Le débat sur la "cogestion"
et l'échelle mobile des salaires
Interview de Felipe Vasquez membre du Comité exécutif de la Fédération syndicale des mineurs (FSTMB)
BOLIVIE
E 31 octobre 1982, à l'occasion de la commémoration
| du trentième anniversaire de la nationalisation des mines
/ boliviennes par le gouvernement de Paz Estenssoro (dirigeant du Mouvement nationaliste révolutionnaire, MNR) en
1952, le Président Siles Suazo annonçait l'intention de son gouvernement d'instaurer la « cogestion » ouvrière dans l'administration des mines étatisées. Quelques jours plus tard, le vieux leader de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Lechin, rejetait le projet gouvernemental de cogestion des entreministration paritaire des entreprises » (le Monde du 11 novembre 1982).
Ainsi se présentait le débat sur les propositions de « cogestion » avancées par le gouvernement de l'Union démocratique populaire (UDP). Celles-ci s'orientent vers une forme de
« cogestion » paritaire, associant des représentants syndicaux et des représentants gouvernementaux. Ce type d'administration des entreprises nationalisées (qui représentent environ
80 % des principales branches industrielles du pays) est aussi soutenu par le Parti communiste bolivien (PCB), qui participe au gouvernement, et dont les militants dirigent la COB. Un ar-
Carlos ILLADES : - Sur quelle base se fonde la revendication d'un salaire minimum vital avec échelle mobile que les mineurs ont présentée au gouvernement ?
Felipe VASQUEZ : — Pour faire un peu d'histoire, on pourrait dire que les mineurs ont été les porte-drapeaux de la lutte pour le salaire minimum vital à partir de l'année 1942. Pendant plusieurs décennies, cela a été la revendication à laquelle les travailleurs ont été le plus sensibles. Aussi bien les gouvernements du
MNR de Paz Estenssoro que les gouvernements militaires l'ont tout simplement ignorée.
A partir de novembre 1981, nous, les mineurs de Huanuni, nous avons expliqué que la revendication de salaire minimum vital était inséparable de celle de l'échelle mobile des salaires. C'était la seule riposte conséquente des travailleurs face à la crise qui frappait le pays. Jusqu'ici, le mouvement des mineurs est le seul qui ait fait une étude sérieuse du problème du salaire minimum et de l'échelle mobile, en prenant en considération les habitudes de consommation populaire, les nécessités alimentaires liées à notre milieu géographique, le nombre de membres composant la famille, les prix, etc. Après une telle étude, nous sommes arrives à la conclusion qu'en mai-juin 1982, le salaire minimum pour satisfaire les besoins d'une famille de six personnes devait correspondre à 11 330 pesos mensuels (environ
3 100 FF). Notre étude était sans précépar ce syndicat, et plus significative. dent en Bolivie. Auparavant, on s'était limité à faire des calculs sur la base de l'augmentation du coût de la vie.
-Si la revendication présentée par les mineurs n'était pas acceptée par le gouvernement, quelles décisions prendrait la FSTMB ?
- Pour l'instant, le gouvernement n'a pas rejeté notre revendication. Mais, après la trève de cents jours qu'il a de-
- et qui se termine vrier -, notre revendication n'a toujours pas eu de suite favorable, nous nous mobiliserons. Comme je l'ai déjà dit, le salaire minimum avec un système d'échelle mobile est une revendication à laquelle nous ne pouvons pas renoncer.
- Quelle est la position de la FSTMB à propos de la « cogestion » ouvrière dans les entreprises publiques dont a parlé le gouvernement de l'UDP ?
