SOLiDARNOC
DOCUMENT
La Commission provisoire de coordination (TKK), direction nationale clandestine de Solidarité, a rendu publique, le 22 janvier dernier, une déclaration programmatique intitulée Solidarité aujourd'hui.
Ce document a été publié en français dans le Bulletin d'information du Bureau de coordination du syndicat Solidarité à l'étranger, numéro 54, du 9 février 1983.
Nous en reproduisons ci-dessous de très larges extraits, après en avoir parfois amélioré la traduction.
(...) Les réformes démocratiques qui devaient assainir les rapports sociaux et économiques constituent, pour le système actuel, un danger mortel. En gouvernant à l'aide de la peur, le pouvoir s'est condamné lui-même à la peur, face à l'explosion de la haine de la société. Aujourd'hui, notre disposition à faire des concessions a été perçue comme une manifestation de faiblesse de notre part et contribue au renforcement du système de répression. La société n'a pas le choix : la seule voie, c'est la résistance, la lutte contre la dictature.
Le but de notre lutte reste toujours la réalisation du programme du ler Congrés national des délégués de Solidarité, (...) qui proposait l'édification d'une République autogérée :
- où le pouvoir serait soumis au contrôle de la société ; dans les entreprises, ce contrôle s'exercerait par l'intermédiaire des comités d'autogestion des travailleurs ; dans les communes rurales et au niveau des régions, par les comités d'autogestion territoriaux ; au niveau national, par une Diète démocratiquement élue.
— une République dans laquelle des tribunaux indépendants seraient les gardiens de la légalité ; dans laquelle les moyens de production seraient réellement la propriété de la société et assureraient aux travailleurs des entreprises une participation effective à la répartition du revenu produit par eux-mêmes.
- dans laquelle la culture, l'enseignement et les médias seraient au service de
Ce programme prend en considération, d'une part, le fait que le redressement de la République demande la mise en œuvre de profondes réformes de la vie sociale, économique et politique et, d'autre part, que la situation géopolitique de la Pologne fait que ces réformes ne pourraient étre introduites que progressive. ment, sans que soit mis en cause l'équilibre général des forces en Europe.
Cette vision de la République autogérée n'est pas en contradiction avec
"Solidarité aujourd'hui"
- 4 l'idée du socialisme, et sa réalisation ne doit pas entrer en conflit avec l'ordre international existant. Les alliances conclues par la Pologne ne peuvent préjuger de l'existence d'un pouvoir dictatorial hai de tous et qui n'offre au pays aucune perspective situation constitue une menace permanente pour la paix en Europe.
La réalisation de ce programme exige l'établissement de conditions dans lesquelles le pouvoir serait contraint de rechercher un compromis avec la société. C'est seulement alors qu'il sera possible d'entamer le processus de réformes et que pourront exister les conditions pour une activité légale des syndicats, organisations et associations indépendantes représentant les intérêts de la société. Pour que le système de pouvoir en Pologne soit disposé à faire des concessions, pour que la perspective des réformes devienne réelle, il faut agir avec l'objectif de détruire l'ac-
La résistance et la lutte contre la dictature déterminent aujourd'hui les fronts de lutte suivants :
- le front du refus ; - la lutte économique ; -la lutte pour le développement d'une conscience sociale indépendante ;
- les préparatifs de la grève générale. La société en voie d'auto-organisation se doit d'agir sur tous ces fronts.
Notre arme principale dans lutte, c'est la solidarité sociale. Grâce à elle, nous avons vaineu en août 1980 et nous avons survécu à la répression et à l'état de guerre. (...) Ce qui a fait, et ce qui fait notre force, c'est la conscience
AUTH que nous sommes ensemble. (...) C'est pourquoi aucune victime des actions de répression, aucune personne emprisonnée, maltraitée, licenciée, ne doit être abandonnée à elle-même, sans soins et sans aide. (...)
LE FRONT DU REFUS Le refus de participer au mensonge, à l'arbitraire et à la contrainte est une forme de combat quotidien qui nous est accessible à tous. En pratiquant le boycott général des syndicats de façade créés par le pouvoir, nous avons remporté une victoire politique commune. (...)
Le principe que nous avions adopté pendant la période de l'état de guerre de boycotter les organisations, les institutions et les associations qui manifestent leur soutien à l'actuel système dictatorial, qui sont des succédanés des organisations délégalisées, et qui ne font qu'imiter la vie socio-politique, doit être une constante de notre vie. (...)
