Entretien avec un militant guatémaltéque du mouvement de solidarité
"Leuse diaman te doit sera oues e
E Tribunal déclare que, face aux
• peuple du Guatemala a le droit d'exercer toutes les formes de résistance, y compris la force armée, au travers de ses organisations représentatives, contre les pouvoirs publics tyranniques, et que l'usage de la force armée de la part du gouvernement du Guatemala pour réprimer cette résistance est illégitime. » Telle est la conclusion de la sentence adoptée par le
Tribunal permanent des peuples dans sa session sur le Guatemala, qui s'est déroulée à la fin janvier 1983 à Madrid. La défense de la légitimité de la lutte armée et l'exigence de la reconnaissance de l'Union révolutionnaire nationale guatémaltèque
(URNG) (1), ont été au centre des débats et témoignages qui se sont déroulés pendant quatre jours.
Reprenant tous les témoignages dénonçant la répression du régime guatémaltèque, la sentence du Tribunal des peuples a dénoncé la mort, depuis trente ans, d'environ 100 000 personnes, ce qui signifie un assassinat toutes les quatre heures.
Durant les huit derniers mois de gouvernement du général
Efrain Rios Montt, ces assassinats ont même atteint le chiffre de 8 000. La description des massacres, comme celui du village
- Tu as assisté à la session du Tribunal permanent des peuples consacrée au
Guatemala, qui s'est tenue durant la dernière semaine de janvier 1983, à Madrid.
Peux-tu tout d'abord nous expliquer ce qu'est ce Tribunal, sa composition et son
- Le Tribunal permanent des peuples est une instance dont l'objectif est d'analyser, à la demande d'organismes divers, les accusations de violation des droits de l'homme dans un pays donné. Il étudie les aspects économiques et politiques, et, bien sür, la situation des droits de l'homme dans ce pays; il pese les preuves des définit les éventuelles violations, en causes et les auteurs.
- Quelles sont les origines de ce Tribunal, par qui a-t-il été créé ?
— A l'origine de ce Tribunal se trouve la Fondation Lelio Basso. Lelio Basso était un sénateur démocrate italien. Avocat, il avait créé un cabinet de conseils assurant la défense, devant les instances internationales, des pays procédant à des nationalisations. Il utilisait l'argent reçu pour financer un organisme de défense du droit des peuples. Il a ainsi créé le Tribunal permanent
Tribunal des peuples, ayant déjà, il me semble, siégé sept fois, et dont les verdicts ont une crédibilité importante.
- Quelle est la composition de ce
Tribunal, qui en sont les juges ?
crimes décrits plus
- Ce sont, pour la plupart, des personnalités indépendantes, non partisanes, mais pas neutres non plus. Des personnaliintellectuelles, scientifiques, un certain nombre de prix Nobel, de juristes, de religieux, ete.
- Qui était présent à cette session et comment s'est-elle déroulée ?
- En ce qui concerne les juges, on peut citer des sociologues, des intellectuels tels que Eduardo Galeano ; des prix Nobel comme George Wald, Eduardo Perez Esquivel ; Mgr Mendez Arceo. L'éventail était très large. Il y avait aussi un théologien italien, M. Giulio Girardi.
Pour ce qui est du Guatemala, pratiquement toutes les organisations populaires, démocratiques et révolutionnaires
1. L'URNG est le résultat d'un long processus de coordination qui a débuté au printemps 1980 et qui s'est achevé par l'unité. conclue en janvier 1982, entre les forces combattantes guatémaltèques, à savoir l'Armée de guérilla des pauvres (EGP), les Forces armées rebelles (FAR), l'Organisation du peuple en armes (ORPA) et le Parti guatémalteque du travail (PGT) « Nucleo de direccion nacional ». Dans son numéro 120 du 8 mars 1982, Inprecor a publié de larges extraits de la « Proclamation unitaire des organisations révolutionnaires guatémalteques »-
2. Pour l'aide d'Israël à la dictature du Guatemala, voir l'article d'Israël Shahak, publié dans Inprecor numéro 131 du 26 juillet 1982. sous le titre : « De l'Afrique du Sud au Guatemala, Israël soutient toutes les dictatures ».