- Depuis 1970, nous avons débattu du problème de la participation des ouvriers à la gestion des entreprises publiques. Cela avait pour objectif de contester à la bureaucratie gouvernementale le temps, il s'agissait de riposter à des secteurs de la bourgeoisie qui voulaient — et secteurs stratégiques de l'économie, en leur démontrant que les ouvriers peuvent assurer la gestion de l'économie, sur ticle récent de la revue du Comité central du Parti communiste à la Bolivie, se félicite d'ailleurs du fait qu'une « commission est chargée de proposer un système de
"cogestion ouvrière paritaire dans les entreprises publiques productives" et, désormais, dans les deux plus importantes, la
COMIBOL (mines) et la YPFB (pétroles), la direction sera assurée par trois représentants du gouvernement et trois élus des travailleurs » (Cahiers du communisme, numéro 3, mars 1981,
S'opposant à cette orientation, nos camarades du Parti ouvrier révolutionnaire-Combate (POR-Combate), section bolivienne de la IVe Internationale, défendent, avec d'autres courants révolutionnaires, l'idée d'une « cogestion » majoritaire des représentants des travailleurs à la direction des entreprises d'Etat. C'est cette orientation qu'appuient aussi des dirigeants de la Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie
(FSTMB, syndicat membre de la COB), ainsi que l'atteste, parmi d'autres éléments d'information, l'interview de Felipe Vasquez, membre du Comité exécutif de la FSTMB et du POR-
Combate, que nous publions ci-dessous. C'est aussi de cette idée que s'inspire le projet de « cogestion », publié début mars dont nous reproduisons ci-après la partie la d'autres bases. Il s'agissait aussi d'établir déficit actuel de ces entreprises était - et reste - la conséde la gestion bureaucratique imposée par la bourgeoisie.
Pendant toute une période, la « cogestion » telle que les ouvriers la conçoivent, avait un caractère progressiste, du fait qu'elle signifiait une lutte vigoureuse contre des gouvernements réactionnaires qui prétendaient reprivatiser les secteurs stratégiques de l'économie. Lorsque nous parlions de « cogestion » en 1970, nous luttions en réalité pour assurer une majorité aux représentants ouvriers. De même, maintenant, nous ne voulons pas que tout se réduise - comme le voudrait le gouvernement actuel — à une simple administration des entreprises. Nous voulons une intervention directe des travailleurs dans l'utilisation des ressources, dans leur distribution planifiée, dans la commercialisation des produits, etc.
- Quelles sont les différentes positions sur le problème de la « cogestion » au sein de votre fédération ?
- Nous pouvons, en gros, définir
La position avancée par le gouvernement, et d'après laquelle la représentation patronale et ouvrière devrait être paritaire dans les directions des entreprises.
participation ouvrière y serait réduite à un simple rôle administratif dans les entreprises. Les représentants des travail-
sources, si nous introduisons de nouvel - sur la base de son programme — mènevoir de décision en matière financière. En d'autres termes, le gouvernement veut que cette participation se réalise dans le cadre des rapports d'exploitation capital-
Il y a ensuite la position avancée par les organisations révolutionnaires. Elle si-
« cogestion » à majorité ouvrière et la participation des travailleurs à la gestion des finances de l'entre. prise, au contrôle de la commercialisation des produits, etc. En d'autres revendiquons d'orientation dans la gestion des entreprises, dans la perspective d'introduire l'au-
Enfin, il y a aussi une position inspipar des conceptions ultra-gauchistes, qui s'oppose catégoriquement à la « cogestion » et se prononce pour un contrôle ouvrier sans contenu bien défini.
Actuellement, la FSTMB est en train de discuter ce problème dans une commission nationale constituée par des représentants du gouvernement représentants de la COB. Quant à nous, les mineurs, nous avons clairement affirmé que cette discussion doit partir de la base ouvrière et non du sommet.
- Certains secteurs estiment que la participation des ouvriers à la gestion économique des entreprises nationalisées pourrait affaiblir la lutte pour le salaire minimum avec échelle mobile des salaires, parce que les travailleurs se trouveraient impliqués dans la gestion de la rentabilité de l'entreprise. Qu'est-ce que tu en pen-
- Nous, les mineurs, nous estimons que si nous supprimons les postes des bureaucrates, si nous donnons une nouvelle orientation à l'utilisation des resles machines ... nous pourrons alors rentabiliser les entreprises. Dans le cas des entreprises dont les bénéfices sont plus réduits, nous chercherions des moyens d'augmenter la production. Mais tout cela suppose une rectification de la politique gouvernementale en direction teur minier. Il s'agit de développer une politique visant à améliorer substantiellement les conditions de travail et de vie des mineurs. Une assemblée de mineurs à 4 500 m. d'altitude. (DR) nous estimons que l'idée suivant laquelle la « cogestion » ouvrière serait un obstacle à la conquête du salaire minimum est dépourvue de tout fondement.