Nous refusons dorénavant de participer à la farce des élections à la Diète et aux conseils municipaux. Nous refusons de participer aux manifestations officielles, aux commémorations, aux meetings organisés par le pouvoir. (...) Que ce pouvoir demeure dans le vide politique !
Nous devrions appliquer le principe du boycott d'une manière sélective. Nous pouvons et nous devons mettre à profit les possibilités d'une action indépendante au sein des institutions officielles qui ont pour but la satisfaction des besoins réels de la société. Il faut toutefois veiller à ce que notre action ne serve pas le mensonge et ne cautionne pas la dictature. (...)
Le front du refus c'est également un
des heures supplémentaires, en boycot- l'éducation sont notre bien commun.
front de lutte active. Le pouvoir va certainement essayer de briser ce front par le chantage et la corruption. Il nous appartient d'agiren conséquence. Chaque cas de chantage doit être connu de tous, ce qui en limitera la portée et la réutilisation. La collecte constante des cotisations, la création de comités d'aide sociale, la revendication de la création de caisses d'entraide et d'un fonds de vacances pour les travailleurs, indépendant des syndicats officiels, voilà également une forme de lutte contre la corruption. Il serait inadmissible que les personnes se trouvant en difficulté financière soient obligées de se déshonorer en s'adressant aux syndicats officiels.
LA LUTTE ECONOMIQUE
Apres 38 années d'existence de la République populaire de Pologne, la société polonaise a été amenée à la limite de la misere. Avec des vivres rationnés, manquant de médicaments et de vêtements, nous en sommes réduits à la faillite. Les 30 milliards de dollars de dettes peseront sur nous pendant de longues années. Une immense richesse nationale est en train de se détériorer dans les usines qui ne produisent pas et sur les chantiers où les travaux ont cessé. Le retard technologique ne fait que croître. La manière dont est utilisé le potentiel économique ressemble à l'exploitation coloniale. Le pillage inconsidéré des mines a entraîné des dizaines de morts et a abouti à la dévastation des mines et à la destruction des ressources de la Pologne en matières premières. Faute de moyens, l'agriculture est incapable nourrir la nation. La dévastation du milieu naturel met en cause son existence
La dictature de l'état de guerre n'a fait que mettre en œuvre un formidable programme de hausse des prix, sans donner en échange aucune perspective d'amélioration de la situation économique. Ce programme, qui fait abstraction des autres mécanismes de marché et de gestion a abouti, après une année, à une baisse drastique du niveau de vie, de 36 %. Dès maintenant, un tiers des familles de travailleurs vivent à la limite de la misère. En même temps, c'est la société qui supporte le poids des charges qui résultent du développement gigantesque de l'appareil de répression. (...) Une nouvelle augmentation des prix a déjà été annoncée. Elle va provoquer un nouvel appauvrissement de la société, elle va étendre encore plus l'indigence et risque de nous faire descendre en-dessous du minimum biologique.
L'état de guerre et sa législation annulent les chances d'une issue à la crise. La réforme basée sur le principe de l'autonomie, de l'autogestion et de l'autofinancement a été en fait réduite à un changement de façade du système de triste réet à la militarisation des principales branches de l'économie. Les restrictions draconiennes des droits des travailleurs ont créé des conditions de travail de semi-esclavage, avec l'assujettissement administratif au lieu de travail, et l'obligation du travail accompagnée de menace de licenciement pour raisons politiques. Dans ces conditions, la réforme autogérée de l'économie n'est plus qu'une fiction. L'autogestion n'est plus en état de répondre à ses obligations.
Nous ne pouvons étre tenus pour responsables de l'état de l'économie. Nous devons toutefois veiller à la maintenir à un niveau qui pourrait assurer les meilleures conditions possibles de sa reconstruction future. Nous ne pouvons admettre une nouvelle baisse du niveau de vie La lutte pour les conditions de vie s'inscrit en tête du programme des intérêts essentiels de la société et des travailleurs. Cette lutte sera menée dans chaque entreprise et dans chaque exploitation agricole. Nous apporterons notre appui à toute initiative qui permettra aux agriculteurs de s'organiser pour défendre leurs droits.
