Inprecor 1974–2004

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NIGERIA

Le retour de bâton du faux miracle pétrolier

· Inprecor n° 144, 28 février 1983 · p. 21-22 · 2 160 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Afrique Économie mondiale Mexique

Deux millions d'immigrés ont

E 18 janvier 1983, le gouvernement civil d'Alhaji Shehn

Shagari, au Nigeria, décidait de donner quinze jours a

« situation

/tous les étrangers pays. Il est généralement admis que cette mesure quitter le touche près de 2 millions de personnes provenant des pays voisins, dont au moins la moitié du Ghana.

Dans notre article « Afrique, objectif pétrole », paru dans le numéro 123 du 19 avril 1982 d'Inprecor, nous indiquions avait totalement bouleversé ce pays, entraînant de profonds

Claude GABRIEL

A l'époque de l'accession du Nigeria à l'indépendance (ler octobre 1960), l'économie du pays était centrée sur l'exportation de trois produits, dont la production était localisée dans trois grandes régions du pays: le palmier à huile dans le Sud-Est, le cacao dans le

Sud-Ouest et l'arachide dans le Nord.

Mais, dès le début des années 1970, cette situation a été radicalement changée par l'exploitation du pétrole. En seize ans, de

1964 à 1980, l'exploitation pétrolière est passée de 6 millions de tonnes à 103 millions de tonnes. Les Etats-Unis constituent le principal acheteur, a raison d'environ 40.7% en 1980.

Le pétrole assure près de 90% des rentrées en devises et l'impérialisme convoite ce nouveau marché pour y investir et pour obtenir des contrats d'équipement. Les effets en retour de ces changements sont le déclin rapide de la production agricole,

Le retour de bâton

du faux miracle pétrolier

irrégulière » pour religieuses dans le Nord du pays.

l'accélération de l'exode vers les villes, l'aggravation du déficit alimentaire, donc la croissance vertigineuse des importations alimentaires.

Pour pallier à ces difficultés, le gouvernement nigérian tente alors de développer l'industrialisation du pays par le réinvestissement du pactole pétrolier et par un endettement important sur le marché financier international (2). D'autre part, il proclame une sorte de « révolution verte » visant à relancer la production agricole par une aide à des formes capitalistes modernes de plantation. L'industrialisation partielle ne pourra, à elle seule, combler les déséquilibres provoqués à la fois par les difficultés à rembourser la dette extérieure, du fait de l'élévation des taux d'escompte, et par l'échec de la

« révolution verte ».

Mais le coup de grâce, le Nigeria va le recevoir, peut-on dire, par là où il a péché.

La crise économique internationale, en réduisant la demande mondiale d'hy-

Le flot des expulsés quittant le Nigéria (DR)

NIGERIA été expulsés en quinze jours masse des laissés-pour-compte de cette expansion contradictoire allaient avant longtemps poser des problèmes au régime et aux institutions fédérales. Nous citions alors le cas d'émeutes

Il est significatif que ce soit là une des raisons invoquées de l'Intérieur pour l'expulsion d'étrangers ayant prétendument participé à ces émeutes (1). Vrai ou faux, cela n'en révèle pas moins les contradictions d'un Etat qui se présente comme le seul grand Etat développé d'Afrique noire et qui, dans un même temps, doit reconnaître les difficultés politiques et sociales d'un pays semi-colonial et arriéré.

drocarbures, va infléchir à la baisse, dès

1978, la courbe du marché pétrolier international. A cela s'ajoute la crise de l'Organisation des pays exportateurs de petrole (OPEP), pour des raisons politiques et à cause des progres de l'extraction pétrolière dans les pays non membres, tels que le Mexique et la Grande-Bretagne. La consommation mondiale de pétrole a diminué, en 1982, de 4 %, pour la troisième année consécutive. Elle devrait encore baisser en 1983. Pour les seuls pays membres de TOPEP, dont le Nigeria, la production prise globalement a diminué de

40% en trois ans.

Pour freiner cette tendance, des pays comme le Nigeria ont tenté, en violation de leurs engagements pris au sein de l'OPEP, de pratiquer des prix plus bas sur le marché parallèle. Mais, dès lors, ils ont dû affronter en terrain découvert la concurrence d'un brut analogue au leur, comme celui des puits britanniques de la mer du Nord.

