses enfants. Petr Uhl, qui n'a droit qu'à une heure de visite tous les six mois, vient de se voir interdire récemment d'écrire une lettre par mois à son fils âgé de sept ans.

Le harcèlement des signataires de la Charte 77 en liberté, qui rend toute activité de plus en plus difficile, et la menace ment, ont contraint beaucoup d'opposants à choisir l'exil. C'est le cas pour des figures historiques de l'opposition, comme Bartoscek, Mlynarik et Kynel, ou pour de jeunes militants comme Jan et Jiri Bednar ou Zina Freundova.

La répression s'est étendue au cours des deux dernières années aux milieux catholiques. Il faut y voir la volonté des autorités d'étouffer un foyer d'opposition fortement stimulé par les événements polonais. Cette volonté semble avoir été renforcée par la décision du Vatican d'interdire aux prêtres de participer à des organisations à caractère politique, ce qui, dans les pays de l'Est en général, et en

2. Pour avoir la liste complète des communiqués du VONS concernant les cas de répression, on peut se procurer la nouvelle brochure du Comité du 5 janvier pour une Tchécoslovaquie libre et socialiste, en écrivant à Véronique Chabrol, 277, rue de Vaugirard. 75015 Paris.

3. Il s'agit des personnes suivantes : Jaromir Horec, Eva Kanturkova, Karel Kynel, Jan Mlynarik, Jan Ruml, Jiri Ruml, Jirina Siklova. Milan Simecka (détenus), Jiri Hajek, Ivan Havel, Olga Havlova, Karel Holomek, Josef Jablonicky. Zdenek Jrinsky. Mojmir Klausky, Miroslav Kusy, Jaroslav Meznik, Jiri Mueller (non détenus).

Tchécoslovaquie en particulier, une rupture avec les organisations catholiques appendices du régime.

Enfin, on a assisté, au début 1982, à une nouvelle opération répressive très radicale dans le cadre d'une enquête sur la distribution de tracts de solidarité avec les travailleurs polonais contre l'état de guerre. Le VONS signale, dans un communiqué, que les personnes arrêtées et inculpées à cette occasion sont quatre jeunes ouvriers extérieurs au milieu de la Charte 77 : Jan et Josef Wünsch, Jitka Tumova et Vaclav Soukup. Les autorités cherchent à transformer l'accusation initiale d'agitation (article 100 du Code pénal) en

« subversion contre la République » (article 98), qui permet d'infliger les peines les plus lourdes. Il semble bien que les autorités aient voulu là frapper très vite ce nounoyau d'opposition, qui agit sous l'influence directe des événements polonais et rejette le légalisme choisi par la Charte 77. Malgré ces arrestations, ces opposants, qu'ils se nomment Groupe d'action révolutionnaire ou Comité préparatoire des syndicats libres, ont poursuivi leur activité au cours de l'année 1982, ouvrant ainsi une nouvelle phase de la lutte contre les normalisateurs.

L'apparition de textes de réflexion critiques au sein même de la Charte 77

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semble confirmer que l'on se trouve à un tournant dans l'activité de l'opposition. L'efficacité de la répression, dont nous n'avons donné qu'un bref aperçu, a en effet mis en relief les limites d'une action courageuse, mais qui prend comme seul interlocuteur un pouvoir qui ne cesse de montrer avec quel mépris il traite ses propres lois.

ROMPRE L'ISOLEMENT

DE L'OPPOSITION Un long document analysant de façon critique l'activité de la Charte 77 - sans pour autant en nier les aspects positifs et courageux - a circulé en 1982 parmi les opposants (4). Le (ou les ?) signataire s'attache essentiellement à mettre en relief les faiblesses d'une action qui ne s'est jamais posée les problèmes de l'ensemble de la société tchécoslovaque, mais d'un groupe relativement restreint d'intellectuels.

Ainsi, selon ce texte, l'accent porté exclusivement sur la liberté d'expression, pour importante que soit cette revendication, n'a pas permis aux opposants de tisser des liens avec de larges couches sociales mécontentes du régime, et a contribué « idéologique et culturelle ». Cela ne lui a pas permis de rompre un isolement déterminé, au départ, en grande partie par l'action répressive du régime.

