Reportage dans les camps d'entraînement des contre-révolutionnaires nicaraguayens au Honduras
E ler février de cette année se sont déroulées, dans la ré-
Lion atlantique frontalière entre le Nicaragua et le Hondes manœuvres militaires conjointes des forces impérialistes américaines et de l'armée hondurienne. Initialement prévues pour décembre 1982, ces manœuvres avaient été retardées du fait de la visite de Ronald Reagan en Amérique centrale. Sous le nom de code de « Grand Pin », ces manœuvres, auxquelles participaient 5 000 soldats honduriens et 1 600 militaires américains, se fixaient comme objectif d'aider le Honduras à « améliorer la défense de son territoire » et à « tester le déploiement de troupes par air et par mer ». Ces actions, qui se sont déroulées près de la frontière nicaraguayenne, suivre le plan ainsi défini par le correspondant du Monde à Tegucigalpa, capitale du Honduras. « Le plan était simple : le 31 janvier, le 5e bataillon de l'armée hondurienne situé à Puerto
Lempira, sur la côte caraibe, était attaqué par une "armée rouge" venue d'un "pays mythique" appelé "Corinthe", quel il était difficile de ne pas reconnaître le Nicaragua. Face à l'agression, le Honduras lançait aussitôt un appel au secours à ses amis. Les Etats-Unis répondaient en dépêchant sur place avions, hélicoptères et bateaux, dont les Honduriens avaient besoin pour repousser l'agression. » (Le Monde, 6-7 février
1983.)
Préparation ouverte à une action d'agression contre le Nicaragua, ces manœuvres militaires avaient done comme principale fonction de tester les capacités des forces américaines à planifier et organiser une telle intervention avec la main-d'œuvre militaire locale. Outre que ces actions seront sans doute mises à profit pour laisser sur place armes et munitions aux contre-révolutionnaires somozistes basés dans la région et à l'ar-
Lars PALMGREN
De l'autre côté de la frontière du
Honduras, côté Nicaragua, le terrain s'élève et la végétation passe du type tropical à des forêts de grands pins. Ici, au
Honduras, entre Paraiso, à l'ouest, et Las
Trojes, à l'est, plusieurs dizaines de milliers de
Nicaraguayens ont trouvé refuge sous Somoza. Après la victoire sandiniste, la plupart sont rentrés chez eux. Mais, ces deux derniers mois, environ
4 000 nouveaux réfugiés sont arrivés. La plupart d'entre eux se trouvent dans la région de Las Trojes, à cinq heures de la capitale régionale, Danli.
La route qui mène à Las Trojes est en grande partie une route de rondins récemment construite. Aussitôt après avoir quitté la grand-route, nous sommes tombés sur deux soldats honduriens qui rentraient à leur base de Las Trojes.
Julio, l'un d'eux, avait 21 ans. Il était dans l'armée depuis quatre ans. Après avoir parlé de choses et d'autres pendant une demi-heure, nous avons commencé à parler des contras, les contre-révolutionnaires nicaraguayens.
NICAR
NICAR
NICAR
NICAR
- Vous avez déjà vu des contras par ici?
- Bien sûr, il y en a des quantités. Leurs camps sont dans toute la région. Près de Las Trojes, il y en a peut-être deux ou trois.
— Vous y êtes déjà allé ? - Oui, plusieurs fois. Ce sont surtout des adolescents, et il y a des filles aussi. Evidemment, une fille peut se servir d'un FAL (fusil d'assaut léger) aussi bien qu'un garçon.
- Ils avaient de bonnes armes ? - Meilleures avaient presque tous des FAL, mais aussi des lance-grenades et des mortiers de différents calibres.
— Que pensez-vous des contras ? -Ils ont été extrêmement corrects avec moi. Je crois qu'ils ont été très gen-
- Vous vous êtes déjà battus contre - Non. Les sandinistes ne sont jamais venus jusqu'ici. Mais maintenant, les contras sont entrés au Nicaragua.
Las Trojes est constitué de quelques maisons de chaque côté de la route qui décrit un angle droit. Un enterrement tra-
NICARA
NICARA
NICARAC
NICARAGU mée hondurienne, leur caractère de répétition générale d'une intervention militaire contre la révolution nicaraguayenne est évident. D'ailleurs, au même moment, fin janvier, le régime sandiniste a affirmé avoir déjoué une tentative de débarquement d'éléments contre-révolutionnaires au cours de combats qui se sont déroulés a seulement 50 km de la zone ou se déroulaient les manœuvres américano-honduriennes.
