Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Débats dans Solidarité et nouvelles formes de lutte

· Inprecor n° 147, 11 avril 1983 · p. 20-21 · 2 405 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme

et nouvelles formes de luttes

Le nouveau visage du mouvement de résistance

POLOGNE Jacqueline ALLIO

Les images montrées par les télévisions occidentales de travailleurs polonais forces de l'ordre dans plusieurs villes du pays, le 13 mars dernier, sont venues rappeler à ceux l'auraient oublié, que le mouvement de d'initiatives, même s'il a partiellement changé de visage en quinze mois.

Les récentes mobilisations de rue, de même que les grèves ou les menaces de grève portant sur des revendications économiques ou sur la défense des travailleurs licenciés pour des raisons politiques, montrent que la classe ouvrière polonaise est loin d'être résignée. Il est vrai, néanmoins, qu'après l'espoir d'une victoire rapide suscitée par l'ampleur des mobilisations du printemps dernier, on constate un découragement évident dans certains milieux, en particulier au sein de l'intelligentsia. Une tendance à l'attentisme existe parmi les travailleurs déçus par l'échec de la grève du 10 novembre 1982. En outre, la perspective de la visite du Pape suscite de nombreux appels au calme dans les milieux liés à l'Eglise, afin d'empêcher des mobilisations qui risqueraient d'annuler ce projet, ou d'entraîner une vague de répression mettant Jean-Paul II en situation

On peut s'attendre à de nouveaux remous parmi les prêtres, à la suite des ré cents appels à la paix sociale lancés par le Primat de Pologne, Mgr. Glemp. « Un mouvement clandestin qui a pour prode combattre le pouvoir, de front, me semble en dehors de la réalité », affirmait-il au moment même où la Commission provisoire de coordination (TKK) de Solidarité lançait un programme d'action refusant explicitement toute perspective d'entente nationale avec le pouvoir. Il devait justifier ses propos en qu'il fallait attitude réaliste face au général Jaruzelski », et que Solidarité ne constituait plus « une réalité unitaire (1) ». La TKK vient de lui répondre en appelant à une manifestation pour le ler Mai en Pologne, et en affirmant que les travailleurs polonais « ne renonceraient jamais à lutter pour la libération de leurs frères emprisonnés ».

Les déclarations de Glemp font, en revanche, l'affaire de la bureaucratie. Celleci ne manque pas une occasion pour tenter de faire accroire que Solidarité est mort. Dans son rapport à la Diète, du 22

Débats dans Solidarité

mars, le ministre de l'Intérieur a dressé un bilan de victoire de sa lutte contre l'opposition : 700 groupes illégaux démantelés, les principales structures du mouvement clandestin « forcées à se désintégrer », 1 310 éléments d'imprimerie et douze stations de radio clandestines saisis (2), etc. Ce qu'il ne dit pas, c'est que dans la plupart des villes importantes, on trouve entre 10 et 40 bulletins réguliers, et que certaines régions, comme la Basse-Silésie, sont capables d'assurer régulièrement des émissions de radio clandestines, l'une a duré 50 minutes sans être brouillée. Ce qu'il ne dit pas non plus, c'est qu'après la « suspension de l'état de guerre », une masse d'ex-internés vent réformés - ont été enrôlés de force dans les bataillons disciplinaires de l'ar mée, pour les couper totalement de leur milieu social. Ce qu'il ne dit pas, enfin, c'est l'échec absolu du pouvoir à imposer l'existence des nouveaux syndicats. Ces derniers ne regroupent toujours qu'un infime pourcentage de travailleurs selon les autorités. 3 % selon Solidarité -, alors que moins de la moitié des membres du Parti s'y sont inscrits.

Pour autant, l'impuissance de la junte n'implique pas automatiquement la force du mouvement clandestin. DÉCLARATION PROGRAMMATIQUE

Les hésitations de la direction nationale clandestine, ses contradictions en matière d'orientation politique brusques virages dans la tactique proposée n'ont pas contribué à renforcer le prestige de la TKK, même si elle reste la seule instance nationale reconnue. Par sa politique en zigzag — que le pouvoir a su exploiter -, elle a contribué au développement de tendances centrifuges au sein du mouvement de résistance.

Le faible degré de coordination des structures clandestines au niveau national et régional, combiné aux directives inconséquentes de la TKK, a suscité des divergences et des divisions qui, à terme, impliquent un réel danger d'éclatement entre les différentes structures. On observe point de vue des militants implantés dans les entreprises et celui des intellectuels participant aux activités clandestines, sont coupés du mouvement Face à cela, la déclaration programmatique de la TKK, du 22 janvier — que nous publions ci-après —, représente un réel pas en avant dans la tentative d'unifier les débats, les expériences et les propositions d'action des divers secteurs du mouvement clandestin. Il lui fallait pour cela répondre à des exigences contradic-

D'abord, celles de Solidarité de Basse-Silésie, qui centre son attention sur la construction d'une organisation syndicale clandestine dans les entreprises. ganisation qui soit capable de développer aujourd'hui, sur des objectifs partiels, de puissantes luttes de masse coordonnées à partir des grandes entreprises, pour renverser demain la dictature militaire au travers de la grève générale.

