Depuis environ un an, la majorité des dictatures militaires d'Amérique latine ont déclaré publiquement qu'elles organiseraient des élections au cours des prochaines années. En Equateur, les élections présidentielles auront probablement lieu cette année, étant donné que plusieurs candidats civils se sont déjà présentés. Au Pérou, promesse a été faite d'appeler à l'élection d'une Assemblée constituante pour l'an prochain et à une élection présidentielle pour 1980. La dictature de Banzer, en Bolivie, a fait des promesses d'élections pour les années à venir. C'est dans ce sens que s'est prononcé le gouvernement dictatorial urugayen en promettant de légaliser les partis Colorado et Blanco. Au Brésil, un fort mouvement d'opposition exige la tenue d'élections démocratiques; ce ne sont pas seulement des secteurs populaires et étudiants qui font pression sur la dictature de Geisel pour exiger des élections, mais aussi les couches moyennes et une forte fraction de la bourgeoisie. La junte militaire argentine, présidée par Videla a également promis des élections pour la décade 1980-90. Et même la dictature de Pinochet a annoncé des élections pour... 1985 ou 1990.
Les commentateurs des journaux les plus importants ont estimé que ces possibles convocations d'élections de la part des dictatures militaires sont le résultat de la pression du Président nord-américain Carter et de sa campagne sur le respect des "droits humains" et des formes démocratiques de gouvernement. Quant à nous, nous pensons qu'il existe à cela des raisons plus fondamentales. La récession économique mondiale a eu des répercussions très graves sur les économies dépendantes et semi coloniales des pays latino-américains. Derrière la froideur des chiffres de quelques organismes internationaux qui indiquent - en manipulant arbitrairement les indices - un certain accroissement des exportations, subsiste la cruelle réalité où vivent des peuples qui ont subi un abaissement de 50% de leur pouvoir d'achat et souffrent de 20% de licenciements et de chômage partiel, en moyenne. Le marché intérieur s'est rétréci, y compris dans des pays comme l'Argentine et la crise a atteint l'industrie des biens de consommation populaire. La crise économique a provoqué une vague de mécontentement - ouvert dans quel-
AMERIQUE LATINE ques pays, larvé dans d'autres -dans le prolétariat, chez les paysans et parmi les couches moyennes. Ce mécontentement s'est étendu aux petits et moyens industriels, aux agriculteurs et aux commerçants qui travaillent pour un marché national détérioré. La politique économique des gouvernements latino-américains a été de promouvoir de façon prépondérante les produits d'exportation, asphyxiant les industries qui travaillent avec le marché intérieur, au moyen de lois "anti-inflationnistes" qui ne favorisent que les grands monopoles. Les gouvernements militaires ont été incapables de résoudre les problèmes les plus élémentaires de la population. Le Département d'Etat nord-américain et les secteurs les plus lucides de la bourgeoisie et de l'Eglise catholique sont conscients de ce que les Forces armées se sont usées au pouvoir. Ils savent qu'à continuer sur cette voie, il se produira une détérioration irréparable de l'image de marque des Forces armées, sauvegarde fondamentale de l'Etat bourgeois. L'échec des gouvernements militaires Pour comprendre l'ampleur de cette crise de direction politique bourgeoise, il faut tenir compte du fait que le rôle actuel des militaires est différent de celui que jouèrent les dictatures militaires d'il y a 20 ou 30 ans. Autrefois, les chefs militaires comme Juan Vincente Gomez et Perez Jimenez au Venezuela, Carlos Ibanez del Campo au Chili, Rojas Pinilla en Colombie, Odria au Pérou, etc., prenaient le pouvoir sans compromettre l'ensemble de l'armée dans l'action gouvernementale. Aujourd'hui, les Forces armées prennent le pouvoir au nom de l'Institution qu'elles représentent et gouvernent comme un corps, engageant toute la hiérarchie militaire dans la gestion directe de l'Etal. Ce changement, qui s'est exprimé dans l'intervention politique des Forces armées comme Institution, s'est produit à partir de l'accession au pouvoir des militaires au Brésil avec le coup contre Goulart en 1964. Les Forces armées se sont transformées en un parti politique "sui generis" . S'il est bien certain qu'elles n'ont pas la structure d'un parti politique