Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Entretien avec un syndicaliste argentin

Inprecor n° 147, 11 avril 1983 · p. 8-9 · 1 917 mots

Argentine et Chili Syndicalisme France

Témoignage d'un représentant du

LBERTO Piecinini est l'une des figures les plus représentatives du syndicalisme

A les plus avancées - par ses objectifs, ses formes d'organisation et ses méthodes - argentin de classe. Il fut, en 1975, à la tête de l'une des luttes les plus radicales et alors menées par les travailleurs de ce pays: celle des 30 000 ouvriers du complexe

Après presque sept ans de prison, il est aujourd'hui l'un des rescapés de l'avant- garde ouvrière surgie au début des années 1970, et qui fut la cible principale des

Bien que n'ayant pas été réintégré dans son entreprise, il a repris dans sa ville ses activités de syndicaliste. Le prestige dont il jouit et la confiance que lui témoignent les travailleurs de cette importante zone industrielle lui permettent de jouer d'ores et déjà un rôle important. Ce fut notamment le cas lors de la grève nationale du 6 décembre

1982. Son analyse de la situation actuelle du mouvement ouvrier argentin, ses préoccupations quant aux modalités de « récupération » de leurs syndicats par les travailleurs, ses conceptions sur l'unité et la démocratie syndicales sont significatives de l'état d'esprit de secteurs qui sont, aujourd'hui, parmi les plus avancés du prolétariat argentin.

syndicalisme argentin de classe

sidérurgique et métallurgique de Villa Constitucion, à proximité de Rosario. militaires, avant même l'instauration de leur dictature en 1976.

« INPRECOR » : - Comment analyses-tu la situation actuelle du mouvement ouvrier argentin ?

Alberto PICCININI : — Malgré les années de répression et bien qu'il soit encore loin d'avoir récupéré ses capacités d'organisation et son unité plus que jamais né. cessaire, le mouvement ouvrier joue actuellement un rôle croissant. Il pèse chaque jour d'un poids plus grand et je suis convaincu qu'à terme il retrouvera la force qui était la sienne dans le passé.

- Quelles sont, selon toi, les nécessités les plus urgentes ?

- La tâche la plus immédiate est la « récupération » des syndicats et l'élection de leurs dirigeants par un processus démocratique. Nous devons tout faire pour impulser, dans ce contexte, une réelle démocratie syndicale. Cela permettra de promouvoir des cadres véritablement représentatifs qui seront en mesure de diriger effectivement les organisations syndicales et d'assurer leur indépendance.

- Comment cette lutte s'inscrit-elle dans le contexte politique actuel ?

- Il faut évidemment partir du fait que la classe ouvrière a été très durement frappée, non seulement par la répression, la mort, l'emprisonnement des travailleurs les plus militants, mais aussi par la destruction de pans entiers de l'appareil productif. Cela a comme conséquence d'ôter leurs outils à des millions de travailleurs. Quand les possibilités de travail se trouvent réduites dans de telles proportions, les possibilités de mobilisation et de lutte se trouvent, elles aussi, réduites.

Fondamentalement, il faut travailler à la réactivation de l'appareil productif pour que la classe ouvrière soit en mesure de jouer à nouveau et pleinement le rôle qui doit être le sien.

- Quel bilan tires-tu des luttes qui se sont déroulées depuis maintenant un an ?

- Le bilan est déjà prometteur. Il faut, bien sür, tenir compte du fait que, jusqu'à présent, l'activité syndicale n'a pu se développer normalement. ces conditions toutefois, les conflits qui ont éclaté, les luttes qui se sont développées, ont témoigné d'un niveau de mobilisation et de volonté unitaire significatives. La journée de grève organisée le 6 décembre dernier, et qui a conduit à la paralysie à peu près totale du pays, en est le meilleur exemple.