Ensuite, celles de la direction clanVarsovie et des Comités de résistance sociale (KOS), qui mettent l'accent avant tout sur la résistance passive, avec la mise sur pied d'un réseau clandestin d'information et d'édition, de circuits d'éducation et, en général, sur le développement d'une conscience indépendante. Autant d'objectifs présentés comme un but en soi.

Enfin, les exigences d'une direction régionale comme celle de Gorzow, mandant qu'une organisation centralisée de révolutionnaires professionnels mise sur pieds, dont la tâche serait d'assurer la coordination des activités indépendantes et d'auto-organisation de la socié. te et, lorsque la situation y sera favorable, de s'emparer du pouvoir.

Effectuer une synthèse entre ces divers points de vue et pratiques diverses n'allait pas de soi. Mais, dans l'ensemble, le texte de la TKK y parvient. La grève générale est reconnue comme inévitable et comme « moyen le plus puissant » de lutte, capable de « briser la dictature actuelle ». Il ressort clairement qu'une telle grève ne pourra résulter que d'une préparation systématique de la classe ouvrière, aussi bien au travers d'un « front du refus » (boycott des syndicats fantoches, des « élections » municipales et législatives, ete.), et du développement de la conscience sociale indépendante, qu'au travers de luttes partielles sur des objec tifs immédiats ou transitoires. On y voit également réaffirmé l'objectif stratégique à long terme de Solidarité - la construction d'une République autogérée — nécessité de préparer les masses à l'autogestion dans le cadre des luttes actuelles

Cependant, il est évident que la dé1. Le Monde, 24 mars 1983.

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claration programmatique possède, sur plus d'un point, un caractère de compromis qui n'exclut pas certaines ambiguïtés, non plus que d'éventuels retours en arriè. re. En particulier, il apparaît clairement que l'approche de Zbigniew Bujak (dirigeant de Varsovie) diffère nettement de celle de Jozef Pinior (dirigeant de Basse-Silésie) et de ses autres camarades de la TKK. Bujak, lui, n'exclut pas « l'hypothèse de réformes lentes et douces (3) » truction d'un mouvement syndical. Un mouvement indépendant mais différent de ce que fut Solidarité. Il oppose explicitement un tel scénario à celui de la grève générale, même s'il admet qu'il faut aussi l'envisager. Pour leur part, les KOS - qui se réclament des idées de Bujak -ne voient « ni la possibilité ni l'utilite confrontation massiIl est évident, pour nous, que les propositions d'action de Bujak et des KOS, visant à développer une activité culturelle indépendante et à élever la conscience sociale des masses, ne sont pas contradictoires en elles-mêmes avec l'organisation systématique des structures clandestines du syndicat dans l'entreprise, et leur préparation à la grève générale. Mener à bien le plan d'édition du Moude l'éducation indépendante, comprenant la parution de brochures et de documents sur des thèmes historiques, juridiques, économiques et sociaux, et visant à la mise en place de cercles d'auto-éducation, ne peut que renforcer la capacité de réflexion de larges couches de la société. De même, les universités ouvrières ou les « universités volantes », qui fonctionnent aujourd'hui dans plusieurs villes, contribuent à rompre avec la vision déformante et l'idéologie totalitaire dispensée par la bureaucratie.

Mais une telle activité ne sera utile que si elle se met au service de l'auto-organisation des masses, et si le contenu de la presse et des éditions indépendantes répond aux préoccupations et aux besoins des ouvriers, à ceux de leurs organisations syndicales dans les entreprises. C'est-à-dire si la ligne qui prévaut est bien la « ligne des usines » défendue de la manière la plus conséquente par la direction de Basse-Silésie. Cette dernière mise, avant tout, sur l'organisation en profondeur des travailleurs dans les entreprises et sur les luttes ouvrières pour remporter des victoires — partielles peut-être — mais qui donnent à l'ensemble du mouvement clandestin la force et la confiance en soi indispensables pour se préparer à l'échéance de la grève générale.

Pour sa part, Bogdan Lis passe en revue diverses formes possibles de grève partielle - grève de harcèlement avec diminution des cadences, grève avec arrêts de travail et occupation de l'entreprise, grève d'abstention consistant à ne pas se présenter au travail, et y compris certaines formes de grève active. A cela, on peut ajouter la « grève de démission » appliquée par les ouvriers de l'usine de construction de maisons FADOM à Biezanow, où 105 personnes avaient été licenciées après la grève appelée nationalement le 10 novembre 1982. Tous les travailleurs avaient alors menacé la direction de partir si leurs camarades n'étaient pas réembauchés, et ces derniers ont refusé sept jours durant la proposition de réembauche à des postes inférieurs à ceux qu'ils occupaient auparavant. Cette lutte a été couronnée par un succès presque total. Quant aux travailleurs de Fadroma, à Wroclaw, c'est à la grève de harcèlement qu'ils ont eu recours pour acculer la direction à revenir sur les licenciements politiques prononcés : pendant une semaine, ces 6 000 ouvriers, payés aux pièces, ont réduit les cadences au point de faire chuter la production hebdomadaire de l'équivalent de huit heures de travail, en perdant du même coup une part importante de leur DE NOUVELLES FORMES DE LUTTE