Selon l'auteur du document, le mode de fonctionnement même de la Charte 77 a aggravé ultérieurement son isolement : « L'opposition ressemble à une sorte de

"corps étranger", quand ce n'est pas carrément à une secte où règnent des habitudes particulières, des stéréotypes de pensée et de conduite qui ne sont pas toujours intelligibles "aux autres". » La grande rigueur morale des opposants, qui tor ce à juste titre l'admiration, peut se re tourner contre eux, poursuit le document, car elle leur enlève « toute possibilité d'agir sur les gens simples », qui sont contraints, pour survivre, à des compromis quotidiens avec la société normalisée.

Cette attitude ne prépare pas les opposants à affronter la nouvelle situation déterminée par les difficultés économiques accrues : « L'aggravation de la crise économique, puis de la crise politique dans notre pays, poursuit le texte, va obligatoirement entrainer, tôt ou tard, un mécontentement spontané qui ira croissant. Il est difficile d'en prévoir les manifestations. (...) S'il y a, à ce moment-là, une opposition fonctionnant de manière bien ordonnée, ce sera justement son heure : elle commencera par contribuer à rationaliser la conscience collective et à unifier la volonté générale, jusqu'au moment où elle finira par se retrouver enfin à la tête du mouvement populaire. Nous n'avons pas besoin d'aller bien loin à l'étranger pour trouver des exemples. » La Pologne n'est, en effet, pas loin !

Or, l'extériorité totale de la Charte 77 par rapport à la société ne facilite pas les contacts avec les éléments qui, « dans les structures » commencent à être mécontents. En conclusion, le document ébauche une ligne d'action qui pourrait permettre à l'opposition de se préparer à ses nouvelles tâches : s'attacher à analyser les problèmes sociaux et politiques de la société tchécoslovaque et tisser des liens avec les gens qui travaillent « dans les structures » (les entreprises, les syndicats, le parti ...).

LE COMITÉ PRÉPARATOIRE

DES SYNDICATS LIBRES Une conclusion similaire semble avoir été tirée par de jeunes ouvriers, non liés à la Charte 77 ou au VONS, et qui, dès le printemps 1981, avaient fait connaître leur volonté d'intervenir au sein des syndicats officiels, afin de les pousser à accomplir leur tâche de défense des intérêts des travailleurs. En avril 1981, ils avaient adressé une lettre dans ce sens au congrès des syndicats tchécoslovaques (Mouve ment syndical révolutionnaire, ROH), et s'étaient constitués en Comité préparatoire des syndicats libres. Tirant les leçons de la répression qui a frappé les

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membres de la Charte 77 et du VONS, ils ont choisi de garder l'anonymat. De même, étant donné leur faiblesse, ils ont opté pour un travail systématique à la base des syndicats officiels. Ils s'expliquent sur ces deux questions dans une déclaration faite à Prague le 14 novembre 1982, que nous reproduisons à la page précédente.

Ce Comité préparatoire des syndicats libres, né sous l'impulsion du mouvement des travailleurs polonais, s'est efforcé de populariser leur lutte en Tchécoslovaquie et de se solidariser avec eux, renouant avec une pratique internationaliste longtemps oubliée. En témoigne la lettre qu'ils ont fait parvenir à Solidarité à la veille de la grève générale du 10 novembre dernier (voir ci-contre).

Cette réorientation de l'opposition tchécoslovaque, qui apparaît aussi bien dans le document critique de la Charte 77 que dans l'activité du Comité préparatoire des syndicats libres, s'opére dans conditions difficiles. La répression interne et l'évolution de la situation en Pologne ne facilitent pas la tâche des opposants. Notre solidarité leur est plus nécessaire que jamais.

Anna LIBERA Paris, 28 janvier 1983. 4. Voir le texte de ce document dans L'AIternative, numéro 18, septembre-octobre 1982.

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