Entretien avec Justa Montero, membre de la LCR
ETAT ESPAGNOL et de la Commission pour
E 5 mars dernier, 150 000 personnes environ se sont rassemblées à Madrid sur le thème : « Non à l'avortement, doui à la vie! » La manifestation qui, symboliquement, était convoquée sur les lieux de la visite du Pape, était organisée par les partis de droite et d'extrême droite, des organismes religieux, des associations corporatives, médicales en particulier, des comités du type « Laissez-les viure » ...
Cette manifestation est révélatrice à plus d'un titre. D'abord parce qu'il s'agit de la première initiative de masse de la droite depuis la victoire du Parti socialiste ouvrier espagnol
(PSOE) aux élections du 28 octobre 1982 et la formation du gouvernement de Felipe Gonzalez. L'avortement sert à la droite de thème de remobilisation, comme lui a servi en France la question scolaire, à un moment où elle a besoin de temps pour se réorganiser politiquement. L'Union du centre démocratique
(UCD), qui était encore au pouvoir il y a quatre mois à peine, vient de conclure son processus de décomposition en décidant,
Daniel BENSAID : - Quel est l'état des projets du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et du gouvernement de
Felipe Gonzalez sur la légalisation de l'avortement ?
Justa MONTERO : — Le programme électoral du PSOE concernant l'avortement était déjà en deçà des positions de tenait à son dernier congrès. Il s'en une proposition de dépénalisation de l'avortement dans les cas de viol, de malformation du fœtus, ou encore de dangers physiques ou mentaux pour la santé de la mère. Aujourd'hui, on ne connaît pas encore le contenu exact du texte de loi qui sera officiellement propose. Il s'insere dans la réforme du Code pénal, qui s'effectuera en deux temps, maintenant et en juin.
Aussitôt les élections gagnées par le
PSOE (octobre 1982) et le gouvernement de Felipe Gonzalez formé, le problème de l'avortement a été posé par le biais du recours déposé au tribunal contre la sentence d'acquittement prononcée au procès des femmes de Bilbao (1). L'idée du mouvement féministe était d'obtenir la supension de ce recours, grâce à sa mobilisation. On ne savait pas pas très bien sur quel pied danser, aussi cherchait-on plutôt à obtenir un report de la procédure.
placés devant un
Les juges étaient problème délicat : quelle sentence appliquer, à partir du moment où est mis en place un gouvernement dont le projet dé.
claré est la dépénalisation de l'avortement ? Cette situation chaotique a contribué, en plus de l'action du mouvement fé.
ministe, à faire pression sur le ministre de la Justice, qui a estimé que l'incertitude ne pouvait se prolonger. D'où la décision
1983. dans l'Etat espagnol). Peinture murale de la LKI d'Euskadi pour le droit à l'avortement. (DR) imprévue du gouvernement de discuter rapidement au Conseil des ministres et de présenter aux Cortès (Parlement) un projet de loi par le biais d'une procédure gouvernement voudrait régler la question avant l'été.
Le contenu du projet s'est peu à peu dessiné. En cas de viol, l'avortement serait autorisé, à condition qu'il y ait eu dénonciation préalable du viol à la police. Ce question de l'accueil des femmes, quand elles se présentent à un commissariat pour dénoncer un viol ... Connaissant les traditions de la police dans l'Etat espagnol, on peut imaginer ce que ça peut être. Sur les cas de risques physiques et psychiques pour la mère il faut, en plus du consentement du médecin traitant. l'attestation de deux autres médecins. C'est une clause ambiguë qui offre une certaine marge d'interprétation.
l'avortement de Madrid elle une en février 1983, de se dissoudre, laissant derrière débâcle politique et une énorme faillite financière.
Mais la mobilisation du 5 mars illustre aussi l'agressivité de la droite, rangée derrière les portraits du Pape, alors que le
PSOE et le gouvernement engagent des réformes timides, avec le souci premier d'éviter toute mobilisation de masse.
Pour les marxistes révolutionnaires, le refus de l'austérité, l'exigence d'un référendum immédiat sur le retrait de l'OTAN, la défense des droits démocratiques des nationalités, et la campagne sur le droit à l'avortement, constituent les grands axes de la bataille du moment. Ils seront mis en avant, notamment lors des élections municipales qui auront lieu en mai
Sur les enjeux de la lutte pour le droit à l'avortement, nous avons interrogé Justa Montero, animatrice de la Commission pour l'avortement de Madrid et militante de la Liga Comunista Revolucionaria (LCR, section de la IVe Internationale
AMNISTIA
PARAIS S MUJERES
DERECHO AL
ABORTO!