Le boom pétrolier, qui avait un temps alimenté les discours sur le développement industriel et le « miracle » nigérian, se termine dans une impasse. Une fois encore, les idéologies du développement qui font abstraction du contrôle du marché mondial par l'impérialisme et de

1. Le Monde, 19 janvier 1983

2. La dette extérieure du Nigéria se situe autour de 10 milliards de dollars. Comme la plupart des pays producteurs de pétrole, il se trouve parmi les pays les plus endettés. On a vu, voilà quelques mois, les mêmes secousses se produire au Mexique. Tous ces pays, confrontés à la baisse permanente du prix du baril de pétrole, sont amenés à planifier leurs recettes sur la base d'un pronostic sur les prix du pé-

Le Mexique parie sur un chiffre de 28 trole.

dollars le baril. Si ces prévisions étaient erronées, nous connaítrions une nouvelle panique dans ces pays pétroliers, présentés voilà encore quelques années comme les nouveaux-riches du commerce mondial. Mais déjà, à ce prix, le

Fonds monétaire international (FMI) estime que les Mexicains devraient subir une baisse du niveau de vie entre 10 et 20% sur dix-huit mois. Qu'en sera-t-il pour l'Afrique noire ?

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sur ce désordre. En quelques jours, le nei pas étonnés du typhon qui s'abat sur leur la capacité des multinationales de manipuler les échanges à leur profit, aboutissent à des situations dramatiques.

AGGRAVATION

DU DEVELOPPEMENT INEGAL ET COMBINE Le développement relatif du Nigeria pendant plus de dix années a contribué à drainer vers ce pays des capitaux, des investissements industriels qui, de ce fait, se détournaient d'autres pays africains de la région. Une entreprise comme Peugeot S.A. par exemple, est allée jusqu'à implanter une unité de montage en plein centre du Nigeria, dont la capacité de production dépasse le marché nigérian pour viser des pays comme le Cameroun, le Niger, le Togo ou le Bénin (ex-Dahomey). Et le Nigeria, avee ses 100 millions d'habitants, représente de toute manière à lui seul un marché très intéressant.

Conséquence de ces développements, une partie de la population déshéritée des pays voisins à commencé à immigrer au Nigeria pour y trouver du travail. Aux temps radieux du boom pétrolier, le Nigeria a acueilli des travailleurs étrangers (électriciens, ouvriers agricoles, petits vendeurs des rues...) : durant une décennie, cela n'a posé aucun problème à un régime nigérian qui y voyait, comme tous les gouvernements dans une telle situation, un moyen d'exploiter une main-d'œuvre bon marché et non organisée. Mais, la crise survenant, il a bien fallu prendre des décisions de contrôle draconiennes visant à réduire les poches de misère et de chômage afin d'éviter, notamment, des explosions sociales. gouvernement Lagos « découvre » alors que nombre de travailleurs étrangers ne sont pas entrés lé. galement au Nigeria. L'expulsion brutale populations s'est accompagnée d'une campagne de presse raciste et nationaliste rendant les travailleurs étrangers responsables de la crise. Ainsi, le Daily Times de Lagos a-t-il appelé ses lecteurs à aider à l'identification des étrangers en situation irrégulière ...

Il est assez singulier de constater comment un gouvernement d'un pays semi-colonial peut utiliser les mêmes armes idéologiques et les mêmes mesures administratives que les gouvernements européens confrontés à une augmentation du chômage. La recherche du boue émisparmi les travailleurs immigrés demeure une vieille recette de tous les gou-

La majorité de ces « clandestins » était d'origine ghanéenne. C'est le chaos économique qui sévit dans ce pays depuis près de cinq ans qui a alimenté cet exode vers le Nigeria. Le fait aussi que, tout comme au Nigeria, la langue officielle soit l'anglais, à la différence du Togo et du Bénin francophones, a favorisé ce flux migratoire vers le Nigeria.

Le Ghana et le Nigeria sont, entre autres, membres d'une institution régionale, la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (CDEAO), qui a été présentée comme exemple du grand projet d'unité économique et douanière et de développement régional. Pourtant, très rapidement, le puissant Nigeria a commencé à peser sur les économies déjà précaires des petits pays associés avec lui au sein de la CDEAO. La contrebande, par exemple, se faisait au profit du marché nigérian et affaiblissait d'autant les balances commerciales des autres Etats voisins. Ces dernières années, les beaux discours sur l'intégration régionale ont fait place à un renforcement du contrôle des frontières et à des politiques protectionnistes. Des pays comme le Ghana ont exporté leur chômage vers le Nigeria et ont compté sur une hypothétique hausse des cours du cacao et du café pour rattraper leur retard.