Le pas décisif serait la reconstitution d'une seule Confédération générale des travailleurs (CGT). Il n'est pas possible, il est impensable que le mouvement ouvrier argentin, après avoir fait l'expérience d'une CGT unique, de la force que confère une telle organisation, favorise les manœuvres et les projets de ses ennemis en maintenant plusieurs CGT. Ceux qui prétendent défendre les intérêts des travailleurs doivent le manifester par des faits concrets. Les intérêts personnels ou sectoriels doivent être combattus. Il faut travailler à l'unité complète de la classe ouvrière au sein d'une seule CGT.

- Quelle fut l'importance de la participation ouvrière à la manifestation appelée le 16 décembre par la Multipartidaria ?

- Le mouvement ouvrier en a été le principal protagoniste. N'est-ce pas le sec teur qui a été, historiquement, le plus frappé ? Pour lui, la lutte est une obligation. il l'a bien démontré par sa résistance tout au long de ces années de dictature.

- Comment s'est déroulée la grève du 6 décembre dernier à Villa Constitucion ?

— Ce qui s'est passé à Villa Constitucion est d'une grande signification. Villa Constitucion est un lieu où la répression a eu des effets particulièrement dramatiques. Il faut se rappeler les événements de l'année 1975 pour le comprendre. Tous les dirigeants syndicaux membres de l'Union ouvrière métallurgique (UOM, métallurgistes argentins) furent arrêtés, puis emprisonnés pour de

La répression a atteint des sommets dans ce centre industriel : un enlevés et assassinés. Les licenciements furent encore plus massifs qu'ailleurs. Un véritable climat de terreur a longtemps régné dans toute la ville.

On ne s'etonnera donc pas que, jusqu'à la veille du 6 décembre, ait prévalu un climat fait de peur et de passivité. Ce jour-là, l'actuelle « direction locale » de la UOM avait décidé de ne pas suivre les consignes de grève qui avaient été lancées à l'échelle nationale par les deux CGT. De nombreuses pressions furent parallèlement exercées sur les travailleurs par les dirigeants de l'entreprise afin qu'ils se rendent au travail. Dans ces conditions, ceux de l'équipe de 6 heures à 14 heures sont entrés normalement dans l'usine. Lorsqu'un groupe de camarades, anciens responsables syndicaux aujourd'hui sans travail, et moi-même avons appris cela, nous avons décidé de tout faire pour renverser la situation. Nous nous sommes rendus à la porte de l'usine, arrêtant les autobus qui amenaient les ouvriers qui commençaient le travail à 14 heures. Nous leur avons proposé d'organiser, une fois dans l'usine, une assemblée générale pour décider d'arrêter le travail. Cela fut généralement accepté avec enthousiasme par les camarades qui, immédiatement, nous ont manifesté leur confiance. De tels développements sont, je le répète, très significatifs. Non seulement à cause des résultats obtenus (les équipes de l'après-midi et celles de nuit ont effectivement cessé le travail), mais parce que, à partir de là, nous avons pu organiser, dés le lendemain, un rassemblement devant le local du syndicat. Une pétition a circulé réclamant l'organisation d'une assemblée générale pour discuter, enfin, du processus de retour à une activité syndicale « normale », annoncé par la dictature.

Depuis lors, le climat s'est radicalement modifié. Il y a une véritable renaissance de la volonté de participer, d'agir, qui se manifeste à travers nombre de faits concrets. Nous avons même pu mettre en place une structure nommée « Unité Métallurgique du 6-Décembre », qui s'affirme déjà comme l'instrument organisateur de la lutte des travailleurs pour une véritable « récupération » du syndicat.

- Quelle est ton opinion sur l'actuelle législation du travail ?

Page 9

te en rien les droits des travailleurs. Nous syndicats forts. Des syndicats forts ne

- La législation qui, en ce moment encore est toujours en vigueur, ne respecdevons lutter pour le rétablissement plein et entier des libertés syndicales. Les syndicats doivent être aux mains des travailleurs. Il n'y a aucune excuse pour que se poursuivent les « interventions » dans le mouvement syndical (mises sous contrôle militaire) décrétées par la dictature. Sans nouveaux retards, sans tergiversations, les syndicats doivent être rendus travailleurs et, par un processus d'élections démocratiques, ce sont ces travailleurs qui doivent élire leurs dirigeants.