De telles luttes représentent un exemple pour les autres entreprises et peuvent initier un processus d'actions partielles maîtrisées et victorieuses, qui joueront un rôle déterminant pour concrétiser le programme mis en avant par la TKK. Un autre élément important, qui va dans le sens du renforcement de l'activité syndicale, a trait à la décision de diverses commissions d'entreprise d'assurer désormais la prise en charge des allocations qui sont traditionnellement du ressort

Ces tâches devraient être dès maintenant de la responsabilité des syndicats « officiels ». Les autorités comptent bien sûr là-dessus pour faire pression sur la frange des travailleurs hésitants, ainsi que sur ceux qui ont absolument besoin de ces prestations pour s'en sortir financiè. rement, et les obliger ainsi à adhérer aux syndicats qu'ils ont créés de toute pièce.

Loin d'avoir un caractère secondaire, l'exemple déjà donné par plusieurs entreprises de Wroclaw, de Varsovie et de Cracovie, qui ont décidé la constitution de caisses de secours et de prêts pour tous ceux qui paient régulièrement leurs cotisations à Solidarité, constitue un important pas en avant. Les cotisations ont d'ailleurs connu une énorme progression depuis l'annonce de cette décision.

Pour toutes ces raisons, la déclaration programmatique de la TKK ouvre des perspectives nouvelles au mouvement clandestin. Il importe de préciser que, selon les membres de la TKK, ce texte se veut « un programme d'action du syndicat dans le contexte socio-politique actuel du mouvement » et ne prétend pas remplir le rôle du programme qui sera nécessaire au lendemain de la grève générale.

Ces limites étant tracées, il faut souligner les carences qui subsistent dans ce texte à propos même de la préparation de la grève générale. En effet, dès lors que la question du renversement de la dictature est posée, la tâche de la direction est de préparer les masses à toutes les implications d'une telle décision, y compris à la possibilité d'un affrontement violent avec le pouvoir. Or rien n'est dit dans cette déclaration programmatique sur les moyens qu'auront les masses ouvrières pour se défendre contre les assauts probables de la milice et de l'armée. Les ouvriers n'auront-ils que leurs poings pour résister face aux mitraillettes ? Comment faire pour que la grève générale ne se termine pas par une répétition du 13 décembre 1981?

A NOUVEAU SUR LA GREVE GÉNÉRALE Durant le printemps et l'été 1982, dans le cadre de la discussion sur la grève générale, ceux qui en étaient partisans au sein de la TKK voyaient la nécessité de combiner cette perspective avec la défense active des entreprises. Aujourd'hui, il n'en est plus question. Dans le même temps, rien n'est dit sur la nécessité d'un travail en direction de l'armée et de la milice pour préparer les conditions de la grève générale. Cela fait déjà longtemps que Jacek Kuron appelait à commencer ce travail de toute urgence. Et Zbigniew Romaszewski faisait remarquer : « Quand un bataillon se refusera à tirer... qui s'est passé en féurier 1917, quand un petit détachement de cosaques est passé du côté des manifestants, et un mois plus tard, il n'y avait plus de tsar. (5) »

Derrière ce refus d'aborder clairement la question de l'autodéfense et du travail en direction de l'armée, il existe probablement une illusion sur la nature Eugeniusz Szumiejko, c'est que nous parlons de certaines choses sans détour, sans nous faire d'illusions ni en créer chez les autres sur les possibilités d'aboutir à un compromis avec la dictature, ou même d'ouvrir des négociations (6) », mais après la grève générale, on espère parvenir à une situation qui permette des réformes économiques et une évolution démocratique. Janusz Palubicki, membre de la TKK, disait avec raison peu avant son arrestation, le 28 décembre 1982 : « Le seul armistice possible ne pourra être fondé que sur un réel rapport de forces. (7) » Nous disons avec plus de précision : sur une situation de double pouvoir, c'est-àdire sur la poursuite de la révolution après le renversement de la dictature militaire par la grève générale. Qu'il soit en uniforme ou non, le pouvoir bureaucratique restera d'essence totalitaire, même s'il est durement frappé par la grève générale. C'est à juste titre que Janusz Palubicki affirme : « Avant le 13 décembre, notre erreur fondamentale a été de croire qu'il était possible d'aménager un petit jardin démocratique dans un Etat totalitaire. »•

Jacqueline ALLIO 31 mars 1983. 3. Robotnik 83, numéro 3, 23 mars 1983.

4. Krakus, numéro 11, 4 novembre 1983. 5. Tygodnik Mazowsze, numéro 16, 12 juin 1982.

6. Robotnik 83, numéro 3, 23 mars 1983.

7. Observator Wielkopolski, numéro 56, 2 décembre 1982.

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