3. Elu président de la République en 1951. Jacobo Arbenz va entreprendre une série de ré-
GUATEMALA de San Francisco, de l'incorporation forcée aux « patrouilles civiles » de répression, a été accompagnée d'informations sur le phénomène de l'émigration forcée, des « déplacés » par l'armée, et de la création des « villages stratégiques » sur le modèle des pratiques américaines lors de la guerre du Vietnam. Il y a environ un million de paysans transplantés ou en cours de transfert, dont 200 000 se trouvent aujourd'hui au Mexique.
L'importante pénétration économique des Etats-Unis et l'aide militaire à la dictature de la part de régimes comme Israël ou l'Argentine ont aussi fait l'objet de certaines interventions (2). C'est cet ensemble d'éléments qui a amené le Tribunal à considérer que « loin d'être en contradiction avec l'aspiration profonde de l'humanité à la paix, le recours à l'insurrection, là où les droits les plus élémentaires sont bafoués, ne peut être que reconnu comme l'unique instrument pour affirmer les valeurs de l'humanité et de la paix auxquelles aspire la communauté internationale ». Nous publions ci-après une interview d'un militant guatémaltèque du mouvement de solidarité international qui a assisté au Tribunal permanent des peuétaient présentes. Leurs représentants venaient des milieux intellectuel, politique, paysan, ouvrier, etc.
Différents organismes de défense des droits de l'homme étaient également présents : la Commission des droits de l'homme du Guatemala, qui avait demandé la tenue de cette séance ; le comité Pro-Justicia y Paz.
On pouvait noter la présence de Guillermo Toriello, chancelier guatémaltèque sous le régime d'Arbenz (3) et maintenant représentant international de l'URNG;
l'ex-recteur de l'Université de Ciudad-Guatemala ; le docteur R. Castillo Montalvo, ex-doyen de la Faculté de médecine, dont le père est actuellement ambassadeur du
Guatemala à l'ONU; des leaders comme
Pablo Ceto du FP-31 et membre du
Rigoberta Menchù,
Gabriel formes radicales, et notamment une réforme agraire, en expropriant les terres de certains gros propriétaires, et les terres non cultivées de impérialiste United Fruit.
la société
900 000 hectares de terres seront ainsi distribués à
100 000 familles paysannes.
La réaction de l'oligarchie locale et de l'impérialisme prendra la forme d'un coup d'Etat en juin 1954, organisé avec l'aide de la CIA. de la United Fruit, de l'ambassade américaine et des bérets verts et mercenaires yankees. La première tâche du colonel Carlos Castillo Armas, mis en place par l'impérialisme, sera de modifier la réforme agraire, en restituant les terres à leurs propriétaires. Le gouvernement Arbenz, et sa fin tragique, ont donc toujours symbolisé la détermination de l'oligarchie foncière et de l'impérialisme à s'opposer à toute forme de processus de réformes démocratiques bourgeoises au Guatelama.
Ixmata ; Arturo Arias, secrétaire de PATCG (4).
Il y avait des témoins pour chaque cas, chaque thème traité, la plupart étant des paysans : Carmelita Santos, catéchiste du comité Pro-Justicia y Paz ; Pedro Luis Ruiz, un ex-sergent de l'armée ; un paysan enrôlé de force dans les patrouilles civiles : Susana de Medina, femme de Rolando Medina, intellectuel enlevé depuis octobre.
Les rapporteurs et les témoins représentaient l'ensemble de l'opposition guatémaltèque. C'était très important, car cela donnait la preuve de la force et de la cohésion de cette opposition.
- L'accusé, le gouvernement guatémaltèque, était-il présent à la séance du Tribunal ?