Quant à la prise en charge financière, le gouvernement a déjà annoncé que l'avortement ne serait pas pris en charge par la Sécurité sociale, qui serait en faillite et dont on ne pourrait alourdir les charges. On verra donc au moment de la discussion des budgets de la Sécurité so-
Quand il nous a reçues, le ministre de
1. Procès de Bilbao : en octobre 1976 s'est ouverte à Bilbao une judiciaire instruction contre 11 femmes accusées d'avoir subi ou
Elles étaient passipratiqué des avortements.
bles, en tout, de plus de 100 ans de prison. Une immense mobilisation s'est alors produite en
Espagne jusqu'au moment du procès, le octobre 1979, en exigeant le non-lieu pour toutes les accusées. Devant cette mobilisation, le gouvernement repoussait le procès à 1981.
Mais la mobilisation n'a pas faibli pour autant.
au contraire, et le 16 mars 1981, toutes les femmes furent acquittées.
Ce fut une extraordinaire victoire, pour le mouvement femmes et pour les droits démocratiques.
la Santé nous a cité l'exemple de la France de 1977 à 1982, à l'époque de la loi Veil. La filière médicale passerait par les centres de santé des municipalités et de planning du gouvernement qui orienteprivées, le paiement restant à la charge des clientes. Toujours lors de l'entrevue avec la délégation de la Commission pour l'avortement de Madrid, le ministre nous a dit que le gouvernement voulait faire adopter une loi, qu'il agirait ensuite conformément à cette loi et ne l'élargirait qu'au fur et à mesure des modifications lopinion publique. Cela veut dire concrètement qu'il y aura d'autres procès. Certains sont déjà en cours, par exemple à Séville, où des femmes ont fait campagne en affirmant publiquement avoir avorté, dont une conseillère municipale du PSOE. Il y a des cas analogues à Valence et à Valladolid.
du ministre impliquent une attitude passive et fataliste du gouvernement, face à ce qu'il appelle l'opinion publique dans le pays, alors que la droite, de son côté, se mobilise à fond pour agir sur cette opinion. Le PSOE prétend que 27 % des femmes seulement seraient en faveur d'un élargissement de la loi. Mais il sait très bien que la majorité des femmes avortent tout de même, indépendamment de leurs convictions morales ou religieuses. On a pu voir un reportage à la télévision où une femme reconnaissait que pour elle l'avortement était un péché, mais qu'elle était allée à Londres... La vérité c'est que les femmes avortent, même si elles ne le confient pas dans un sondage effectué dans la rue.
Le ministre nous a expliqué que la solution résidait dans l'implantation de centres d'éducation dans les écoles. Or, on connaît le contenu, familialiste à outrance, de cette éducation, quand elle existe. Il a aussi beaucoup insisté sur l'importance des mesures que compte prendre le gouvernement sur le droit d'adoption. Il nous a présenté ce projet comme une grande innovation, et nous en sommes restées ébahies ...
- La droite a fait de la question de l'avortement son premier cheval de bataille depuis sa défaite électorale. Quelle forme prend cette campagne ?
- La hâte du gouvernement sur cette question a un peu pris la droite par surprise, bien qu'elle s'organise depuis deux ans pour riposter au mouvement féministe à propos du jugement de Bilbao. Elle a mis sur pied une coordination du mouvement pour la défense de la vie, composée de parents chargés de famille, de courants politiques de droite comme l'Alliance populaire (AP) de Fraga Iribarne, etc. Elle mène une campagne publique qui prend des formes variées, comme la signature de mères dans les écoles privées, une propagande systématique dans les écoles sur le caractère criminel de l'avortement. L'Eglise y participe activement.
Au niveau législatif, l'AP a présenté un projet visant à assurer la protection des enfants non désirés, aussitôt que se déclare la grossesse. Ils en arrivent donc à proposer à la mère de protéger une grossesse dont elle ne veut pas. Ils avaient déjà présenté, dans le même sens, une loi de protection sur la famille, lors de la précédente législature.
Enfin, il faut aussi souligner le rôle des médecins et des médias dans cette campagne. Ils disent que le gouvernement entrouve une porte sur une voie sans issue, qu'ils sont d'accord pour des mesures préventives d'information, insistent beaucoup sur le thème de l'adoption. Les « Maman, ne me tue pas ! » Rappelons que les associations légales de médecins sont contrôlées par la droite.
Pour la réaction, c'est donc une campagne centrale du moment. C'est à l'évisur ce point qu'elle compte commencer à mobiliser une base sociale large.