La coordination des actions de l'impérialisme américain, de l'armée hondurienne et des forces somozistes contre-révolutionnaires basées dans des camps militaires au Honduras n'est certes pas un secret. Mais le reportage que nous reproduisons ci-dessous et qui a été réalisé au mois de décembre dernier par
Lars Palmgren, correspondant du mensuel de gauche suédois
ETC, est un témoignage direct de l'existence de ces camps et de la complicité de l'état-major hondurien.
versait l'agglomération lorsque nous sommes arrivés. Aucun des contras connus, que les habitants nous avaient indiqués et qui, selon eux, pourraient nous emmener au camp, n'étaient chez eux. Nous avons alors traversé le village en direction du camp de réfugiés nouvellement bâti et des plantations de café.
LES MÉTHODES D'ENROLEMENT
DES « CONTRAS »
Les ouvrières des plantations - ce
Ils sont toujours des femmes
- presque allaient rentrer chez elles quand nous sommes arrivés. La moitié d'entre elles environ étaient des réfugiées récemment
Qui étaient-elles ? Pourquoi avaient- elles quitté le Nicaragua ? L'une des femmes - elle ne pouvait guère avoir plus de
25 ans mais, complètement édentée, elle en paraissait 50 - portait une robe rouge en lambeaux. Elle nous dit :
- On ne pouvait plus travailler comme avant. Ils voulaient nous prendre no-
— Vous aviez de la terre ?
- Ils l'ont prise ? Maintenant, elles sont à l'abandon.
- Alors, pourquoi êtes-vous partie ? - Ils auraient pu venir nous tuer. - Vous connaissez quelqu'un qui a - Non. Mais ils ont dit qu'ils allaient nous prendre notre terre, et qu'ils pourraient peut-être nous tuer.
- Qui a dit cela ? (Elle baissa les yeux et ne répondit - Les contras l'ont emmené dès que - Ils ont dit qu'ils allaient à un mee- Il voulait y aller ? - Non. Il pleurait. Il ne voulait pas être obligé de me laisser seule avec les quatre enfants.
— Vous voulez rentrer au Nicaragua ? — Vous regrettez d'être partis ? Elle marmonne quelque chose d'incompréhensible. Son mari, elle et ses quatre enfants étaient venus ici avec un groupe de 300 personnes environ. D'après ce qu'elle et d'autres femmes ont dit, il était difficile de comprendre pourquoi ils avaient quitté le Nicaragua. Leurs récits suggéraient qu'ils avaient été poussés à partir et, dans certains cas, forcés. C'était, pour la plupart, des gens pauvres, simples et ignorants, qui venaient souvent de régions isolées. Leur société était dominée par une autorité, le prêtre, le juge local, le propriétaire terrien ou tout autre homme fort de la région. Leurs récits avaient un thème identique : le chef local leur
« qu'on allait prendre leur terre et les tuer ».
On leur avait dit que tout irait bien mieux au Honduras, et, quand ils sont arrivés ici, on a emmené les hommes, et les femmes sont restées seules. Beaucoup d'entre elles ont dit que les Honduriens en uniforme - certaines ont dit des policiers, d'autres des soldats - étaient présents quand leurs maris furent emmenés. La guerre fait rage à la frontière nicaraguayenne
Une jeune Hondurienne nous révèle ceci : « S'ils ne vont pas avec les contras, on les traite de sandinistes, d'espions, et ils risquent d'avoir des ennuis. »
Tandis qu'elles parlaient, une grosse jeep Toyota passa près de nous. Deux hommes étaient assis à l'avant. A l'arrière, il y avait un chargement de munitions recouvert d'une bâche et quatre autres hommes assis. Nous avons demandé aux femmes où les contras avaient leurs camps. « Beaucoup ont été abandonnés depuis qu'ils sont rentrés au Nicaragua », répondit l'une d'elles. Une autre affirma : « Il y en a encore un là-bas. » Une jeune femme hondurienne nous donna des indications plus précises. « Si vous prenez à droite après la porte, et ensuite tout droit dans la forêt, vous allez en trouver un. Mais faites attention, ils sont un peu nerveux. » Au bout d'un moment, nous avons trouvé la porte. Une vieille femme passait, juste quand nous la franchissions. « Vous allez au camp ? nous demandat-elle. Attention, ils sont dangereux, ils ti-
« Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous venus jusqu'ici? » Nous avons expliqué que nous étions journalistes, que des gens nous avaient dit que nous des contras ici. Nous avons bavardé un moment et la méfiance de l'individu qui nous avait interpellés s'atténua.
nous a dit qu'il comprenait que nous cherchions des informations. D'accord. Alors, on était journalistes. Le problème était que les journalistes déformaient toujours leurs paroles.