- Non. Malgré l'invitation qui lui a été envoyée, le gouvernement guatémaltèque n'a donné aucune réponse officielle et ne s'est pas présenté. Des rumeurs prétendaient que le président du Conseil d'Etat allait se présenter, accompagné de témoins et d'avocats de la défense. Mais, devant le poids des témoignages et des preuves apportés, le gouvernement ne pouvait en aucune façon nier ses crimes. De ce fait, il ne pouvait pas non plus accepter de se présenter, surtout actuellement, alors qu'il s'efforce d'améliorer son image internationale. Il ne s'est pas présenté, prétextant que ce Tribunal n'avait aucune validité, que c'était une farce. Ce que le gouvernement guatémaltèque ne dit pas, c'est qu'il a été invité à présenter des témoignages, des preuves. Il faut rappeler que, durant le déroulement de la séance, les juges interrogeaient autant les rapporteurs que les témoins : pour chacun de ces thèmes, le gouvernement aurait pu déléguer des personnes, afin qu'elles réfutent les accusations portées contre lui. Mais il ne l'a pas fait. Pourquoi ? Parce que les témoignages directs, la documentation, l'argumentation juridique et les preuves, étaient irréfutables.
- Peux-tu nous donner des exemples des témoignages donnés ?
-Il y a done eu des rapports et des témoignages sur chaque thème. Par exemple, pour ce qui est de la répression systématique exercée par Rios Montt, il y a eu toute une série de témoignages écrits fournis aux juges, ainsi que des témoins tels que Mme Consuelo de Azmitia, dont le mari et deux des enfants ont été enlevés. Pour l'armée, il y a eu un rapport et le témoignage d'un ex-sergent. Des intellectuels et les membres de communautés indigènes ont témoigné du génocide culturel, de l'ethnocide. D'autres rapports et témoignages ont traité de la stratégie contre-insurrectionnelle, de la persécution de l'Eglise et des chrétiens en général, etc.
- Quel a été le verdict rendu ? - Le verdict consiste en un document de 70 pages rendu public durant une conférence de presse donnée le 31 janvier à Madrid, après délibération à huis clos. De ces 70 pages d'argumentation socio-économique, politique, juridique, on peut souligner les aspects les plus importants.
Premièrement, pour ce qui concerne 'illégitimité du régime de Rios Montt : les décrets établis par le régime lui-même sont des cas de flagrant délit de violation de toute législation ou convention internationale sur les droits de l'homme (la convention de Genève, les différents amendements de l'ONU, la convention de POEA).
Deuxièmement, la certitude qu'il y a génocide. Bien que le mot « génocide » i soit couramment utilisé de nos jours, il me semble que, pour la première fois, il a été reconnu, d'après les principes mêmes du Tribunal de Nuremberg, qu'il y a un génocide au Guatemala. Au sens strict et au sens commun du terme. Au sens strict, car le régime procède à l'extermination totale de petites communautés d'Indiens ; au sens commun, parce qu'on assiste à l'élimination partielle, mais importante, de plus de la moitié de la population indienne. Les prescriptions du Tribunal de Nuremberg, ainsi que les diverses conventions établies par la suite, mentionnaien déjà cet aspect-là. Le Tribunal a ainsi dé montré que, juridiquement, et aussi d'ui point de vue politique, on peut parler, ai Guatemala, d'un génocide stricto sensu.
Troisièmement, le Tribunal a recon nu l'état de guerre qui sévit au Guatema la ; cela concerne aussi bien la situatior interne que le problème des réfugiés. Ur point très important est à souligner, bier qu'il n'ait pas été évoqué au cours de la séance. Les juges ont demandé la recon naissance de l'URNG comme « force belligérante ». Cet événement très important a été applaudi par le public.
Quatrièmement, le Tribunal a lancé un appel à toutes les instances internationales et en direction des Etats-Unis pour interdire ou suspendre toute aide économique et militaire au régime guatémaltèque. Par ailleurs, une lettre accompagnée du verdict a été envoyée au pape, qui fera un voyage en mars au Guatemala. Ainsi, le pape connaîtra la situation qui sévit dans ce pays et dans quelles conditions se trouve le peuple auquel il compte s'adresser.
- Que signifie, pour l'URNG, d'être reconnue, aujourd'hui, par ce Tribunal, demain par d'autres instances, comme « force belligérante » ?
