Malgré la répression bureaucratique et les mises en garde du Kremlin
A que les travailleurs polonal sont descendus dans la rue le L'APPEL de Solidarité, c'est par centaines de milliers
-ler mai, ceci malgré les chars, malgré les compagnies de ZOMO massées aux points de rassemblement, malgré le risque de se faire arrêter et de perdre leurs emplois. Il s'agit-là d'un succès indéniable pour le syndicat hors-la-loi, qui avait fait de cette journée un test de l'existence et de la vitalité du mou-
Dans la plupart des villes, les manifestants ont volontairement évité tout heurt avec la police. A Nowa Huta, cependant, de violents affrontements ont eu lieu. Les ZOMO, plusieurs fois mis en déroute, ont dû faire face à une foule d'ouvriers bien décidés à en découdre avec la police. L'un d'entre eux, Ryszard Smagur, est mort après avoir reçu de plein fouet une grenade lacrymogène lancée par un milicien. Il n'en fallait pas plus pour que de nombreux travailleurs de Nowa Huta et de Cracovie passent outre à l'appel de la Commission provisoire de coordination (TKK) de Solidarité demandant d'éviter toute manifestation le 3 mai, date anniversaire de la Constitution de 1791. A nouveau, des heurts très violents se sont produits, donnant la mesure du caractère explosif de la situation.
Ce jour-là, dans tout le pays, les forces de l'ordre ont fait preuve d'une très grande agressivité, chargeant brutalement les personnes qui sortaient des églises, les matraquant et les arrosant d'eau teintée, jetant des grenades lacrymogènes et frappant tout particulièrement les jeunes. A Varsovie, un commando d'hommes en civil équipé du matériel de la milice s'est attaqué au couvent des franciscaines, où siège le Comité du primat d'aide aux victimes de la répression. Ils ont tout saccagé sur leur passage, blessant une vieille dame et embarquant de force quatre jeunes gens que l'on devait retrouver plus tard roués de ccups, abandonnés à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.
MALGRÉ LA RÉPRESSION ET LES DÉNONCIATIONS
DU KREMLIN Cette violence délibérée du pouvoir remet à leur juste place les promesses du général Jaruzelski affirmant à la veille du ler mai : « Si, dans les jours et les mois à venir, le processus de normalisation n'est pas troublé, il y aura une réelle possibilité de lever l'état de siège et de prendre des mesures d'accompagnement. » Les « mesures d'accompagnement », ce sont sans doute ces mesures d'intimidation, ces violences et ces agressions. Jerzy Urban, porte-parole du gouvernement, a affirmé pour sa part, au lendemain des mobilisations: « Rien n'est changé quant à l'attitude vis-à-vis de Solidarité » ...
La presse gouvernementale a tenté d'accréditer l'idée que ies manifestations de l'opposition avaient été un échec, en parlant de « quelques dizaines de milliers d'excités », et en affirmant que l'ampleur des défilés officiels témoignaient des progrès accomplis dans la « stabilisation politique » du pays. Les dirigeants soviétiques, eux, donnent une version bien différente des choses, par le biais d'un article de l'hebdomadaire Temps nouveaux, qui s'en prend aux responsables du quotidien polonais Polityka - et, à travers eux, au vice-premier ministre Rakowski - pour avoir publié des écrits « hostiles à l'idéologie prolétarienne et communiste ». Le rédacteur y affirme que « la classe ouvrière est déroutée et trompée par les innovations pseudo-democratiques de Solidarite », et 1l ajoute également qu'« une partie des jeunes Polonais n'a pas encore acquis le sens des responsabilités pour l'avenir du pays ».
POLOGNE
La force vive de Solidarité
Ces attaques directement inspirées par le Kremlin recoupent sans aucun doute des polémiques internes à la bureaucratie polonaise elle-même et indiquent que cette dernière est loin d'être homogène quant à la conduite à tenir.
