Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS-BAS

Austérité et missiles : une année cruciale pour les travailleurs

· Inprecor n° 146, 28 mars 1983 · p. 10-11 · 2 431 mots

Paix et armements Syndicalisme Femmes

une année cruciale pour les travailleurs installé depuis novembre 1982 multiplie les mesures anti-ouvrières

PAYS-BAS

EPUIS le mois de novembre 1982, les Pays-Bas ont un

Douvernement de ario. Présidée par le milonnaire

Ruud Lubbers, la coalition entre les libéraux conservateurs du Partij voor Vrijheid en Demokratie (VVD, Parti pour la paix et la démocratie) et les chrétiens-démocrates du Christen Demokraties Appel (CDA) a lancé une offensive tous azimuts contre la classe ouvrière.

Le gouvernement est assuré d'une nette majorité au Parlement. C'est le résultat de la victoire des partis de droite lors des élections de septembre 1982, qui ont eu lieu après le renversement de la coalition au pouvoir formée du CDA, du PvdA

(Parti du travail, formation social-démocrate dirigée par Joop den Uyl) et des Démocrates-1966 (D-1966, « libéraux de gau-

Robert WENT

Le gouvernement actuel n'est pas en place depuis très longtemps et pourtant il est déjà absolument évident que les partis bourgeois sont en train de préparer une nouvelle escalade dans les réductions des dépenses sociales, et envisagent les mesures les plus sévères.

LES NOUVELLES MESURES

D'AUSTÉRITÉ

Le gouvernement s'efforce de se débarrasser de l'indexation automatique des salaires sur le coût de la vie. Il a supprimé les allocations de chômage pour les jeunes de 16 et 17 ans, à partir de janvier de cette année, et les salaires des jeunes travailleurs ont encore baissé.

A partir du ler février 1983, tout le monde doit payer 2,5 florins (environ

1,25 dollars US) pour tout achat de médicaments, alors que jusqu'à présent ils étaient gratuits pour les revenus inférieurs à un certain seuil. La réduction des dé.

penses sociales atteindra cette année 7 milliards de florins (17,5 milliards de francs français - FF) à condition que la classe ouvrière accepte une réduction de

2% des salaires, sinon, réduction pourra atteindre jusqu'à 10 milliards de florins (25 milliards de FF).

Les entreprises menacées de fermetumassif n'auront, en re ou de chômage principe, aucune aide de l'Etat, à moins qu'elles ne se débarrassent de leurs secteurs non rentables. Mais d'abord, les travailleurs de ces entreprises devront accepter de payer le prix de cette aide éventuelle, c'est-à-dire qu'ils devront renoncer à l'augmentation de leur niveau de vie, aux congés payés, et accepter des réductions de salaire.

Le gouvernement précédent avait un

Austérité et missiles:

Le gouvernement de droite plus importants de sa base. Le PvdA prit tiens-démocrates à du côté du CDA septembre 1982. Il lement. plan social-démocrate « pour l'emploi » qui était censé procurer du travail à 25 000 personnes. Evidemment, c'était bien trop peu. Mais le gouvernement actuel a adopté un mémorandum sur l'emploi, qui ne prévoit pas la création d'un seul poste de travail, mais garantit aux patrons 6 milliards de florins de subventions et enfreint de nombreux droits légaux des travail-

Le gouvernement s'attend à ce qu'il y ait, en 1984, un million de chômeurs aux Pays-Bas, et un million et demi en 1986. De plus, il étudie la possibilité de rendre au secteur privé plusieurs entreprises étatiques. Les tarifs des transports vont augmenter de 10% cette année. En ce qui concerne la question des missiles Cruise, il veut en installer 48 d'ici

(conformément aux plans POTAN), mais face à la puissance du mouvement pour la paix, il n'ose pas le dire et lie le déploiement des missiles à l'issue des prétendues négociations de paix qui se déroulent à Genève.

Il ressort clairement de toutes ces mesures que le gouvernement Lubbers veut faire de la Hollande le paradis des patrons. Ceux-ci sont, à l'évidence, ravis de la chose et ils maintiennent la pression sur le gouvernement en exigeant toutes les semaines de nouvelles « concessions ». Le patronat exige en particulier un assouplissement des lois sur la protection de l'environnement, une plus grande liberté pour licencier, un contrôle accru sur l'éducation et l'apprentissage des jeunes, qui devraient être astreints à une année d'apprentissage en usine sans salaire. Il exige également des réductions encore plus grandes dans les dépenses sociales.

Si nous examinons les réactions au sein de la classe ouvrière à cette montée de l'offensive, nous devons distinguer che »). Ce gouvernement est tombé à la suite du déclin électoral social-démocrate aux élections régionales. Le PvdA avait perdu tellement de suffrages qu'il fut contraint de mettre fin à sa collaboration avec les chrétiens-démocrates qui exigeaient des mesures d'austérité de plus en plus drastiques. Dans le cas contraire il risquait, en effet, de perdre des secteurs encore donc ses distances d'avec les appels chréune austérité renforcée. Le D-66 se rangea et en paya le prix lors des élections de perdit en effet 11 de ses 17 sièges au Parentre les directions syndicales et le PvdA d'un côté, et les larges secteurs des travailleurs, des femmes, des jeunes de l'autre. Quelques luttes clés qui se sont produites dans les premiers mois du gouvernement Lubbers le mettent en évidence.