- A mon avis, l'impact principal de cette résolution est de démontrer que les organisations révolutionnaires guatémaltèques ne sont pas de simples foyers de subversion. Non, les organisations, et notamment l'URNG, ont prouvé de façon incontestable qu'elles sont des organisations politiques, avec un projet, un programme représentant une alternative pour le peule guatémaltèque. Ce sont des organisations qui ont décidé d'impulser la lutte armée parce que c'est la seule façon d'envisager les réformes dont le peuple guatémaltèque a besoin. Ce ne sont pas des groupes qui ont décidé de prendre les armes pour le plaisir de les prendre, de mettre des bombes par-ci, par-là. Il s'agit de la restructuration de l'opposition guatémaltèque en vue de renverser le régime, pour s'affronter à une dictature militaire qui, si ce n'est par la force des armes, ne lâchera jamais le pouvoir, ne fera jamais la moindre réforme.
- Quelles peuvent être les conséquences des conclusions de ce Tribunal pour la lutte du peuple guatémaltèque, pour l'instauration d'un « gouvernement patriotique, populaire, révolutionnaire et démocratique » ?
4. Le Front populaire du 31 janvier FP-31 est un regroupement des organisations de masse. Ses dirigeants affirment: « Nous ne sommes l'expression politique d'aucune organisation, bien que nous reconnaissions que l'avant-garde est constituée par les quatre organisations EGP, FAR, ORPA et PGT. » Le Comité guatémaltéque d'unité patriotique (CGUP) est une structure unitaire qui regroupe les organisations démocratiques et populaires. Ce processus d'unité autour des organisations de masse est intervenu après l'unité dans l'URNG des organisations politico-militaires combattantes. Enfin, PATCG est l'Association des travailleurs de la culture du Guatemala.
- Dans l'immédiat, je pense qu'il y a l'aspect des pressions internationales : en effet, ce verdict vient s'ajouter à la résolution de l'ONU concernant le Guatemala, ainsi qu'à la résolution votée le 16 décembre 1982 par le Parlement européen. De plus, il est rendu juste avant la tenue de la réunion, à Genève, de la sous-commission des droits de l'homme de l'ONU. Il a été démontré que toute aide économique ou militaire accordée au régime guatémaltèque sert directement à la campagne contre-insurrectionnelle. Ce verdict s'ajoute aux pressions internationales visant à isoler le régime guatémaltèque et à empêcher que les souffrances de ce peuple se prolongent plus longtemps.
- En quoi cette session du Tribunal permanent des peuples peut-elle vous aider dans votre travail de solidarité ? Par exemple, comment peut-elle être utilisée en France ?
- Tout d'abord, je pense que, de toute évidence, la solidarité peut s'appuyer sur les documents fournis par le Tribunal, car ils constituent des preuves irréfutables du caractère criminel du régime et de la légitimité de notre lutte. Les axes principaux dégagés par le verdict nous permettent de travailler sur de meilleures bases pour renforcer l'isolement du régime guatémaltèque et développer la solidarité.
En France, il faut faire connaitre cette session, les témoignages, les arguments apportés, les rapports et le verdict lui-même. Nous devons les faire connaître à la presse, aux organisations politiques et syndicales, à toutes les associations humanitaires, de défense des droits de l'homme, ete., de façon à ce que tout ce matériel soit connu du grand publie, qu'il sache ce qui se passe au Guatemala. Le Guatemala n'est pas seulement un pays où agit une dictature militaire ; le régime, qui s'inscrit dans une certaine logique, reçoit une aide internationale, dont le Tribunal a fait état, notamment celle d'Israël, de Taïwan, du Chili et de l'Argentine. C'est aussi un pays où se déroule une lutte qui représente une alternative politique réelle.
Un premier prolongement de cette session du Tribunal permanent des peuples est la réunion du 21 février, à Paris, au cours de laquelle la section française du Tribunal des peuples va faire un compte-rendu de la session de Madrid. Y participeront Léo Matarasso, juge français et président international du Tribunal permanent des peuples, Philippe Texier, juriste, le camarade Pablo Ceto, leader paysan, représentant du FP-31 et membre du CGUP.
Dans ce sens, l'effort réalisé par les comités de solidarité et par la section française du Tribunal permanent des peuples devrait permettre d'élargir un peu au grand public l'information concernant ce qui se passe aujourd'hui au Guatemala. •
Propos recueillis par Renaldo TUCCI
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