traditionnel, la haute hiérarchie agit de fait comme un parti politique; elle se donne une structure organique spéciale, elle discute les plans du gouvernement, la politique économique, la façon d'affronter les conflits sociaux, la politique internationale, etc. Cela veut dire que les Forces armées, en tant qu'institution, sont devenues directement responsables de la marche du gouvernement. Les militaires de haut grade se sont convertis en "cadres supérieurs" et en membres plus ou moins apparentés aux directoires des entreprises nationales et multinationales. Cette insertion de la hiérarchie militaire dans l'appareil de production et dans l'appareil financier a engendré une techno-bureaucratie qui tire profit de son appartenance aux divers services du régime bourgeois. C'est là une des principales sources de la corruption qui a envahit les rangs des Forces amées. Contrastant avec les anciens gouvernements militaires ou s'enrichissaient quelques généraux, maintenant que les Forces armées gouvernent en tant que telles, presque tous leurs membres obtiennent des avantages économiques démesurés. Ce phénomène de corruption générale de l'armée a causé une rapide perte de prestige de l'institution répressive la plus importante de l'Etat bourgeois et une dégradation de l'image du militaire "honnête" et "austère" Les dictatures militaires ont été soutenues de manière ostensible par les gouvernements nord-américains de Johnson et de Nixon qui voyaient les forces armées comme la seule alternative politique aux convulsions des luttes de classe en ubvenion gueilertero, mais mus les grèver, combati
Amérique latine. Les militaires ont dit qu'ils prenaient le litique de "développement" et d'amélioration du niveau de vie de la population, seule manière de garantir la "sécurité nationale". Ils ne se présentaient pas comme des défenseurs du vieux passé oligarchique et agrarien mais comme des promoteurs du "nouveau progrès industriel" et de la "modernisation" de notre société. Derrière ce discours, il y avait indubitablement les intérêts du capital monopoliste. La politique économique des régimes militaires fut élaborée en fonction des intérêts des secteurs les plus dynamiques de la bourgeoisie indigène, associés aux entreprises multinationales. L'objectif était de réussir une rapide accumulation de capital qui permettrait un certain essor économique. On cherchait à stopper de façon drastique les facteurs aggravant la tendance à la baisse du taux de profit. C'était-là et cela reste le motif de fond qui explique la férocité de la politique répressive des dictatures militaires. La liquidation des syndicats les plus combatifs est une tentative forcenée d'en finir le plus rapidement possible avec la pression ouvrière pour les augmentations de salaires, un des facteurs clés qui accélère la tendance à la baisse du taux de profit. Les dictatures militaires ont réussi à gagner ou à neutraliser les couches moyennes au travers d'une idéologie chauvine, de la lutte contre la "politicaillerie" des partis traditionnels de son aptitude à imposer la "discipline du travail" et de son "efficience" dans la planification économique. La tentative des militaires n'a pas réussi parce que leur politique économique, au service du grand capital monopoliste, engendre l'inflation, le chômage et les bas salaires, phénomènes qui provoquent un rapide mécontentement des classes moyennes, même de celles qui dans un premier temps avaient appuyé certains coups d'Etat comme alternative à la crise du pays ou à la montée révolutionnaire du mouvement ouvrier. D'un autre côté, des liens se sont créés entre les grands industriels qui veulent obtenir des profits rapidement et les petits commerçants à propos du problème des prix. Les moyens industriels protestent contre la politique de libre importation des produits qui font concurrence à ceux qui sont fabriqués dans le pays. La concentration monopolistique du capital, favorisée par les régimes militaires, entraîne progressivement la liquidation des petites et moyennes industries. Les petits agriculteurs sont mécontents parce que le crédit est canalisé au profit des grands propriétaires. Les employés du secteur privé et du secteur public sont touchés par le chômage et sont frappés parce que la dictature militaire a mis un terme à la politique de redistribution du revenu national qu'avaient tenté certains gouvernements "populistes".
