Inprecor 1974–2004

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GRANDE-BRETAGNE

L'échec électoral du Labour Party va aiguiser le débat interne

· Inprecor n° 146, 28 mars 1983 · p. 8-9 · 2 245 mots

Grande-Bretagne

Une défaite électorale qui va aiguiser la lutte au sein du Labour Party

GRANDE-BRETAGNE

E 25 février dernier, lors de l'élection législative partielle électorales les plus cuisantes de l'histoire de l'après-guerre.

Dans ce bastion travailliste depuis 1924, on a en effet assisté à un déplacement massif de 44 % de voix au profit de l'Alliance, coalition du Parti libéral et du Parti social-démocrate (SDP).

Le Parti travailliste a été battu, par 17 000 voix contre 7 500.

Ce résultat a donné lieu à lesquelles la démission de Michael Foot, le dirigeant du Parti travailliste, était imminente. Si les travaillistes venaient à perdre les prochaines élections partielles de Darlington, ville industrielle du nord de la Grande-Bretagne, la démission de

Michael Foot serait alors très probable.

Paul LAWSON

A première vue, la manœuvre de Bob

Mellish semble avoir brillamment réussi, et ce, même si le candidat qu'il soutenait avec sa clique a aussi subi une défaite cinglante. De fait, l'élection partielle de

Bermondsey n'a donc pas été un simple test de la popularité de la gauche travailliste, car Peter Tatcheli, le candidat officiel du Parti travailliste a dû faire face à un front de toutes les forces politiques nationales, d'accord entre elles pour assurer sa défaite. L'aile droite du Parti travailliste elle-même s'est trouvée en tête de cette campagne. Les manigances visant à provoquer la défaite de Tatchell étaient effet un élément de la campagne en générale pour obtenir la révocation de

Michael Foot, le leader actuel du Parti travailliste et son remplacement par Denis

Healey, leader de l'aile la plus droitière du

Parti.

L'OFFENSIVE

DE LA DROITE TRAVAILLISTE

Depuis 1980, le Parti travailliste a été l'objet d'une des plus violentes offensives de la droite qu'ait connu n'importe quel parti du mouvement ouvrier européen.

Cette offensive a déjà conduit à une scission d'une partie de son aile droite, qui a fondé, en 1981, le Parti social-démocrate, dirigé par Roy Jenkins (1). Le

SDP a maintenant formé un front électoral avec les libéraux, dénommé l'Alliance.

Les onze années d'expérience de gouvernement de l'aile droite travailliste (de

1964 à 1970 et de 1974 à 1979) ont fait naître chez les militants de base une profonde hostilité envers les leaders parlementaires travaillistes. Au congrès du Parti de 1980, cette hostilité - concernant plus particulièrement le fait que les posi-

Communes, Party) a subi une de ses défaites parlementaire d'intenses spéculations, selon autour de Tony Benn. tions politiques de l'aile gauche, adoptées majoritairement par les congrès du Parti, aient été systématiquement ignorées par

-, s'est manifestée ouvertement par l'adoption d'une série de réformes démocratiques dans le

NO

'URGE

THE LEFT

fonctionnement du Parti (2). Celles-ci ont donné plus de poids aux militants locaux pour qu'ils puissent s'exprimer sur le choix du dirigeant national et des candidats du Parti aux élections législatives. Ces réformes démocratiques ont été suivies par une série de victoires de l'aile gauche, qui a notamment fait adopter par le Parti la revendication de la semaine de 35 heures sans diminution de salaire, et a obtenu en 1982 une majorité des deux-tiers en faveur du désarmement nucléaire unilatéral. L'avance de la gauche à l'intérieur du Parti a renforcé l'action engagée en 1981 par le leader de l'aile gauche, Tony Benn, pour être élu chef du groupe parlementaire (deputy leader). Elle a largement porté ses fruits au sein des syndicats, bien que leurs dirigeants soient en général des remparts de l'aile droite.

Bien que Benn n'ait finalement pas été élu à cause des votes bloqués des dirigeants syndicaux et des députés de l'aile droite du Parti, il faut cependant noter que 80% des organisations locales du Parti avaient voté pour lui. Sa défaite, à 0,5 %

L'élection partielle de Bermondsey, à la Chambre des a été précipitée par la démission du député travailliste en place, Bob Mellish. Cet ancien président du groupe travailliste, tenant de l'aile droite du Parti, entendait protester ainsi contre la décision des instances locales du Labour Party de ne plus le présenter comme candidat aux futures consultations, et de le remplacer par Peter

Tatchell, partisan de l'aile gauche du Parti. L'élection du 25 février a donc marqué une tentative délibérée de la part de Bob

Mellish et de sa clique droitière locale de faire la preuve de l'impopularité de la nouvelle gauche travailliste regroupée près, a constitué un tournant décisif et un coup d'arrêt à la progression de l'aile gauche.