« Nous ne sommes pas des somozistes ou d'anciens gardes nationaux. Nous sommes du Frente Democratico Nicaraguense (FDN, Front démocratique nicaraguayen). C'est notre nom. Somoza est mort depuis plus d'un an et demi, et je ne m'appelle pas Somoza. Alors, je ne vois pas pourquoi on continue à nous appeler somozistes. Et la plupart d'entre nous n'ont jamais été dans la Garde nationale. Nous sommes le FDN. Ecrivez-le. »
Il se révéla être un avocat de Managua. Il nous dit qu'il se battait depuis trois ans. Avant, il avait étudié avec Luis Carrion et Jaime Wheelock, tous deux membres du Bureau national du FSNL.
« Je sais ce qu'ils veulent, dit-il. Je sais qu'ils sont communistes à 100 %. Et (DR)
si nous ne les arrêtons pas, même les Etats-Unis vont devenir communistes d'ici dix ans. » Il était très agité. « Tout cela est de la faute à Jimmy Carter. Ecrivez-le. Ecrivez que c'est de la faute à Carter si nous devons combattre les communistes aujourd'hui. Ecrivez que nous devons combattre les communistes pour défendre les Etats-Unis. » passa sur le chemin. Quand elle aborda le virage, nous vîmes que c'était la Toyota que nous avions aperçue plus tôt. L'arrière était vide. Elle repassa dix minutes plus tard. Cette fois l'arrière était plein. Edgardo, c'est ainsi qu'il disait s'appeler, fit un signe de tête en direction de la jeep. « Nous avons 6 000 hommes maintenant. Nous avons cinq fronts ici, et un à la frontière du Costa Rica. Maintenant, la guerre s'étend au Nicaragua. Nous avons libéré un territoire, et c'est là que se trouve nonous regarda l'un après l'autre. Nous approuvions de la tête. « D'ici à des choses importantes vont se passer ici. Dans cinq mois, nous aurons gagné. Ecrivez-le, écrivez que dans cinq mois, on aura mis les communistes
Nous lui avons demandé si nous pouvions les suivre au Nicaragua pour interviewer leur chef. Il refusa: « Ce serait peut-être bien, dit-il d'abord. La presse ne parle pas tellement de nous, et cela pourrait nous servir. de vais voir ce que je peux faire. Je dois aller la semaine prochaine à Tegucigalpa. Je verrai si je peux rapport avec nos dirigeants. » Puis, il sembla se rendre compte qu'il en avait déjà trop dit : « Mais les autorités d'ici ne savent rien de nous. Nous sommes totalement dans la clandestinité nous l'avons interrogé sur Eden Pastora, appelé « Commandant Zéro », qui dirige les attaques du FDN à partir du Costa Rica, Edgardo nous répondit avec un grognement : « Il est tout aussi communiste que ceux qui sont au Nicaragua. C'est un diviseur, peutêtre même un espion. Je n'ai aucune confiance dans les sociaux-démocrates. C'est la droite contre la gauche. Il n'y a rien entre les deux. Nous sommes les seuls à nous battre, nous, le FDN. Nous sommes les seuls à être vraiment de vrais contre-révolutionnaires. »
Nous sommes partis à la nuit tombée. Nous n'avons pas passé la nuit à Las Trojes. Nous avions tous l'impression que le camp était beaucoup plus dangereux que nous ne l'avions cru.
Le jour de notre arrivée à Tegucigalpa, les journaux publiaient une déclaration du ministre des Affaires étrangères du Honduras, qui affirmait qu'il n'y avait pas, et qu'il n'y avait jamais eu, de camps de contre-révolutionnaires sur le territoire du Honduras. « Nous voulons la paix, disait-il, mais apparemment, sandinistes veulent la guerre. »
Lars PALMGREN « ETC » Stockholm, 1er février 1983.