Le mécontentement croissant des couches moyennes a empêché les dictatures militaires de pouvoir les organiser en partis ou en mouvements fascistes qui serviraient de base sociale au régime. L'échec des juntes militaires de Pinochet, Videla, Banzer et autres est l'échec des Forces armées en tant qu'institution pour gouverner et résoudre les problèmes les plus urgents du pays. En même temps, la course aux armements et la tension créée par les gouvernements militaires à travers les problèmes frontaliers de plusieurs nations latino-américaines, ont produit un mécontentement général. La voie périlleuse du conflit géopolitique de quelques-unes des dictatures peut conduire à des situations d'affrontements qui échappent au contrôle de l'impérialisme yankee lui-même. Un nouveau projet politique Les secteurs les plus ouverts de la bourgeoisie, de l'impérialisme et de l'Eglise catholique sont préoccupés par le processus de dégradation politique des Forces armées. Ils sont conscients que l'image des militaires aura à subir une détérioration majeure avant la prochaine récession économique mondiale qui s'annonce pour la fin de la présente décade. C'est pourquoi ils cherchent un modèle politique qui permette de sauvegarder. le prestige des Forces armées. Leur objectif est que celles-ci se retirent du gouvernement, en tant qu'institution, et constituent, comme toujours, la réserve stratégique qui servirait si nécessaire en cas d'une crise politique grave ou d'une montée révolutionnaire des masses. Alors, les Forces armées pourraient intervenir de nouveau pour "sauver le pays" de "l'anarchie et
, au nom de la "sécurité nationale" et des "intérêts supérieurs" de la nation. Selon le plan de ces secteurs de la bourgeoisie, le nouveau projet politique se traduirait par des gouvernements élus au moyen d'élections directes ou indirectes. En tout cas, il ne s'agirait pas d'un retour à la démocratie bourgeoise antérieure. En premier lieu, ces gouvernements auraient un caractère autoritaire. Ces gouvernements "forts" pourraient ou non être présidés par un militaire, sans que les forces armées, comme telles, se voient compromises dans la gestion gouvernementale. En second lieu, les militaires s'assureraient le contrôle des organismes ayant un rapport avec la politique intérieure et la "sécurité nationale" . Troisièmement, avant de quitter le pouvoir ils feraient approuver une Constitution qui assurerait la nouvelle institutionnalisation bourgeoise. La mise en pratique du projet politique - qui est encore en discussion - aurait un caractère différencié selon chaque réalité nationale. Dans quelques pays, il adopterait la forme d'un appel à des élections pour approuver la nouvelles constitution et ensuite, on élirait les représentants au parlement bourgeois qui élirait indirectement le Président de la République. Dans d'autres pays, il pourrait y avoir des élections directes à court terme (Equateur) ou à moyen terme (Pérou). Par cette politique de rechange, la bourgeoisie a l'intention de réactiver le marché intérieur détérioré. Les secteurs industriels et agraires et les quelques multinationales qui dépendent de la demande interne pensent arriver, de cette façon à surmonter la crise actuelle qui a mené à la faillite ou à la fermeture de nombreuses entreprises des secteurs textile, agro-industriel, automobile, mécanique et des industries qui produisent des réfrigérateurs, des cuisinières et d'autres articles à usage domestique. Voilà dans les grandes lignes, les plans d'importants secteurs bourgeois, de l'influente Eglise catholique et du Département d'Etat nord-américain, présidé par Carter. Il y aura, sans aucun doute opposition de certains secteurs des militaires, qui n'abandonneront pas le pouvoir sans résistance, comme les "durs" d'Argentine, du Brésil ou du Chili, essayent de reculer au maximum la tenue des élections. Mais, à notre avis, tendanciellement, en Amérique latine, ce processus conduit à moyen terme à une nouvelle institutional isation bourgeoise dans laquelle les Forces armées, en tant qu'institution, cesseraient d'être engagées dans la gestion du gouvernement. Cela ne signifie pas que s'ouvrirait immédiatement une période de libertés démocratiques, ni que s'arrêterait la répression contre les travailleurs et les organisations de gauche. Les délais pour l'application de ce nouveau projet politique seront déterminés par la phase de la lutte des classes que traverse chaque pays latino-américain. Les liens entre les diverses bourgeoisies nationales joueront un rôle pour déterminer les modalités spécifiques de mise en pratique du projet politique général. Ces modalités se verront à coup sûr affectées par le niveau atteint par la lutte du mouvement ouvrier réorganisé et par celles des paysans et des couches moyennes paupérisées, comme par la capacité politique et organisationnelle de la gauche révolutionnaire. Les mouvements nationalistes, les PC, la social-démocratie et la Démocratie chrétienne joueront aussi un rôle en tant que forces politiques prêtes à passer des compromis avec les secteurs "démocratiques et progressistes" , pour garantir la paix sociale. Il ne faut pas sous-estimer la possibilité pour le réformisme de réussir une recomposition politique et organique, canalisant une partie appréciable du mouvement populaire dans le processus de lutte pour les libertés démocratiques. Cet appui dans les masses, permettrait au réformisme d'avoir une base sociale pour négocier de nouveaux compromis politiques. L'Eglise catholique aura une place importante dans ce processus, dans la mesure où sa politique de recul à l'égard des aspects les plus infâmes des dictatures militaires, sa campagne contre la répression, pour la libération des prisonniers politiques et pour la restauration des libertés démocratiques et des droits humains, lui a permis de gagner l'appui de vastes secteurs populaires. Elle utilisera cet appui pour négocier avec les partis bourgeois, les bases d'un accord garantissant la stabilité et la "paix sociale" d'un régime habillé d'une enveloppe moins rigide que celle des dictatures militaires. Enfin, nous voudrions souligner clairement que les perspectives politiques indiquées ne doivent pas créer d'illusions sur une chute rapide des dictatures militaires ni sur une restauration des libertés démocratiques. Nous entendons seulement attirer l'attention sur les nouveaux projets politiques de la bourgeoisie pour que l'avant-garde en tire les conclusion qui lui permettent d'agir de façon plus juste en évitant de se retrouver isolée de l'évolution et de la lutte réelle des masses travailleuses Liger
25 septembre 1977