Le déplacement à gauche au sein du

Parti avait donné lieu, dès 1981, à une contre-offensive massive de l'aile droite, dont la bureaucratie syndicale de droite et la fraction de Denis Healey au Parlement étaient, et sont toujours, les fers de lance.

Cette contre-offensive a été marquée par la prise de majorité, au sein du Comité exécutif national (NEC) du Parti, auparavant par la gauche. Ce nouveau détenue pouvoir a été utilisé pour entamer une chasse aux sorcières contre la gauche, par le biais d'une tactique de harcèlement bien connue. Adoptant la tactique dite

«du salami », l'aile droite a tout d'abord dirigé ses coups contre la tendance d'extrê me gauche du Militant au sein du Parti, qu'elle qualifie de tendance « trotskyste »

(3). A la veille de l'élection partielle de Bermondsey, le NEC a exclu du Parti cinq membres du comité de rédaction du Militant, y compris son fondateur et dirigeant, Ted Grant, et surtout son porte- parole public, Peter Taffe. L'exclusion du

1. Le Parti social-démocrate (SDP) a été fondé le 26 mars 1981 par quatre anciens dirigeants du Labour Party, William Rodgers, Shirley Williams, David Owen et Roy Jenkins, connus également sous le sobriquet de la « Bande des Quatre s.

2. Cf. l'article de Steve Potter, « Le déplacement à gauche du Parti travailliste ». dans

Inprecor, numéro 100 du 27 avril 1981.

3. La tendance Militant au sein du Parti travailliste s'était rapprochée de la IVe Internationale à la fin des années 1950. Elle a participé à la réunification de 1963 et s'est désaffiliée en 1965. Son extrême propagandisme - et notamment la réduction de tous les problèmes politiques à la proposition de « nationalisation des

200 gros monopoles » - forme une des caractéristiques principales de cette tendance politique centriste. Elle est supposée avoir 2 000 a 3 000 partisans, organisés dans le Parti travailliste.

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comité de rédaction du Militant apparaît comme le prélude à une chasse aux sorcières plus vaste à l'encontre de toute la gauche regroupée autour de Tony Benn.

1982 a marqué un virage important dans la situation politique en Grande-Bretagne. La guerre menée par Margaret Thatcher aux iles Malouines, contre l'Argentine, a fait naître une vague démesurée de chauvinisme, que Michael Foot n'a rien fait pour combattre, et qu'il a même soutenue (4). Il en a résulté un brusque renversement de tendance : le Parti conservateur a bénéficié du soutien de l'opinion publique au détriment du Parti travailliste et de l'Alliance (SDP-libéraux), dont la cote remontait jusqu'alors dans les sondages. Malgré trois millions et demi de chômeurs, malgré la crise économique, ce renversement de tendance s'est trouvé confirmé. Si des élections avaient lieu aujourd'hui -la législature n'arrive à son terme qu'en mai 1984 — elles se solderaient par une victoire écrasante des Conservateurs de Margaret Thatcher, ce qui a créé la panique au sein de la direction travailliste. Par exemple, selon les sondages d'opinion, Michael Foot est le leader le plus impopulaire depuis fort longtemps. En cherchant à réconcilier la droite gauche au sein du Parti travailliste, il a rendu clairement visible l'indétermination de son projet politique dans le Parti.

Le déclin du soutien au Parti travailliste a formé l'arrière-plan de l'élection partielle de Bermondsey. La candidature de Peter Tatchell a fait l'objet d'une intense controverse au sein du Parti, jusqu'à ce que Michael Foot s'y oppose, en 1981, et promette qu'il « ne serait jamais le candidat des travaillistes ». Mais, face à l'intransigeance de l'organisation locale de Bermondsey, Michael Foot a fini par céder. Cependant, pendant les quinze mois qui ont précédé les élections, la presse bourgeoise à sensation a présenté Peter Tatchell comme « Peter le Rouge » et a mené une campagne de diffamation, expliquant qu'il était homosexuel et qu'avant de venir en Grande-Bretagne, alors qu'il vivait en Australie, il avait refusé de se battre dans l'armée australienne engagée au Vietnam. « Pédé » et « planqué » n'ont pas été les moindres qualificatifs qui lui ont été appliqués.