- Par quels moyens concrets peut-on réaliser ce que t'on appelle ici la « normalisation » syndicale ?

- La seule chose que doit faire le gouvernement, c'est de rendre les organisations syndicales à leurs anciens dirigeants. Ensuite, ceux-ci devront organiser des élections, entreprise par entreprise, pour que soient élus les délégués, les commissions internes et les structures de direction, afin de respecter le processus démocratique, depuis le délégué de base jusqu'à la direction nationale de la CGT.

C'est la seule et unique garantie pour que les dirigeants soient représentatifs et les sont pas un danger pour le pays, comme certains l'insinuent aujourd'hui. Au contraire, c'est l'assurance que l'organisation de la classe ouvrière bénéficie au pays.

- Que penses-tu de la question des disparus ?

- C'est une blessure très grave pour le peuple argentin. Il faut lui donner une réponse et une solution concrètes. C'est un fait qu'il est impossible d'ignorer. Je ne dis pas cela avec un esprit de revanche, mais il est impossible à un être humain de fermer les yeux sur une pareille réalité. Ce qui est en discussion là, ce ne sont pas des questions politiques mais des questions qui touchent à la vie et aux sentiments de tout être humain. Cela ne peut être ignoré, ne peut être contourné. Et tout doit être fait pour que jamais cela ne puisse se reproduire. Tous ceux qui, dans une mesure ou une autre, ont un sentiment humanitaire doivent s'opposer à l'oubli.

- Tu défends la nécessité de l'unité de la CGT. Sur quelles bases doit-elle se réaliser ?

- En premier lieu, les dirigeants des différentes CGT doivent s'affirmer concrètement en faveur du dialogue. Non seulement entre eux, mais également entre militants de base. Je pense que si ces militants pouvaient réellement participer à un tel dialogue, le problème de l'unité des deux CGT serait résolu.

- En d'autres termes, c'est dans la pratique, à la base, qu'il faut rechercher l'unité ?

- Sans aucun doute. En réalité, d'ailleurs, cette unité est voulue et, dans bien des cas, pratiquée à la base. C'est au niveau des dirigeants qu'elle n'existe pas. Là, les questions d'ordre personnel et sectoriel continuent de primer.

— Quels devraient être, selon toi, les axes essentiels du programme du « plan de lutte » que devrait mettre en avant le mouvement syndical ?

- Les points les plus immédiats sont la défense de l'outil de travail, la ré. cupération du pouvoir d'achat, la restitution des syndicats aux travailleurs et le rétablissement de toutes les garanties que contenait la législation du travail abolie par la dictature. Il s'agit-là des revendications les plus immédiates.

- Le rétablissement de toutes les libertés démocratiques est aussi l'une d'elles ...

— Oui, mais le retour à la démocratie, disons au plan institutionnel et politique, est indissociable du retour à la démocratie au plan syndical. Il est impossible de parler de démocratie dans un pays s'il n'y a pas démocratie dans tous les secteurs. On ne peut parler d'une véritable démocratie politique s'il n'y a pas de démocratie syndicale.

- Qu'attendent, des élections promises pour la fin de l'année, les secteurs ouvriers auxquels tu es lié ?

- Le mouvement ouvrier attend beaucoup d'une étape démocratique. II veut la démocratie. La classe ouvriere ne croit cependant pas que ses problèmes vont se résoudre grâce au seul processus électoral. Celui-ci ne sera qu'un pas, un pas seulement, d'une longue marche.

Après les élections, il faudra continuer à lutter. A lutter beaucoup. Le peuple va devoir prendre conscience que nous nous retrouvons avec un pays dévasté, un pays où l'appareil productif doit être reconstruit, recomposé, un pays où le pouvoir d'achat des salariés devra être rétabli, un pays dont il sera nécessaire de restaurer l'image au plan international.

Avant comme après les élections, le plus important est, et restera, le combat pour la solution des gigantesques problèmes socio-économiques qui sont posés. •

Propos recueillis pour « INPRECOR »

Buenos-Aires, janvier 1983.

Une erreur sur cette page ?