Les derniers événements constituent donc une nouvelle phase d'une crise généralisée de ces économies dominées. Le Nigeria exporte maintenant ses difficultés. En renvoyant chez eux ces centaines de milliers d'hommes et de femmes, totalement démunis, il prend la responsabilité non seulement d'aggraver le chômage dans ces pays mais, bien pire, il crée des problèmes politiques et sociaux d'une extrême gravité. La revue américaine Newsweek du 14 février 1983 note, à ce propos, que « le récent exode menace les ressources et la stabilité politique des nations les plus pauvres de l'Afrique de l'Ouest ». Dans un Ghana exsangue, instable politiquement et toujours au bord de la guerre civile, le retour de ces populations ajoute à la confusion. Le quotidien parisien le Monde rapporte que des villages pratiquement désertés depuis quelques années retrouvent brutalement leurs habitants, sans ressources et sans projets. La majorité de ces réfugiés sont originaires des régions du Centre et du Centre-Est du pays, c'est-à-dire qu'ils appartiennent peut aggraver la crise ghanéenne en exacerbant les problèmes de ressentiments ré-

Le Bénin et le Togo, qui ont vu passer cet exode à travers leur territoire, ont, eux aussi, durement souffert. Mais, provisoirement, quelques couches privilégiées de ces deux pays vont pouvoir spéculer ras, la monnaie nigériane, est passée de 315 à 126 francs CFA (qui est la monnaie commune des pays membres de la Zone Franc)(3). Tout au long de l'immense file d'attente des Ghanéens aux frontières du Bénin et du Togo, des Béninois et des Togolais ont pu s'accaparer quelques biens que les malheureux bradaient pour une cours de ces dernières années, l'inégalité du développement a bien évidemment touché aussi la société nigé riane. A côté de l'économie pétrolière et des quelques grandes zones industrielles, demeurent tous les traits traditionnels d'un pays semi-colonial et arriéré : paysannerie parcellaire par endroits, faiblesse du tissu industriel dans certaines régions, dépendance technologique et bancaire, aggravation des écarts de revenus, etc. Les décisions d'avril 1982 - engageant une nouvelle politique d'austérité - n'ont résolu aucun de ces problèmes, tout en aggravant le sort des plus pauvres, c'est-à-dire de l'écrasante majorité, alors que la bourgeoisie et les agents hauts placés de l'appareil d'Etat et de l'armée, par contre, maintenaient leur arrogance de nouveaux-riches. Cette situation, ainsi que la brutale chute du prix du brut, va entraîner des effets cumulatifs sur une société écartelée. L'expulsion des travailleurs « irréguliers » ne résoud en rien cette contradiction. Elle ne peut que repousser de quelques mois de nouvelles crises politiques.

ENCORE UNE FOIS L'HORREUR

Mais, à plus long terme, personne ne profitera de cette crise. La récession mondiale frappe durement tous les pays africains. Ce que le Nigeria vient de faire avec sa main-d'œuvre migrante, la Côte-d'Ivoire peut le faire bientôt avec les travailleurs venant de Haute-Volta. Nous avons affaire maintenant aux effets d'un développement inégal et combiné qui a écartelé, ces deux dernières années, le continent africain. La responsabilité principale en incombe à l'impérialisme. Faut-il rappeler, par exemple, que la Communauté économique européenne (CEE) a mis en place un organisme comme le Comité européen de coopération industrielle (CECI), dans le cadre de la Convention de Lomé, qui est responsable de la prospection des d'investissements industriels et s'est surtout chargé, au nom d'une prétendue intégration régionale, de favoriser quelques pays phares, comme le Nigeria ou la Côte-d'Ivoire.

C'est dans un continent où il y avait déjà plus de 5 millions de réfugiés que le capitalisme vient d'en ajouter encore quelques centaines de milliers d'autres. On a pu voir dans des reportages télévisés l'horreur de cette masse d'êtres humains, baluchon à la main, en train d'attendre le droit de passage d'un pays à l'autre. On a vu les policiers béninois ou togolais, la matraque à la main, régler ce triste trafic d'affamés. En quelques jours, plusieurs dizaines de personnes sont mortes faim. Le Monde rapporte : « Sur ce tinent des réfugiés"', tête. Certains ont été molestés, beaucoup dépouillés. Quoi qu'il advienne, leur avenir ne peut être que sombre. On sent pourtant chez eux moins de colère que de résignation. Les voilà de nouveau exclus. On n'en veut ni chez eux ni ailleurs. Ils en sont, tout simplement, malheureux. (4)» Voilà done un nouveau crime que l'impérialisme vient de perpétrer en Afrique noire. Et ce, avec la complicité des autres Etats néocoloniaux d'Afrique, de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et des pays impérialistes, dont les représentants veulent faire oublier leurs responsabilités dans la situation d'exploitation du continent africain, en accordant quelques tonnes d'aide alimentaire aux réfugiés des ex-

Claude GABRIEL Paris, 11 février 1983.

3. 100 franes CFA - 2 francs francais.

4. Le Monde, 30 et 31 janvier 1983.

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