L'attitude de la hiérarchie catholique ne lui facilite d'ailleurs pas la tâche. Après avoir dénoncé il y a quelques semaines des manifestations en les qualifiant d'« aventuristes », le cardinal Glemp vient une nouvelle fois de tourner casaque. Ecartelé comme toujours entre sa tendance naturelle à en appeler à l'« ordre » et à l'« entente nationale » et à la nécessité de ne pas se couper d'une base qui vient de réaffirmer qu'elle était massivement aux côtés de Solidarité, le primat a été obligé de tenir compte des dernières mobilisations. Reprenant à son compte l'avertissement du pape Jean-Paul II faisant savoir aux autorités qu'il serait contraint d'aborder la question des prisonniers politiques si ces derniers n'étaient pas libérés avant son arrivée, le chef de l'Eglise polonaise a condamné la politique répressive du pouvoir, s'insurgeant notamment contre l'agression qui visait l'Eglise au travers du saccage du couvent de Varsovie.
MAI
Dessin de Plantu paru dans le Monde du 2 mai 1983.
Le gouvernement polonais affirme pourtant que « tout cela » ne remet pas en cause la visite du pape, et les évêques s'appuient là-dessus pour rédiger un communiqué exprimant leur « attente de la levée de l'état de guerre et du rétablissement de toutes les libertés civiles, de la libération des prisonniers politiques et de la réintégration à leur travail des personnes licenciées en raison de leurs convictions ».
Mais ce petit jeu a des limites, car la partie ne se joue pas à deux, comme d'aucuns auraient pu le souhaiter, mais à trois.
... SOLIDARITE EST TOUJOURS ACTIF
S'il est hors-la-loi sur le plan juridique, Solidarité n'en existe pas moins bel et bien en tant que mouvement social. II vient d'en faire la preuve. Non content d'avoir développé une presse clandestine sans précédent sous un régime de dietature militaire, il témoigne d'une vitalité étonnante dans son développement politique et organisationnel. La discussion en cours sur la participation ou non aux conseils d'autogestion (sur l'analyse de ces structures voir, entre autres, Inprecor numéro 125 du 3 mai 1982) illustre la recherche de formes d'action permettant aux travailleurs de s'opposer concrètement à la
----- photo credits and running heads -----
1
gestion bureaucratique des entreprises et de lutter contre la politique de division des autorités. Ces conseils peuvent-ils aider les ouvriers à se défendre contre l'arbitraire des directeurs et à s'opposer aux chantages des syndicats gouvernementaux, ou serviront-ils au contraire à museler ceux qui y participeront en en faisant des otages de la bureaucratie ? Ce débat très animé - comme l'indique Jozef Pinior dans le document publié ci-après - et très tactique aussi, s'inscrit dans le cours adopté ces derniers mois par de nombreuses structures syndicales qui cherchent à renforcer les liens organisationnels avec l'ensemble des militants, tout en répondant aux besoins immédiats des travailleurs.
En effet, non seulement les augmentations de prix allant jusqu'à 300 % ont entraîné une dégradation terrible du niveau de vie en dépit des augmentations de salaires, mais les mesures préconisées par la Commission de planification en matière de politique sociale sont susceptibles d'avoir des conséquences tout simplement catastrophiques pour les couches les plus défavorisées si elles étaient appliquées : augmentations drastiques des tarifs de séjour hospitalier, des crèches, des maternelles et des cantines scolaires ; paiement à 100 % de certains médicaments ; suppression de la gratuité des fournitures scolaires ; augmentation des frais de séjour dans les maisons de cat clandestin.
repos pour les retraités, sans parler du blocage des programmes de construction de logements (alors qu'on prévoit déjà deux fois plus de mariages que de logements en construction) et des restrictions en matière de recyclage et de formation profession-
Ces attaques contre la classe ouvrière rendent la situation explosive et exigent une riposte immédiate de la part du syndi-
Mais tout le problème reste de savoir dans quelle perspective stratégique s'inscriront les initiatives proposées. Celle de la construction patiente d'une société clandestine reposant sur des institutions sociales et culturelles parallèles, dans l'espoir d'introduire peu à peu des réformes (voir Inprecor, numéro 147, 11 avril1983) ? Ou celle de la préparation de la masse des travailleurs à un affrontement avec la minorité au pouvoir, au travers d'une grève générale ? Dans les extraits d'interview publiés ci-après, Jozef Pinior, arrêté voici quelques semaines, montre que la direction de Basse-Silésie a clairement choisi la seconde voie, la seule réaliste, la seule susceptible de créer un rapport de forces en faveur de la classe ouvrière.
Jacqueline ALLIO 10 mai 1983.