Dans les entreprises, nous menerons cette lutte en utilisant toutes les formes de pression :
- en exploitant les règlements en vigueur concernant le strict respect du Code du travail et les règlements concernant l'emploi et les salaires, les règlements de la sécurité du travail, les normes technologiques et les conditions de travail ;
- en exigeant une information précise sur les décisions concernant la production et ses résultats, sur la répartition de la masse salariale et les primes, sur le fonctionnement des services sociaux ;
- en portant à la connaissance de tous les informations occultées par la direction (décisions erronées, mesures impopulaires, gaspillage, incompétence et ré. pression) ;
- en organisant des protestations collectives, des pétitions, en refusant de faire tant les mesures restreignant les droits des travailleurs ou qui viseraient à les diviser. La grève économique est, dans ce domaine, la forme de protestation la plus puissante et la plus efficace ;
- en mettant à profit l'autogestion des travailleurs là où les conditions permettent sa création, afin qu'elle serve à défendre les conditions d'existence des travailleurs et à les défendre face à la répression. Si le comité d'autogestion est privé de cette possibilité d'action, les membres du conseil ouvrier doivent alors cesser leur activité et appeler les travailleurs à boycotter le comité d'autogestion.
POUR UNE CONSCIENCE SOCIALE
INDÉPENDANTE Solidarité est né de la protestation générale, de la lutte commune et du travail de divers milieux sociaux. En construisant Solidarité, nous avons surmonté les divisions créées sciemment et volontairement par le pouvoir. Le caractere durable de la coopération des milieux ouvriers, paysans et intellectuels est le garant de notre victoire. (...)
La menace que fait peser le pouvoir totalitaire sur la conscience sociale, l'éducation et la culture nationale, sur la morale sociale et les attitudes civiques, peut être évitée par une société qui pense en termes politiques, qui connait son histoire, qui apprécie la culture authentique, qui ne se laisse pas manipuler idéologiquement. C'est pourquoi, dans l'immédiat, la tâche principale est la propagation d'une indépendante. (...) Un rôle de premier plan dans ce domaine revient aux intellectuels. La société attend d'eux qu'ils œuvrent pour le bien de la collectivité. Nous apporterons notre concours a toute initiative indépendante, nous allons créer des fondations sociales et des bourses qui permettront de se libérer de la dépendance dictatoriale. (...) Il faut développer des activités autodidactes, des bulletins syndicaux, des bibliothèques et des publications indépendantes, pour aider la réflexion sociale dans les milieux ouvriers et faire connaître leurs opinions, appréciations et interprétations. (...)
Les institutions et les initiatives telles que les éditions, la presse, la radio et
Manifestation de soutien à Solidarité. (DR) Nous devons les aider et les protéger. L'existence et le développement de ces canaux donnent à la société son autono mie et la préparent à vivre dans une République démocratique et autogérée.
LES PRÉPARATIFS
A LA GREVE GÉNÉRALE La grève générale reste le moyen le plus puissant de notre lutte. La participation massive aux activités que nous venons d'exposer est une étape importante
de ces préparatifs. Le succès de la grève dépend de nombreux facteurs. Parmi les plus importants, il faut mentionner :
degré d'auto-organisation et d'autodétermination sociale ;
-la conscience et l'acceptation des objectifs par tous ;
-la situation politique internationale.
Ces mêmes facteurs pèseront sur les possibilités pour la dictature de préparer l'intervention contre les travailleurs en grève. Jusqu'à présent, le pouvoir a toujours été prêt politiquement à utiliser tous les moyens dans son combat contre la société, et il a trouvé les forces nécessaires pour briser la grève. Mais le pouvoir ne peut maintenir à long terme un tel degré de préparation, car cela implique des coûts politiques et sociaux trop la periode ou l'arme de la grève sera de nouveau un moyen de combat peut être envisagée ; elle à l'ordre du jour lorsque la décision par la dictature d'utiliser la force contre les ouvriers en grève entraînerait une menace trop grave pour le maintien même de l'existence de cette dictature.
La perspective de la grève générale qui, selon nous, est inéluctable, ne rend pas caduc un programme de changement évolutif du système. Elle montre simplement qu'existe un moyen de briser la dictature actuelle et de créer les conditions d'ouverture pour des réformes démocratiques.
Pendant toute la période des préparatifs de la grève générale, nous devons formuler et mettre au point un programme social minimum, comportant un ensemble de postulats garantissant la poursuite du processus des réformes et tenant compte, par ailleurs, des contraintes découlant des réalités politiques intérieures et extérieures. (...)
Le 22 janvier 1983. Pour la TKK, Zbigniew Bujak, Wladyslaw
Hardek, Bogdan Lis, Jozef Pinior, Eugeniusz Szumiejko.