Dans les deux premiers mois du gouvernement de droite, il y a eu des grèves dans les chemins de fer (pour la première fois depuis 1944), dans l'enseignement

(une semaine de grève pour la première fois dans l'histoire de cette profession) et dans le secteur public contre les propositions salariales du gouvernement.

Ces actions ont toutes été militantes, massives et populaires auprès de l'opinion publique. C'est vrai en particulier de la semaine d'action des enseignants, dont un sondage à montré qu'elle était soutenue par 80% des Hollandais. En fait, cela vient du soutien massif des parents et des élèves et s'est vérifié, matériellement, dans leur solidarité lors des manifestations et des grèves.

Mais le PvdA a négocié des propositions de compromis avec le Parlement, et la direction du syndicat s'en est délibérément tenue à des actions séparées. Elle a refusé de construire l'unité d'action, n'a lancé aucune revendication unificatrice et n'a pas organisé la solidarité dans le reste de la classe ouvrière.

Un grand nombre d'actions se sont menées et se mènent contre les menaces de licenciements massifs, par exemple à l'entreprise Fokker (1 100 licenciements), aux chantiers navals ADM (700 licenciements), aux chantiers RSV (600 licenciements), dans la chaîne des grands magasins Bijenkorf (des milliers de licenciements). La direction du syndicat isole toutes ces luttes même si elles se passent dans le même secteur d'industrie, et elle est prête à accepter les licenciements sans

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combat, si les patrons acceptent d'en tions du coût de la vie seront compensées 5 février s'est tenue une conférence naréduire quelque peu le nombre.

A l'usine Fokker d'Amsterdam, par exemple, plus de 1 100 ouvriers, poussés par la commission syndicale jeune, ont réclamé une réduction de la semaine de travail sans diminution de salaire. Mais les négociateurs syndicaux ont refusé d'en discuter et ont donné leur accord aux 1 100 licenciements pour l'ensemble de la compagnie Fokker. Aux chantiers réparation navale ADM, un accord fut signé pour des centaines de licenciements et 10% de réduction des salaires ; il fut présenté comme une grande victoire et un modèle de la façon dont les luttes contre les licenciements devront se mener à

Pendant la semaine de grève des enseignants, les jeunes, dans tout le pays, ont montré leur solidarité en se joignant à ces actions. Mais les directions syndicales ont pris leurs distances d'avec les grèves des élèves. Durant la même période, les jeunes ont lancé des actions dans tout le pays et ont manifesté massivement à La Haye contre les attaques portées aux allocations de chômage pour les 16-17 ans. Mais les syndicats n'ont rien fait pour aider ces contraire, plusieurs syndicats veulent discuter avec les patrons la possibilité d'embaucher plus de jeunes au rabais.

D'une façon générale, les travailleurs, les femmes et les jeunes, ont une attitude très militante. En même temps, de la part des directions syndicales, l'inclination se fait toujours plus forte vers la capitulation et la réticence toujours plus grande à organiser les luttes. En ce qui concerne la direction du PvdA, elle a, tout au plus, soutenu du bout des lèvres les actions engagées. Elle n'a fait aucun effort réel pour les organiser ou pour appeler à des actions pouvant mener au renversement du gouvernement.

LES PRESSIONS DE LA BASE Néanmoins, cette vague militante n'a pas manqué d'avoir un impact sur les directions syndicales et sur les cercles dirigeants du PvdA. Dans le passé récent, nous avons vu des luttes chaque jour : celle des jeunes, des cheminots, des enseignants, celle de la fonction publique, des femmes qui ne touchent que les allocations chômage minimum, des handicapés. La montée des luttes et la création de très nombreux comités contre la réduction des assurances sociales des femmes, de comités contre la hausse du prix du gaz, contre la hausse des loyers, contre le paiement partiel des frais médicaux, des manifestations du mouvement pour la paix, etc., tout cela constitue une pression croissante pour que soit entreprise une action d'ampleur contre ce gouvernement

A la fin de l'an dernier, Wim Kok, dirigeant de la plus grosse confédération syndicale, la Federate Nederlandse Vakbeweging (FNV, Fédération des syndicats néerlandais) a signé un accord avec le chef de l'association patronale, van Veen. Dans cet accord, il est stipulé que les augmentapar une diminution des heures de travail, pour le même salaire. Mais aujourd'hui, après que la signification concrète de cette clause ait été discutée dans les usines et les ateliers, il semble que pratiquement nulle part cela n'ait eu d'effet. Le ler février, 350 000 travailleurs ont eu une aug mentation de salaire de 2,06 % destinée à rattraper, au moins partiellement, le coût de la vie, car il paraissait impossible qu'ils y renonçassent. Il semble que cela se d'entreprises et d'industries.