Dans le cas où le gouvernement n'accepterait pas la formule de la « cogestion » ouvrière majoritaire, il y a deux alsoit, nous, ouvriers, nous ne participons pas à la « cogestion » dans les entreprises publiques, soit nous entreprenons, dans le cadre de la « cogestion », une lutte très vigoureuse au niveau syndical, avec la participation active des camarades engagés dans la « co-
- Quelle est l'opinion des mineurs à propos de la pratique gouvernementale de
- Nous, les mineurs, nous avons été à la tête de la lutte pour la conquête des droits démocratiques du peuple bolivien, avec l'idée que cela faciliterait notre organisation, et donc nous permettrait de lutter dans des conditions plus favorables. Avec la grève de novembre 1981 dans la mine de Huanuni, nous avons obtenu le respect des droits du travail. Par la suite, nous avons mené une lutte pour les droits politiques, et nous avons eu gain de cause
A l'époque, travailleurs étaient convaincus que l'UDP rait une politique anti-impérialiste, introduirait le salaire minimum vital échelle mobile, etc.
C'est la réalité elle-même qui a ouvert les yeux aux travailleurs en ce qui concerne le gouvernement de l'UDP. Une équipe technocratique s'est arrogée l'hégémonie dans la direction du gouvernement et a imposé une série de mesures qui furent, comme celle du mois de novembre dernier (1), un coup dur pour les aspirations des travailleurs. Le gouvernement n'a pas considéré comme prioritaire la défense des intérêts des travailleurs. Nous, de notre côté, nous avons pris nos distances par rapport au gouvernement. Un indice significatif du rejet de la politique de l'UDP par les travailleurs est le fait que dans les élections syndicales qui ont eu lieu depuis novembre, les listes de la gauche non gouvernementale ont remporté la victoire.
Ainsi, malgré l'opposition du Parti communiste bolivien (PCB), les mineurs ont confirmé dans plusieurs congrès leur indépendance de classe.
- Quelle a été la réaction vailleurs à la sortie du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) du gouvernement, en janvier dernier ?
- Tout le monde n'a pas eu la même attitude. Malgré cela, la majorité des travailleurs est d'accord sur un point : la crise gouvernementale a été le reflet des contradictions qui, du fait même de sa composition, traversent le gouvernement.
Nous, les ouvriers, nous sommes très préoccupés de la situation actuelle, car ce sont les secteurs les plus réactionnaires qui ont tiré le plus grand profit de la rupture de la coalition gouvernementale. Les travailleurs - tout en ne confondant pas démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne — sont engagés dans le processus démocratique actuel et en exigent l'approfondissement. Cela ne nous empêche aucunement de nous préparer à faire face à l'éventualité d'une tentative de restauration d'une dictature fasciste qui, de toute évidence, est en train de se préparer.
- Quelles sont, d'après toi, les perspectives immédiates du mouvement ouvrier bolivien ?
- Je crois que des échéances décisives s'approchent. Dans un tel contexte, les mobilisations ouvrières se multiplieront et les travailleurs auront tendance à se radicaliser.
En Bolivie, on a essayé de traduire dans la pratique beaucoup de projets bourgeois, aussi bien civils que militaires. Tous ces projets ont fait faillite. Le seul choix possible pour les travailleurs est un gouvernement des travailleurs et le socialisme.
Propos recueillis pour « INPRECOR » par Carlos ILLADES, Huanuni, février 1983. 1. Voir Inprecor numéro 145 du 14 mars 1983, « Les cents jours du gouvernement de Siles Suazo ».