Le lancement de la campagne électorale a été marqué par un acte de sabotage insensé de la part de la bureaucratie travailliste. Les tracts de la campagne de Peter Tatchell ont été confisqués et sa conférence de presse annulée sous prétexte qu'ils avaient été imprimés par la presse de la tendance du Militant. sonne cependant n'a rien trouvé à redire quant au contenu des tracts. Cela a seulement alimenté les spéculations dans la presse, selon lesquelles Tatchell était un partisan du Militant, ce qui, par ailleurs, est loin d'être vrai. Il se situe en fait à la

A cela s'est ajoutée l'exclusion des dirigeants du Militant à la veille élections, ce qui a renforcé l'image des travaillistes comme étant divisés et hésitants. Peter Tatchell a été confronté à quinze autres candidats — fait inédit -, dont un candidat de la clique de Bob Mellish (« Les véritables travaillistes de Bermondsey »), et les candidats de l'AIliance (libéraux-SDP), des Conservateurs, du Front national (fasciste), du Parti communiste et du Parti communiste révolutionnaire (ultra-gauchiste). Tous, à l'exception du Parti communiste, ont concentré leur feu sur Tatchell. Au début de la campagne, les électeurs ouvriers de l'aile droite du naient souvent le candidat des Véritables travaillistes de Bermondsey, O'Grady, jusqu'à ce qu'un sondage d'opinion, publié une semaine avant le vote, indique que seul le candidat de l'Alliance avait une chance de battre Tatchell. Ceci a provoqué un vote tactique assez massif, et une grande partie des Conservateurs traditionnels se sont mobilisés derrière l'Alliance, pour « écarter Tatchell ». Peter Tatchell, le candidat du Labour Party à Bermondsey. (DR)

Tout au long de cette campagne, la presse quotidienne a mené une des plus extraordinaires campagnes de ces dernières années. Le quotidien londonien du soir, The Standard, consacrait pratiquement chaque jour sa première page à des attaques contre Peter Tatchell. La presse britannique à sensation, de triste notorié. té (elle ne peut rivaliser qu'avec les publications les plus sordides du groupe de

Springer en Allemagne) le dénigrait et l'injuriait à longueur de pages. Dans la Grande-Bretagne d'après-guerre, aucun candidat n'avait jamais eu à faire face à une telle campagne.

Aux tous derniers moments de la campagne électorale, Michael Foot a changé d'attitude pour soutenir Peter Tatchell, qu'il avait attaqué quelques mois auparavant devant le Parlement. Ce faisant, il mettait fin à ce qui lui restait de crédibilité au sein du Parti. Le résultat final de cette consultation fut un échec

En dépit de la grande mobilisation des militants travaillistes pour cette campagne, la tactique de Peter Tatchell a de gros problèmes. Face au déchaînement hystérique de la presse bourgeoise, il a choisi de mettre les questions politiques en sourdine et a engagé sa campagne sur le thème de la fidélité de classe, mais en limitant ses objectifs aux travailleurs locaux et à leurs intérêts immé diats. Il est cependant incontestable que même la campagne la plus exemplaire se serait soldée par un échec face à l'extraordinaire mobilisation de la bourgeoisie contre Tatchell.

Il s'agit-là d'une défaite amère pour l'aile gauche du Labour Party, ce qui semble réfuter le fait que les positions politide la gauche aient un soutien de masse. John Golding, leader de l'aile droite et champion de la chasse aux sorcières (il est surnommé le « Jaruzelski du Labour Party » par la gauche) a immédiatement déclaré « que ce n'est pas le véritable Parti travailliste qui a perdu à Ber-

Les efforts de la droite travailliste vont maintenant redoubler pour révoquer Michael Foot et le remplacer par Denis Healey avant les élections générales, qui auront vraisemblablement lieu en juin ou en octobre de cette année. Pour l'Alliance SDP-libéraux, le résultat de Bermondsey est une victoire importante ... Le premier siège gagné sur les travaillistes. Cependant, il s'agit là d'un résultat dû à des circonstances particulières, peu susceptibles de se multiplier dans les conditions très différentes qui seront celles des élections générales.

Cependant, le remplacement éventuel de Michael Foot ne résoudra en rien la crise du Parti travailliste. La gauche du Parti, ce sont aussi des dizaines de milliers de militants, consternés par la trahison dont Tatchell a été victime de la part de son propre Parti, et amèrement hostiles à

En dépit de ses succès politiques, Margaret Thatcher n'a pas réussi à défaire un seul secteur important de la classe d'hui, elle cherche à éviter toute confrontation, avant d'être, comme elle l'espère, reconduite dans ses fonctions. Cependant, la crise s'approfondissant toujours plus, de telles confrontations surgiront inévitablement. Si la recomposition des forces politiques passe tout d'abord par une crise au sein du Parti travailliste, celle-ci se conjuguera immanquablement luttes sociales plus larges au fur et à mesure de son approfondissement.

La gauche travailliste britannique, contrairement à la situation que connaissent la plupart des partis sociaux-démocrates européens, est forte de plusieurs milliers de militants qui sont déjà parvenus à des conclusions révolutionnaires. longue expérience des travaillistes au pouvoir les a affermis dans leur résolution. On ne leur fera pas facilement échec.

Londres, 1er mars 1983. 4. Seule une petite minorité des membres du Labour Party, dont Tony Benn, s'est opposée à la guerre des Malouines.

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