Le samedi 22 janvier, une commission de syndicalistes (y compris le président national du Syndicat de l'alimentation), de dirigeants de divers mouvements de lutte et de membres des partis politiques de gauche ont entrepris d'organiser une manifestation nationale sur le mot d'ordre : « Stop à la politique des réductions budgétaires, pour une alternative progressiste. » Pour la première fois, le PvdA et le FNV étaient officiellement représentés dans cette manifestation.

Au cours de toutes sortes d'activités et de discussions préparatoires, des appels ont été lancés pour des initiatives et des actions, mais peu de choses ont été concrètement décidées. Cependant, la participation du PvdA et du FNV à un comité dominé par des partis et des courants à la gauche du PvdA reflétait la pression qui pousse ces organisations à

Le 15 janvier, le Conseil national du PvdA a décidé, contre la volonté de la direction du parti, de commencer à étudier le potentiel et les limites d'un mouvement de désobéissance civique, et ont décidé que même après une décision du Parlement de mettre en place les missiles, le PvdA continuerait à s'y opposer.

Toute la presse de droite et tous les politiciens de droite se sont élevés contre le PvdA pour montrer à quel point il est antidémocratique d'avoir recours à la désobéissance civique. Ils étaient également conscients qu'un parti comme le PvdA, menant des actions contre ce gouvernement, non seulement deviendrait extrêmement populaire, mais pourrait amener la chute du gouvernement.

CONTRE LES MISSILES

Dans ce contexte, les actions menées contre l'installation des nouveaux missiles prennent clairement de plus en plus d'envergure. Elles ont conduit à des succès et elles ont déjà induit de grandes divisions au sein des partis gouvernementaux (surtout le CDA). Elles pourraient éventuellement même conduire directement au renversement du gouvernement actuel. Il est également de plus en plus évident que cette année, les actions contre les missiles nucléaires vont devenir centrales pour la lutte qui fera reculer ce gouvernement de droite. De plus en plus d'organisations, de groupes et d'individus y participeront.

Les organisations pacifistes ont des plans très ambitieux pour agir. Le samedi tionale, où la participation était nombreuse, pour organiser leur mise en pratique. Entre autres choses, le 29 octobre a été choisi comme date d'une manifestation nationale à La Haye. Les actions doivent commencer à partir de Pâques. Les syndicats sont contactés directement, et des comités syndicaux contre les armes nucléaires sont mis en place. Il est envisagé un arrêt de travail de deux heures pour le 28 octobre. Un journal national de jeunes sera publié comme premier pas vers la construction d'une organisation de la jeunesse contre les armes nucléaires. Le PvdA a déclaré qu'il soutiendrait totalement ces actions, et les organisations pacifistes appellent les deux millions d'électeurs du PvdA à se mobiliser.

Dans le CDA, un mémorandum, écrit par les spécialistes des problèmes de défense, de Boer et Frinking, a vu le jour. Ils ne sont, ni l'un ni l'autre, contre les missiles. Mais dans ce document, qu'une fuite a fait connaître à la presse, ils demandent que le non-déploiement des missiles soit possibilité envisagée sérieusement, sans s'occuper de ce qui se passe a Geneve, à cause de l'opposition de masse qui est apparue. Le 13 février, l'ancien Premier ministre van Agt a déclaré à la télévision que face à une agitation sociale il serait erroné d'installer les missiles.

Le CDA essaye de mettre de l'eau froide sur les actions à venir en les transformant en vague de protestation apolitique contre les armes nucléaires. Le Premier ministre Ruud Lubbers a affirmé que le mémorandum écrit par de Boer et Frinking représentait un « point de vue nationaliste ». manœuvres ont été contrées, lors de la conférence du 5 février des militants pour la paix, par Mient Jan Faver, qui était désigné, il y a peu, dans Newsweek, comme « aussi dangereux pour la sécurité des occidentaux que louri Andropov ». Mient Jan Faber a déclaré, pour sa part : « Il serait bon que le CDA collabore avec le mouvement pour la paix, mais sur la base de nos revendications, c'est-à-dire pas un seul missile, ce qui sera décidé à Genève importance. » Et il souligna que le mouvement de la paix n'est pas nationaliste mais internationaliste ! « Si le gouvernement décide de ne pas installer de missiles, alors nous n'aurons pas besoin de manifester ici, nous louerons des ferries et nous irons en An-

L'ancien Premier ministre van Agt a précisé qu'en se préparant à la désobéissance civique, le PvdA faisait quelque chose de dangereux, comme de jouer avec le feu. Il a raison. Ce gouvernement est bien loin d'être aussi fermement en selle qu'il le proclame. Même le dirigeant du PvdA, Joop den Uyl, a expliqué qu'il ne pensait pas que le gouvernement puisse rester au pouvoir plus de six mois. L'année 1983, au cours de laquelle la lutte contre l'implantation des missiles sera centrale, se révélera de la plus extrême importance.

Robert WENT Amsterdam, 15 février 1983.

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