- Quelle campagne comptez-vous organiser de votre côté ?
- Pour le mouvement des femmes, le problème est celui de l'organisation de la campagne la plus large possible. Jusqu'à présent, la mobilisation a eu lieu principalement et presqu'exclusivement en riposte aux procès plutôt que comme un mouvement d'ensemble pour une revendi-
C'est d'ailleurs pourquoi les syndicats et la gauche ont pu se dérober à une campagne réelle. C'est la première fois que se pose concrètement la possibilité d'organes unitaires larges. Pour l'instant, la campagne est centrée sur le fait que le projet gouvernemental ne résoud pas le problème de l'avortement et laisse 95 % des femmes qui avortent dans une situation illégale. Le nombre d'avortements, il faut le préciser, est estimé à 300 000 par an, mais c'est une approximation. En Grande-Bretagne, l'an passé, il y a eu plusieurs milliers d'avortements de femmes venues clinique, et 4 500 en Hollande.
C'est de ces faits que part la campagne pour critiquer le projet gouvernemental comme étant très restrictif. C'est inacceptable du point de vue des femmes et incohérent du point de vue des arrière. pensées politiques des dirigeants PSOE : les restrictions mises dans le projet de loi ne feront pas diminuer le coût politique de cette décision face à la campagne de la droite, qui restera aussi dure dans tous les cas de figure. Nous, nous réclamons donc la reconnaissance du droit à l'avortement, libre et gratuit, et dont la décision revienne aux femmes elles-mêmes. A partir de cet axe général, chaque mouvement concrétisera ses actions en fonction des problèmes procampagne est animée par des commissions pour le droit à l'avortement. Il existe également une commission à l'échelle de l'Etat, dans le cadre de la coordination unitaire des organisations féministes.
Notre but est d'élargir la campagne aux partis ouvriers, aux syndicats, aux collectifs des travailleurs de la santé, de la presse, aux avocats, aux associations de quartier ... L'idée est de rassembler tout le monde autour des commissions pour l'avortement. La forme concrète de l'unidu mouvement dépend des situations locales, soit front d'organisations politiques et syndicales, soit collectifs de fem-
Pour le moment, il est prévu que le vote aux Cortès pourrait avoir lieu en mai. Les Cortès doivent d'abord se prononcer sur la procédure d'urgence proposée par le gouvernement. Ensuite, le projet passera devant la Commission de justice. L'inconnue, c'est le temps de délibération dans la Commission de justice. Cela peut aller plus ou moins vite. Les élections municipales doivent avoir lieu en mai et le gouvernement préférerait avoir réglé la question auparavant.
A l'étape actuelle, la campagne consiste en un travail de sensibilitation sur le droit des femmes, avec signatures de manifestes, prises de position au niveau des entreprises, mobilisation pour la Journée internationale des femmes du 8 mars. Nous envisageons ensuite des mobilisations massives coordonnées le même jour, probablement le 8 mai, mais cela dépend encore de la date des élections, qui n'est
- Pour terminer, peux-tu indiquer brièvement l'attitude des principaux partis politiques ?
- Le Parti nationaliste basque (PNV, nationaliste bourgeois) et le Parti bourgeois catalaniste sont globalement en accord avec le projet du gouvernement. Le Parti communiste (PCE) propose une loi qui inclut l'autorisation de l'avortement jusqu'à trois mois de grossesse, la reconnaissance de la clause de conscience pour les médecins, et le droit de regard du père de l'enfant. Pour le PCE, c'est la première occasion de récupérer un peu de terrain politique sur une position distincte de celle du gouvernement. Cela se traduit en par une attitude generalement sectaire : il veut mener sa propre campa-
Enfin, c'est aussi un test pour le PSOE. Il prétendait, initialement, organiser sa propre campagne pour exercer une pression sur la gauche et montrer que le gouvernement n'était pas le seul défenseur du droit à l'avortement face à la droite. Mais maintenant, il essaie de marginaliser les mouvements qui s'organisent autour de la revendication du droit l'avortement, afin de justifier l'argumentation gouvernementale selon laquelle il n'existe pas de pression sociale qui permettrait d'aller plus loin. Il a envoyé dans les collectifs de femmes des militantes du PSOE pour faire contre-feu. Mais elles n'ont ni projet concret ni autorité suffisante pour peser sur le mouvement ou le diviser. A moyen terme, on peut prévoir que le gouvernement offrira à des femmes une certaine participation aux institutions pour diviser le mouvement et essayer d'en intégrer une partie.
Propos recueillis par Daniel BENSAID
Madrid, 7 mars 1983.